CHAPITRE XX
Tandis que cette correspondance passionnée s'échangeait entre Londres, la Haye et Hanovre, l'abbé Dubois, avec une égale ardeur, attendait, dans cette dernière ville, le moment de porter le traité en Hollande. L*acte fui rédigé en latin, excepté Tarrangement de Mardick, pour lequel celle langue ne fournissait pas les termes techniques nécessaire}*. Ou se servit du français. Deux instrumeuls furent dressés : l'un, on latin, pour l'Angleterre; Tautre, en français, pour la cour de France. Relativement aux litres à donner aux rois de part et d*autre, Dubois dit à Stanhope qu*à L'trecht et à Ryswick, les instruments des traités, destinés à demeurer entre les mains des Anglais et dans lesquels le roi d*Angleterre était toujours nommé le premier cl qualiiié de roi de France, étaient en latin ; mais que les instruments restés aux plénipotentiaires français, étaient en français, le roi de France y étant toujours nommé le premier et le roi d'Angleterr4» n*étant pas intitulé roi de France.
36() LK HKOKNT. LABBK UUBDIS KT LKS ANGLAIS.
Slaiihopc, sans disputer, agit sur la parole de Tabbé. Lv double remis à celui-ci fut rédigé en français ; le roi d'Aiigloterrc n'y était pas intitulé roi de France; le roi «lo France et ses ministres étaient nommés les premiers. Seulement le ministre anglais avertit le négociateur français, <iu'à la Haye, les plénipotentiaires du roi se régleraient sur ce qui se serait fait à Ryswick et à Utrccht *.
L'abbé, on ne comprend guère pourquoi, voulait faire mystère aux Hollandais de la signature à échanger enln» lui et les ministres britanniques à la Haye. George I" qui. tout en prenant les devants sans eux, ne voulait pas les offenser au delà de ce qu'il croyait inévitable, prescrivit à ses représentants de communiquer confidentiellement an Pensionnaire ce qu'ils avaient à faire et leurs motifs tle presser la conclusion de Talliance.
Le soin de rédiger définitivement, de copier et de C4»ll;ilionner les l(^\tes retint Tabbé pendant trois jours encore, jusqu'au li octobre qu'il partit de Hanovre". Il arriva à la Haye dans la nuit du 16 au 17. Telle était son exaltation liévrense qu'il ne put pas même prendre patience jusqu'au malin. A minuit, il était chez Horace Walpole. (le ministre lui dit n'avoir pas de pouvoirs suffisants el vu avoir demandé d'autres en Angleterre. Dubois, averti préalablement par Stanhope, n'eut pas lieu d'en être surpris '\ Leur conversation fut amicale. C'est dans un posl-
1. Slanhopc à lurd Cadogan el Horare Walpole, Hanovre, 9 octobre 171t>. nr>c. Off., Uolland. vol. .375.
1. /c/., ihid, - Slanhope à lord Stair, Hanovre, Il octobre 1716. OxenroonI Castle, Stair Papersj vol. Vi.
3. Plusieurs de nos historiens onl vu an contraire dans cette cin*onstance un manque de foi de la pari de (ieorge el de son ministre. î?évelingcR (l, p. 222) parait admeltre qu'en arrivant de Hanovre à la Haye. Diihois y rencontra cet obstacle inattendu. Lémontey (I, p. 106) n'en fait l»a<; luciilioii; mais il dit que u rAnglelerre exigea que les Hollandais entrassent dans le traité »; c'est-à-dire obligea la France à les y admettn'. Or. noii^ avon< vu que prérisémonl la Holland^^ servit de point d'appui à
scriptum à sa virulente lettre du 17 octobre à Stanhope contre l'obligation de signer sans les Hollandais, que Walpôle annonce à celui-ci Tarrivée de Tabbé.
L*abbts revenu de ses idées de mystère, fut très satisfait de ce que, sans tarder, lord Cadogan et Walpole avaient communiqué le texte latin du traité à M. Latimer, et par lui aux États. Lui-même, dès le malin qui suivit, son arrivée, de concert avec M. de Chàteauneuf, leur communiqua le texte français ; et le Pensionnaire promit de hâter les choses de son mieux, fallût-il passer par-dessus quelques-unes des formes de leur gouvernement *.
Quel que fût Tempressement des hommes d*État hollandais, un peu simulé chez plusieurs, il était loin de répondre à rinquiëtc impatience de Stanhope et du roi. Le premier avait grand*peine à brider son naturel impétueux. Il travaillait vainement à entraîner du côté de George le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume I*', lequel s'estimait trop
M. de ChÂleauneufi contre le mauvais vouloir de George !•''. M. de Seilhac Ml, p. 1), en rapportant que les ministres d'Angleterre en Hollande n'étaient pas munis des pouvoirs nécessaires pour conclure avec la France sans les États, ajoute par erreur : « ce contretemps, que Tabbé n'avait pu prévoir, le jeta dans une perplexité extrême ». If ichelet [la Régenety p. 51) se trompe lorsqu'il dit : • George ne peut se refuser à envoyer des ambassadeurs & la Haye, mais il les envoie sans pouvoirs. Bnfin les pouvoirs viennent, mais incomplets, insuffisants. L'Autriche empêchait tout. 11 est probable (et, selon moi, certain) qu'elle ne laissa traiter George et la Hollande qu'en arrachant du Régent une promesse qu'on lui sacrifierait les intérêts de la Savoie et de TEspagne, et qu'au lieu de la Sardaigne, elle aurait la Sicile. - Sur ce dernier point, telle était en elTet l'intention le George. Mais ({uanl h Tensemble, notre grand historien, cédant h son esprit de divination, pousse ses inductions beaucoup trop loin. Il est lans l'erreur sur la question des pouvoirs et sur celle de l'influence de 'Autriche, qui est gênante, mais ne peut rien empêcher et même essuie les mortifications.
