‹ Le Régent de rhétorique, moeurs flamandesChapitre 25 sur 56 · I^ TOILETTE · texte numérisé non relu

I^ TOILETTE

sonnes, vinrent préoccuper et rendre triste son imagination.; Il crut se voir entrant dans le salon, l'air empêtré, ne sacjiant comment s'y prendre et faisant mille bévues, si hiesx que sa frêle confiance en lui-même l'abandonna tout-à-feit; si bien qu'une sorte de dése^ir l'accabla, et qu'il se sentit prêt à écrire qu'un incident imprévu l'empêchait d'aller^ dîner chez M. Lecomte.

- En proie à une anxiété chagrine, mécontent de lui-même, et partant tout disposé à l'être des autres, il rudoya la pauvre Françoise, qui lui apportait à déjeûner, et qui, suivant son habitude,.mettàit un peu d'étalage dans kyù service.

Qui est-ce qui vousaVait dit de m'apporter mon déjeûner? Je n'ai pas faim.

— Mais, Monsieur....

— Mais, Monsieur. . . . Mais, Monsieur... . . Il fiiliait attendre, vous dis-je, et ne pas agir comme vous agissez toujours, à votre guise.

Cependant Françoise avait découvert un

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des plats posés par elle sur Ig table : c'était un puddings exquis et ^licat : son fumet par- 'fumé s'e&halait par toute la petite chambre, et^le^ narines de Félii se dilatèrent d'une gourmande convoitise; durant une telfe sensation , il ne lui restait plus de mauvaise humeur; mais il avait grondé, il s'était plaint ile Tarrivée du déjeûner , et pour s'asseoir devant ce bon déjeûner) poursatisfiiire le désir qui' humectait sa langue et ses lèvres, il iâliait;^ reconnaître , tacitement au moins , qu'il avaiteu tort. C'était là ce que ne voulait point lui permettre son amour-propre. Félix a^ mit donc a regarder Françoise qui débarrassait la table : et certes il n'y avait guère de stoïcisme dans son regard, mais au^ nbours une piteuse déconvenue*

Il hésita encore quelques instans ;] enfin, l'amour-propre eut le dessous et la gourmandise triompha.

— Allons, Françoise, n'emportez pas le déjeûner, et servez-le moi, puisqu'apros tout

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il est ici; maïs uhq autre fois, ma bonne, attendes; que je vous le demande^

Oq disaM, $t â'en poruvant plua, il tfaSua une chake près de lti taUé, et, d^mie main preâqite t^emblattte d'ati^té^ il ae mit à coupel^ un moréêau de cie bon puddmgSj et à le manger ataiitméme que Franâoife n'eut réorganisé le couvert à demi desservi.

Durant ce petit ^isode, l'aiiiour de Fé&c, ses craintes, sa devance de lui-même, et sa pénible anxiété avsoent complèt<â[nent dis^ paru. Lasensation physique abflodartiit la 9^i<* Satiûd mot'ale, et ce ne fut qu'«près sa &im apaisée , et lorsque la bitn&îsante ehalenr de la digestion eut n^ané sa &tigue, que le souvenir de M^*^ Lucile et de ss cousine tmint occuper l'imagination du régent4 ^isk il n'était plus le mtoie; se sentant dispos et • à l'aise, et ses idées suivant %we direction dif* fèrente, il se mit à pr^arer, sans praBdne garde le moins du monde à ses Irayeui^ de tantôt, tout ce qu'il lui ibilait pour fai^

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k plus élégante toilette qui l'eut jamais paré;

D'abord il examine une à une les chemises que la blanchisseuse venait d'apporter en un grand panier plein : après en avoir rebuté mainte et mainte, soit pour ime petite tache imperceptible, sdt pour la nuance, un tantinet équivoque de la blancheur^ soit ^ifin pour la disposition di^racieu^ d'un pli mal fiiçonné, il, fit choix d'une de ces chemises, l'étala soigneusement sur le lit, et là, elle subit un nouvel examen, dont le résultat fut jugé des plus satîs&isans*

Après cela il prit ses rasoirs, les repassa scrupuleusement et se rasa. Jamais il ne le fit aussi longuement et avec une attention minutieuse à ce point; il avait fini et se disposait à commencer une autre partie , dé sa toilette, lorsque la glace convexe vint lui montrer un énorme biin de harbe qui s'étendait de toute sa longueur aii bas de la joue gauche. Félix reprit son rasoir et voulut couper le brin malséant. Damnation! La

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lame lui tourna dans la main, et une large coupure vint étaler sa raie sanglante sur le visage du pauvre garçon.

Jamais petite contrariété ne l'avait rendu furieux delà sorte; il jeta le rasoir sur le plpncher, et lui, le doux et timide régent de rhétorique, il exhala le juron le plus énergique que jams^is il eût proféré. Trop intimement convaincu de sa gaucherie, qu'il s'exagérait, et qu'il croyait patenté pour un chacun, il attacha tout naturellement à cette coupure, une idée de maladresse, voire de ridicule qui l'exaspéra et-Êiillit de nouveau le &ire renoncer à son dîner chez M. Lecomte. Pestant, maugréant, et hors de lui, tous ses tiroirs furent ouverts les uns après les autres pour chercher un morceau de taffetas gommé, laissé là en évidence sur une table. Après l'avoir enfin trouvé,, il en tailla une petite bande^ dont il couvrit la maudite coupure; ensuite, le miroir fut consulté et i^econsulté; mais malgré.tout cela

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le r^ent ne put se donner la conviotion, si/ eoviée par lui, que la coupure éfeait peu de chose et qu'on ne la Terrait pas.

