‹ Le Régent de rhétorique, moeurs flamandesChapitre 41 sur 56 · CATASTROPHES · texte numérisé non relu

CATASTROPHES

touché de l'état de Marie/ fait signe à Félix qu'il veut lui parler en secret.

— Monsieur, lui dit - il , notre ministère est bien pénible, mais il Êiut le remplir néanmoins. M. Lecomte est ruiné , nous venons saisir ses meubles en vertu d'un jugement , et mettre à exécution cette contrainte par corps.

— Moi, Monsieur, dit un gendarme^ je viens exécuter ce mandat d'arrêt contre lui.

M. Lecomte est accusé d'avoir commis plusieurs faux en écritures.

• — ^Mais vous allez tuer cette pauvre femme.

^— Notre ministère est pénible, mais il ^ faut le remplir néanmoins^ répéta l'homme de loi.

Sur ces entrefaites, M"** Lecomte avait repris conûaissance ; elle avait vu les huissiers et le gendarme j elle s'en était appro-^ chée y bouche béante ; elle écoutait leurs terribles paroles; puiselUe jeta un grand cri,

aab LE RÉGBHT M RHÉTOXIQUE.

courut à son fils, te saisit dans ses bras, et, hoi^ d'elle-même, voulut s'enfuir.

— Madame !... Madame !... s'écria Félix , Madame l.«.

«-«Pauvre ! « . • La misère ! . • . Lahonte, peut-- 4tre!..« Mon fils, mon enfant !... Oh f mon Dieu K.. mon Dieu !

Tout*à^coup un autre domestique se précipite effaré dans l'appartement.

-^ On vient de trouver le manteau de Monsieur près de la rivière.

A ces paroles , il se fit un silence sépulcral, et, durant quelques inSstans, l'on n'entendit pas le plus léger bruit. La consternation contractait et blêmissait les visages les plus indifférons; chacun restait là, immobile devant tant d'infortunes qui s'écroulaient à la fois sur une pauvre femme.

Le premier qui sortit de cette stupéfaction fut Jacques Lefebvre; il traversa la chambre pour s'en aller. Un des recors , lui voyant des poches gonflées outre mesure,

CATASTROPHES. atX^

demanda ce qu'elles contenaient, et après une altercation longue et presqu'une lutte, il puisa de ces poches deux flambeaux d'argent que le garçon d'écurie emportait.

— C'est pour me payer de mes gages qu'on me doit, dit-il sans se déconcerter.

Il y eut là vingt personnes qui sourirent de ces mots et qui en furent aises, puisqu'ils les débarrassaient des émotions tristes dont elles s'étaient laissées affecter à l'improviste.

Pour Félix, à genoux près de Marie afin de mieux la secourir, il disait :

— Comptez sur mon amitié, comptez sur elle. Rien ne me coûtera, je ne reculerai devant rien pour adoucir vos peines.

Il était minuit quand Félix quitta Marie, et, durant le tems qu'il avait passé près d'elle à la consoler, le souvenir de Lucile ne s'était pas présenté une seule fois à son ima-

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gination. Ce fut seulement lorsqu'il se fut mis au lit, que des symptômes de ce souvenir lui revinrent, mais assurément bien moins douloureux qu'auparavant : le be« soin de soulager les chagrins d'un autre lui avait fait oublier les siens propres.

£tfiit-ce l'œuvre de la préoccupation, ou bien une conséquence de cette supériorité que prend le consolateur sur le consolé?

Hélas! j'ai bien peur que l'amour- propre, en pareil cas, ait du moins autant d'influence, — sinon plus, -^ que la préoccupation.

XVUI.

AimoD»-nous, à ina bien-aimée !

Et rions des soucis qui blessent les mortels. Pour le frivole appas d'une vaine fumée, La moitié de leurs jours, hélas! est consumée Dans l'abandon des biens réels.

— Di Lavahtisx f Nouvelles Méditations).

Les quinze premiers jours qui suivirent cette scène de désastre^ furent pleins de dé-

Digitizéd by VjOOQ IC

33o LE RÉGENT DE RHÉTOaiQUE.

sespoir pour la pauvre Marie. Il lui fallut quitter sa maison, ou plutôt s'en voir expulsée : il lui ÊiUut se reléguer dans un quartier solitaire, où elle loua un petit corps de logis, composé de deux ou trois chambres nues.

Adieu l'aisance ! adieu le bien-être ! A présent, le travail, le pain péniblement gagné, lami^re!

La misère ! Ce n'est pas pour elle qu'elle s'en afflige : elle a subi des douleurs plus difficiles à supporter que la misère. Mais son fils! — enfant, infortuné! — conçu au milieu des larmes , malheureux avant que de naître, et réservé à quel sort ! Dieu le sait. Mon Dieu, il y a des pensées bien amères et bien effroyables !

