Lord Mahon, vol. I, p
J. Lord Mahon, vol. 1, p. 247-251.
la France à prendre prétexte de ces délais pour éviter fiiialonient de signer; chose pire encore, à se servir de ces délais, pour dire que ce n'était pas sa faute *.
Gel étal de liraillemenl, d'incertitude et d'inquiétude violente chez les Anglais, avait son exact pendant chez les Français. Le négociateur français agissant au nom du Uégent se voyait à la fois avoué à peine par ce prince, et harcelé par la contradiction malveillante du maréchal d'Huxelles au Conseil des Affaires étrangères.
A Paris, on ne se rendait pas compte de ce que la Hollande avait perdu en importance, dès que Dubois et Stanhope s'étaient accordés directement. En réalité, la double mission de Tabbé à la Haye et à Hanovre n'avait pas eu d*autn^ objectif que cet accord direct, auquel il était clair que la Hollande ne pourrait ni ne devrait refuser son adhésion, encore qu'elle la marchandât. Mais en même temps, il faut avouer que si les deux puissances principales étaient parvenues à s'entendre, le cabinet français en était redevable à l'appui de son parti en Hollande, d'où il était résulté que la tenace rancune de George et des whigs contre le Kégont avait, si l'on peut dire, glissé sur les Etats, sans rencontrer où se i)rendre. Le roi avait dû renoncer h les entraîner en aveugles à sa suite.
Le cabinet français s*était trouvé ainsi gagner du temps» jusqu'au moment où les événements du Nord, en renversant les résolutions do George I", avaient inspiré à ce prince niilanl do goùl pour l'alliance qu'il avait eu d'aversion.
I. Lord Sunderland h lord Town^hend. rioolirc, art octobre 1716. C«»\t% Mf'm. of Walpoh, vol. U, p. 120. Iiî7.
Personne en France, pas plus le maréchal d'Huxelles que Tabbc, n*avait pénétré les mobiles du roi; il était naturel de rapporter le mérite de ce changement aux seuls Hollandais et de vouloir les faire marcher de pair avec les Anglais dans Talliance à former. Peut-être aussi le maréchal pensait-il saisir une bonne occasion de ramener à la modestie Tabbé, ce débutant présomptueux qui foulait aux pieds les traditions et, sans scrupule, éclipsait M. de ChAteauneuf, un des hommes éminents de la carrière.
Le maréchal avait Tesprit faux au premier chef. Déjà, lors des conférences d'Utrecht en 1712, il s'était montré prévenu en faveur des Hollandais, malgré leur conduite, craignant, disait-il, l'esprit anglais *.
Dans un moment où Heinsius se maintenait, autant que jamais, implacable, et où la paix n'était possible que par l'Angleterre, seule des alliés à la vouloir, il s'était persuadé qu'on négligeait trop la répubh'que de Hollande. H avait alors attribué près du roi ce qu'il appelait le conseil pernicieux de traiter par la voie de TAngleterre, au ressentiment particulier que M. de Torcy aurait gardé des conférences de la Haye (en 1709), et à son désir secret de se venger d'avoir seulement rapporté de ce voyage les fameux Préliminaires. W avait écrit à ses amis à la cour qu'on prenait une mauvaise roule, et que jamais on ne parviendrait à la paix par le moyen des Anglais '.
Etait-il possible de se tromper plus lourdement?
Maintenant, la situation étant changée en Hollande par le fait, non du Pensionnaire, mais du parti français que M. de Châteauneuf avait su constituer en dépit du Pen-
f. Torcy, Mémoires, I». *00. Kdil. Micliniid c»l Poujoiilat.
2. Id.y ibid,, p. 123. Saint-Simon, qui n'aime pas le maréchal d'HuxelIes, se moque de sa fausse grandeur d'âme; il l'appelle « cet (lui de sape de la r.rèce et de citoyen romain ■». 3/dw., t. XIV, p. 190.
HÎoniiaire, et doiil il avait tiré de si utiles services, le maréchal d'iluxelles, incapable de distinguer parmi les phases d'une même affaire, restait tout hollandais. 11 lit prescrire à Dubois de ne rien conclure avec les Anglais séparément et d'attendre Tadhésion de la Hollande. Sa pensée était de subordonner Téloignement du Prétendant h la signature de la République. Déjà, il Tavait manifestée avant les voyages de Fabbé.
Ce dernier, plus sagace que ceux qui, de loin, le r^entaienl en le gourmandant, aperçut d'un coup d*œil le vide et le danger de cette fausse stratégie; et comment en attendant les Hollandais, on risquait de perdre les Anglais.
Dévoré d'inquiétudes, il en écrivit, le 26 octobre, au Kégenl et au marquis de Noce, maitre de la garde-robe du «lue d'Orléans. Le marquis n'avait pas été accessible aux mesquines jalousies des grands contre l'abbé; il lui servait d'intermédiaire pour sa correspondance avec le prince.