Au moins, pour la dissimuler autant que possible, il se mit à chercher les combinaisons les plus &vorables du col de sa chemise et de sa cravate ; dix ou douze de ces dernières furent tour à tour nouées, dénouées , jetées avec dépit et {remplacées par d'autres qili subirent le même sort. Enfin, midi sonna, «^Midi, l'heure indiquée par l'iirvitation de M. Lecomte, et que Félix était encore là sans avoir parachevé l'œuvre importante de mettre sa cravatte, et de cacher l'égratignure de son menton.

Alors, et dans la crainte d'arriver trop tard, ce que, dans son peu d'usage, il aàfiût regardé comme un manque total de poti-' teçse, Félix se prit à s'habiller avec la plus grande hâte, et il s'ai alla jNrécipitammeBt, mettant ses derniers boutons dans la rue; mais il lui fallut revenir trois 6âs; il lui

iklltit trois fois remonter dans sa chambre ; il ayait oublié d'abotd ses gants, puis un mouchoir de poche, et enfin sa bQurse ; malr gré toutes ces vicissitudes, à midi trente-cinq minutes il sonnait à la porte de M. Lecomte ; une doînestique vint lui ouvrir et Félix fut introduit, le cœur pantelant dans une émotion difficile à dtkrrire , et rajustant le côté gauche du col de sa cLemise.

Mademoiselle Lucile était seule au salon ; Félix, rouge et embarrassé, la salua profondément;, elle lui rendit ce salut par une inclination de tête bienveillante ; le régent lui sut un gré infini de ce qu'elle ne mettait pas plus d'étiquette dans sa réception.

Elle regarda la pendule , et dit en guise de lieux communs et pour entama la conversation: '

— A la bonne heure, voqs êtes exact, Monsieur*

La confusion de Félix augmenta et il sentit le ronge qui lui couvrait le visage, s'épais-

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sir, et s'échauffer encore; car il crut avoir mal fait d'arriver sitôt, et il lui sembla que les paroles de M^^"" Lucile lui adressaient un reproche indirect. Pour combte de dis* grâce , le souvenir de sa coupure à la joue lui revint avec l'idée dé maladresse qu'il y attachait , et il tira sou col de chemise et alongea sa cravate ^e mâniè]:e à dissimuler la bande noire du taffetas gommé. .

De son côté, Lucile seule, en présence d'un étranger, ne laissait pas que d'éprouver de la gène, et il en résulta un silence d'asse.z longue durée.

Peu à peu néanmoins l'un et l'autre se rassurèrent. Du chpc des lieux communs, péniblement poussés en* avant, jaillii^nt des paroles moins froides et moins dépourvues d'intérêt, en sorte ^ue peu à peu Lucile publia sa timidité dç jeune fille, et que Félix se laissa aller à la spirituelle bonhomie qui lui était ordinaire.

Quand M. Lecomte et sa fetxime entré-

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rént, Félix se trouTait à son aise, et sauf le soin qu'il mettait à cacher^ à J'aide de son collet de chemise, la coupuredont le souvenir le tourmentait si fort, il ne restait plus rien dans sa tenue de l'horrible embarras de son arrivée.

Il n'y avait à diiier d'autres personnes, que l'écolier de rhétorique , le régent, M. et M'"'' Lecomte, M"'' Lucile , et enfin le petit Jules : commue déraison, l'heureux Félix fut placé entre les deux dames.

Ce fut seullement à neuf heures du soir qu'il rentra chez lui, ivre de joie, et tout plein de l'image des femmes angéliqém avec lesquelles il avait pa$sé la journée.

Et, d'un autre côté, il faut ajoutei* que ses hôtes b'avaient pas été moins chaçmés de lui, et qu'après le départ de leur convive, M"* Lucile, se rapprochant de la cheminée, car la soirée était fraîche, dit par manière de résumé de la journée :

— Il est assez aimable, ce jeune homme.

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A ces paroles, M^"" Lecomte, qui rêvait ^ rougit et ae redressa comme en sursaut, puis^ sans parler, elle retomba dans sa rèvprie.

Oh! si Félix avait pu les entendre !

Mais Félix se couclîait, et repassait avec volupté dans son souvenir les incidens délicieux de sa journée; Félix calculait de corn* bien de jouri il s'en £illait enoore pour que le jeudi arrivât! M^ Lecomte l'avait invité à une pai'tie de oampagne qu^elle devait fiiire avec^sa fiimille, le jeudi suivant.*. Tandis qu'une heureuse agitation le fiâsoit se mouvoir dans son Ut, il sentit tout-à^coup à sa joue phche je ne sais quoi de dur qui à'ac-* crochait à son drap. Il y porta la niaitt, c'était un morceau de taffetas gommé.

11 avait oublié, oublié tout*à-fiiit, la coupure qui, le matin, lui avait causé tant de terreur.

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