Il aura pis encore à supporter que. la misère : c'est le déshonneur! Son père, banqueroutier, son père, suicidé, son père, soupçonné -et trop convaincu, hélas, de ne s'être dérobé .que par la mort au fer rouge de la flétrissure. Quel avenir l'attend ! Rejeté, dédaigné , ré-

CORSOLATIOK». a3i

duit à se cadier le front des deux mains, quand on lui dira : quel est ton père?

Cependant, au milieu de tant de pcSnes»

la tendre amitié de Félix la soutenait et sauvait lui porter de la consolation. Le régent de rhétorique, de nature excessivement indolente, s'était fait actif pour Marie; tes dé^ marches les plus désagréables, ks affaires les plus ardues ne le rebutaient pas et ne pou-*vaient rien sur son sèle. Grâce à lui, on était parvenu, après douze jours, à retrouver le cadavre de M. Lecomte, ou du moins un cadavre que l'on su{^osait être le cadavre de M. Lecomte y car un long ^jour dans Teau l'avait tout-à-fiiit rendu méconnaissable.

Plusieurs indices vagues qui, réunis ^for*^ maient néanmoins une sorte de preuve, permirent de constate!^ le décès de l'époux, de Marie , et de faire reconnaître ce décès aux yeux de^ la loi «

Insensiblement , les tracasseries sans fin dont M""' Lecomte se trouvait assaillie, de^

vinrent moins nombreuses , s'apaisèrent et disparurent tout-à-£dt. Le sentiment de ses malheurs perdit également de son amertume; et^ soustraite à une longue agitation , elle se trouva bientôt dans un calme profond , et put reconnaître que l'indigence n'était point ttop pénible à supporter. Sans doute, de fréquens retours vers sa brillante position perdue venaient, de distance en distance, réveiller ses angoisses , et la jeter dans un grand abattement. Mais les caresses de Jules, l'amitié attentive. de Félix, et je ne sais quelle indécise et douteuse espérance , que lui donnaient sa liberté et sou état de veuvage, adoucissaient beaucoup ces angoisses et les rendaient chaque jour moins fréquentes.

Félix passait toutes ses soirées auprès de Marié. 11 ne pouvait assez admirer la réâgnatîon et la force d'âme de cette frêle créature , tombée dans la misère quand elle se croyait encore riche d'une immense fortune. Sa résignation était modeste et sans

faste ; elle ne cachait point qu'elle souffrait, mais elle n'exagérait pas non plas ses soui^ £rances. N'ayant point de domestique pour la servir, réduite aux travaux les plus pénibles du ménage , elle n'en avait pas moins conservé une exquise propreté et une sorte d'élégance, résultat de la seule manière dont elle portait ses vêtemens et dont ^lle fiiçonnaît leurs humbles étoffes. La disposition des vieux meubles de sa maison n,e révélait pas moins de goût, et, à force de soins, elle était parvenue à se procurer presque de la recherche , car l'ordre est le luxe de l'indigence. Félix, dans son imagination de professeur de rhétorique, comparait Marie à une fleur brisée, et qui ne conserve pas moins, dans ses feuilles à demi-séchées et dans sa tige flétrie, quelque chose de ses formes gracieuses et de son parfum suave.

Jamais il n'avait été heureux autant qu'il l'était alors. Le souvenir de Lucile , éloigné long-tems de lui par des occupations qui

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absorbaient entièrement son imagination, ce souTenir, dis «je, était bien reparn^ mais sans force et comme un ressentiment de sanglots qui revient après que l'on a pleuré long^tems, mais qui ne revient que pour former un doux et long soupir*

La société presque continuelle de Marie, le calme qu'il rencontrait près d'elle, la naïveté simple de' son entretien , et l'amour ineffable qu'il témoignait au petit Jules, pénétraient l'âme du régent de rhétorique, d'un charme pur e^ bienfaisant « et le faisaient s'étonner du paisible bonheur qu'il éprouvait. Au Keu des exigences et des coquetteries de Lucile, au lieu de querelles sans fin, de brouilles et de raccommodonens, il trouvait sans cesse, quel que fût le moment de son arrivée, un accueil affectueux, un sourire bienveillant, une conversation spirituelle et pleine de bonhomie.

Rien au liionde n'unit plus étroitement qne le malheui-. Une intimité complète et

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d'une confiance sans bornes^ s'était donc formée entre Félix et Marie. Ils pensaient tout haut l'un devant l'autre, se communiquaient leurs affaires les plus secrètes , et y prenaient le même intérêt , peu importe lequel des deux elles concernaient.

'La sérénité de son ame valait à Félix une santé florissante, qu'il n'avait jamais eue.

Son teint clair et plein de fraîcheur, colorait d'un rose léger ses joues naguère si {wiles, et sa main, amaigrie d'ordinaire, deve^ mit blanche et potelée. Aussi n'aurait -il pas voulu, au prix de la position la plus brillante , renoncer à un genre de vie semblable, et à une telle béatitude de paix et de tranquillité.

Un matin , il arriva chez Marie l'air satisfait et préoccupé d'une idée agréable et sans anxiété , puisqu'il avait sur les lèvres un sourire doux et paisible. ^

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