S'exprimant avec Tassurance qu'inspire le succès, Tabbé <lisail à Noce :
« Dans le tems, monsieur, que tout ce que l'on a pu désirer tourne entre mes mains au delà de toute espérance, on m'écrit des lettres très désobligeantes, où Ton me reproche, sans rime ni raison, des variations, et sans savoir l'état présent des choses, sur d'anciennes idées et <lc vieux lieux communs, on m'envoie des ordres qui «lérangent tout mon système, et qui me font enrager. Et Son Altesse Royale a la facilité de souscrire à tout cela! ce qui nj'ohlige de lui écrire pour la supplier de révoquer ses ordres, ou de me révoquer moi-même.... Il ne faut pas vouloir raisonner de si loin; et je vous assure qu'ils n'ont pas d'idée de ce pays-ci. Mille sajnenlein el nihtl dicas. On îi plus do peine à les désabuser qu'à faire TafTaire principale, et on emploie à leur faire des dissertations le tems
dont on aurait besoin pour le service... J'ai des choses très importantes à lui (au Régent) communiquer, que je n'ose lui écrire, de peur qu'elles ne tombent entre les mains de gens qui ne peuvent souffrir ceux qui sont attachés à lui personnellement, el qui cheminent droit. Ce qui m'afflige, car il y a des moyens pour lui faire faire le plus grand personnage de l'Europe . »
Combien de traits dans cette missive aux paroles ailées : étourderie pédantesque de politiques surannés; étourderie d'un prince, hardi d'intelligence, inégal de volonté, toujours prêt à se trahir lui-même; méprisante colère du plébéien qui se sent jalousé et presque seul à faire sérieusement les choses sérieuses; claire perception d'une évolution brillante dans la politique européenne, si le Régent veut seulement étendre la main : tout cela ramassé en quelques lignes.
Dans sa lettre au Régent, Dubois dépeignait les manœuvres du ministre impérial, M. de Prié, allant déclamer de porte en porte contre Talliance proposée à la République par la France et l'Angleterre, manœuvres dont au reste l'abbé s'exagérait beaucoup la portée *. Ce qui était réellement grave, c'est que Stanhope lui avait avoué que si l'alliance n'était pas conclue avant l'ouverture du Parlement d'Angleterre, elle y serait mise en péril par l'opposition malgré tout son crédit et celui de Robert Walpole.
(' La seule chose qui puisse donc nous inquiéter, disait Tabbéy est la crainte que quelque accident ne renverse ce
1. Précisément, le 27 octobre, Cadogan et Hor. Walpole informaient Stanhope quMl n*y avait pas d'espoir d'ajuster les choses entre les Étals et les Impériaux; et que M. de Prié voulait s^en aller le jour même à Bruzelles. Rec. 0/f., HoUand, vol. 373. — Le 3 novembre, Cadogan réitérait & Stanhope que les Impériaux persistaient à ne pas vouloir admettre la Hollande dans leur alliance avec le roi. /(/., ibid.^ vol. 379.
380 LK RKliKNT, L'AHHF: DUBOIS KT LES ANGLAIS-
que nous avons fait avec rAngleterre, ce qui peut être absolument prévenu en signant avec un ministre d'Angleterre muni de pouvoirs, et ce qui ne peut donner que plus de liberté pour accélérer la jonction des Etats-Crénéraux, sans apporter aucun obstacle ni préjudice. »
Après ce langage si sensé, irréfutable, Thomme d*Étal cédciit In plunio h Thomme nerveux; et celui-ci se défendait avec une exaltation de chagrin, une intempérance trangoissi's, qui auraient été plutôt de nature à donner avanla«ir<> sur lui au maréchal d'Huxelles, et à éveiller avec le doute un sourire railleur sur les lèvres du sceptique llégent, riiomnie du monde qui s'émouvait le moins :
« Je supplie Votre Altesse Royale de tourner sa principale attention aux malheurs qui peuvent arriver, dont j*avoue que la crainte m*ôte entièrement le repos, et me rend incapable d*agir dans un lems où, pour la servir utilenumt, il faut «Hre en action sans relâche depuis le matin jusqifau soir, ce qui demanderait une entière liberté (r(*s[)rit. Je me flatte que Votre Altesse Royale n'a pas assez mauvaise opinion de moi pour croire qu'une sotte vaniti'^ ou quelque chose de personnel ait part au chagrin que j'ai, dr ve que ses ordres ont arrêté les instances que je faisais pour faire signer les articles par un ministre d'Angleterre *. J'ose me vanter d'être cent piques au-dessus de ces faiblesses: mais je ne puis pas dissimuler que les dangers que je connais m'intimident et nrabattent au point de me rendre presque inutile. J'ai fait les deux choses qui pouvaient me tenir au cumu*, dont Tune est d*avoir fait connaître en Hollande et en Allemagne Votre Altesse Royale telle qu'elle est, et d'avoir entièrement effacé les idées qu'on avait prises d'elle; et l'autre d'avoir eu le bonheur
i. i.oni CailojLMii DU bien Hor. Walpole, à la Haye.
de déterminer le roi (rAnglcterre à convenir «le celle alliance. Après cela, si je désire quelque chose, c'est uniquement parce que la connaissance particulière que j'ai de cette affaire, me fait voir assez clairement ce qui peut l'achever ou la ruiner. Si, toutefois, ce que je prends la liberté de vous représenter vous parait entêtement plut6t que raison, sans vous fatiguer davantage, je vous supplie de me permettre de retourner à Paris pour avoir soin de ma santé, ce que Votre AUesse Royale peut m'accorder sans que son service en souffre. »
Le Régent comprit Terreur que Ton commettait autour de lui. Il laissa son fidèle représentant maître de signer Talliance avec les Anglais en particulier, si les lenteurs des Hollandais lui donnaient lieu de craindre que l'affaire ne périclitât, toutefois sans perdre de vue que le roi d'Angleterre ne devait ratifier le traité qu'après le départ du chevalier de Saint-George; et que, d'un autre côté, ce prince ne devait partir d'Avignon qu'après la signature avec la Hollande K