1. n octobre. Lord Cadogan et Horace Walpole à Stanhope, la llnve, 10 octobre 1716. Hffc. Off„ Hollande vol. 375.
::MW LE RKGENT, LABBK DUBOIS ET LES ANGLAIS.
proche voisin des Russes pour braver bénévolement leur coli»ro. Il y avait, disait Slanhope, des raisons de croire que le duc de Mccklembourg avait signé la cession de son duché au tsar en échange de la Livonie, et que le Russe allait investir Wismar. Deux bataillons hanovriens, deux de Danemark et deux de Prusse occupaient cette place. Mais Dieu savait quel fond Ton pouvait faire sur ces auxiliaires, étant données la stupidité et la fourberie de ces deux cours. Quant à l'Angleterre, le ministre ne désespérait pas d*amener le Parlement à voir plus clair dans les affaires du Nord. Il citait Tcxemple de Cromwell qui avait envoyé une flotte dans la Baltique, afin d*y maintenir là liberté du commerce, et avait offert de grosses sommes au roi de Suède pour le port de Brème. Les Hollandais aussi avaioiil toujours pensé qu*il était de leur intérêt de maintenir la balance des pouvoirs dans ces mers. Cerlainemenl. si on laissait faire le tsar pendant trois ans, il s*en rendrait le maître absolu '.
Cinq jours après (21 octobre), en réponse à la lettre de lord Cadogan et d*Horace Walpole, du 17, Stanhope réitérait (]ue le roi était très peiné qu'il s'élevât tant de diflicultés pour empêcher la conclusion du traité avec la IVaiicc. Il savait, par une lettre interceptée, adressée de Berlin à la cour de France, que la Prusse excitait le Régent h se montrer et à prendre en main la défense des libertés de l'Allemagne, opprimée par TEmpereur; et que, dans celte vue, cllc^ lui offrait son concours.
Le roi approuvait la communication que ses ambassadeurs avaient faite du traité aux Etats et leurs démarches pour hi\ter Taciession de la République. Mais si les États, en vue de quelque intérêt particulier à ménager, usaient
i, Slanhope h lord Townshon»!, r.oelipft, 16 octobre 1716. Coxe,Mem. of \Vnlpoh\ vol. H, p. 108-lOU.
TIRAILLEMENTS EN ANGLETERRE ET EN FRANCE. 36i)
<lo lenteur, il était détermmé à finir sa propre aiïaire, no pouvant pas souffrir cfiie les sûretés offertes par la Franie à son gouvernement, risquassent d'être subordonnées au rî^^lement de quelques détails à leur satisfaction. Il si» lourmentait de ces retards : « Si, disait-il, étant allé si luin après mure délibération, il arrivait qu'on fît avorter ce dont il était convenu, nul prince en Europe ne voudrait plus jamais tenir compte d'aucun accord fait avec lui * ».
Celte hâte du gouvernement de Hanovre faisait, pour ainsi dire, la terreur de celui de Londres, partagé entre le désir et la crainte de désobéir au roi.
Horace Walpole le poussait à la résistance. « Ce malin (21 octobre), écrit-il a Poyntz, un messager nous est arrivé de Hanovre, porteur d'ordres réitérés de signer avec l'abbé; et la seule raison que j'y trouve, c'est la crainte que le tsar ne se rende mailre de la noblesse du Mecklombourg. Sur ma vie, je ne vois pas le rapport qu'il y a ontre la signature immédiate ici et cette affaire-là, ni pourquoi tout le système de l'Europe, spécialement en ce qui regarde l'intérêt de l'Angleterre, doit être entièrement bouleversé à propos du Meckicmbourg. Dieu sait quelles seront les conséquences de celle politique '. »
De Londres, on lui répondait que le prince (de Galles) était de son avis sur l'inconvénient de signer séparément. Mais on l'avertissait que personne en Angleterre ne le soutiendrait dans son refus. Lord Townshend, plus directement responsable et plus rassis, manda à son beau-frèn^ €|u'il no devait pas décliner le commandement positif du roi. il espérait que, soit les délais indispensables pour préparer l'instrument des pleins pouvoirs à lui envoyer.
1. Slanhopc à loni C.-nloffan ol Hor. Walpolc, Gochrc, 21 oclobre IIIC.
K'T. o/f., lioiiand, vol. :n:>.