‹ Le régent, l'abbé Dubois et les AnglaisChapitre 14 sur 209 · Saint-Simon, édit. Chéruel, t. XH, p · texte numérisé non relu

Saint-Simon, édit. Chéruel, t. XH, p

3. La réponse prétendue de Louis XIV se trouve dans V Abrégé chronolO' gique de Vliistoire de France du président Hénault, dont la première édition est de 1744. Duclos l'a mise dans ses Mémoires secrets sur les régnes de Louis XiV et de Louis XV (|ui ne furent publiés qu'en 1791, dix-neuf ans après sa mort. Voltaire, Siècle de Louis XIV (1752), chap. xxiii, rejette absolument rette anecdote, et affirme savoir de science certaine que jamais le roi ne fit une telle réponse. 11 rappelle que jamais lord Stair ne parla au roi qu'en présence du secrétaire d'État Torcy, qui a dit n'avoir jamais entendu un discours si déplacé. — Le mot de la vieille machine pourrait avoir été dit à la suite de la première audience donnée par le roi à lord Stair en janvier. On sait, en elTel, par une foule de témoignages, combien Louis XIV était imposant. Saint-Simon, t. XII, p. 464 : « Dans les choses sérieuses, les audiences d'ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n'a tant imposé; et il fallait commencer par s'accoutumer à le voir, si, en le haranguant, on ne voulait s'exposer à demeurer court. »

mois de septembre : singulier pari pour un ambassadeur *.

Souvent aussi lord Stair élevait des réclamations contre Tappui plus ou moins mal dissimulé que la cour de Versailles donnait au Prétendant. Enfin, il y avait encore quelques brandons de discorde en Espagne. Les Catalans, opiniâtres dans leur révolte contre Philippe Y, quoique abandonnés des ministres tories de la reine Anne, n'avaient cédé qu'en 1714 aux armes du maréchal de Berwick, qui prit Barcelone. Mais, dans les Baléares, les habitants de Majorque protégés par la mer et comptant sur le voisinage des Anglais, les nouveaux maîtres de Minerque, s'obstinaient à tenir pour TAulriche. Les ministres whigs de George P' les prirent sous leur patronage; et Stair reçut de son maître, Tordre de s'interposer en leur faveur auprès de Philippe V. George, désireux de joindre ses bons offices à ceux de Tempereur Charles VI et même du roi de France ', y apporta du zèle. L'empereur accepta sa médiation sans y attacher beaucoup de prix, ni même sans s'intéresser grandement h une population qu'il ne pouvait plus se flatter de conserver sous son autorité. De là, des lenteurs de mauvais aloi , auxquelles la France et l'Espagne coupèrent court par une brusque expédition qui réduisit Majorque sans coup férir (juillet 1715). Cette audace leur vint sans doute des querelles des partis, qui se balançaient au sein du parlement britannique. Mais les whigs, devenus décidément les maîtres de la situation intérieure, jetèrent les hauts cris contre la France et l'Espagne

1. Voltaire, Siècle de lA)ms XIV ^ chap. xxviii, et lord Mahon, Hisiory of Englandf chap. v. L'observation est de lord Mnhon. Le Journal de Dangeau.. à la date du 8 mai l'15, t. XV, p. 419, impute ce genre de propos à un aide de camp de L. Stair, que celui-ci désavoua en disant que c'était un fripon qu'il avait chassé de chez lui ; et il en parut très affligé.

2. Instruction du 30 avril (v. s.), 11 mai (ii. s.) 1715, à Saint-James, signée du roi. Stair Papers, Oxenfoord Castle, t. 11.

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au nom de la bonne foi outragée ^ Ce fut la plainte que lord Stair alla porter à M. de Torcy sur le "débarquement du corps expéditionnaire, car on ne savait pas encore le résultat. Maisquoiqu'il parlât avec modération, M. de Torcy, dès longtemps irrité, oublia sa politesse habituelle. Il se mit, rapporte lord Stair, dans une colère extraordinaire, « et répétant plusieurs fois les paroles de bonne foi et écumant H la bouche, dit : « Ce n'est pas ici qu'il faut parler de « la bonne foi. Notre bonne foi est reconnue partout; c'est « bien à vous de parler de bonne foi, qui venez ici nous « tromper par des négociations feintes; je vous apprendrai « que ce n'est pas ici qu'il faut venir m'insulter » ; et ouvrant la porte, dit : « Sortez, monsieur! » Devant cet orage, Stair garda son sang-froid ; reprenant ce qui avait été dit dans leur colloque, il obligea le ministre français de convenir qu'il n'avait pas eu lieu de s'offenser. Alors, à son tour, il le prit de haut : il voyait bien, déclara-t-il , qu'on était d'opinion qu'il ne fallait pas garder de mesures avec l'Empereur, ni avec le roi de la Grande-Bretagne, qui avaient pourtant fait voir, l'un et l'autre, qu'ils étaient des princes considérables en Europe; et que le temps pourrait venir que le roi reconnaîtrait que ceux qui lui donnaient de tels conseils, se laissaient conduire par leurs passions, plus que par l'intérêt de leur maître, avec ses voisins les plus considérables, qui ne demandaient pas mieux que de vivre en paix et en amitié avec lui.

Cette scène brouilla irrémissiblement les deux minis-

1. L'Autriche, malgré sa ténacité habituelle, prit la chose moins vivement, et se sentit plutôt soulagée et délivrée de l'étreinte des Anglais. Schaub, secrétaire du ministre anglais à Vienne, écrit à lord Stair, Vienne, 31 juillet ni5, qu'on a appris la reddition de Majorque plus lot qu'on ne s'y attendait. Mais, quoique l'on plaigne le sort des Majorcains, bien des ministres croient que cette aiïaire est arrivée fort à propos pour couper court à d'autres négociations, dans lesquelles ils ne voulaient pas que l'empereur entrât. Stair Papers, Oxenfoord Casile, t. lll, A.

très. Elle eut lieu le 11 juillet ITIS *. George I", surpris et mortifié d'un tel emportement, approuva la conduite de son représentant, l'empire qu'il avait gardé sur lui-même et sa fermeté. Craignant, dans Tétat des choses, de rien pousser à l'extrême, il crut qu'il valait mieux avoir l'air de n'y pas prendre garde; il prescrivit à lord Stair, d'observer la même attitude que précédemment, en sacrifiant son amour-propre, et de s'abstenir de présenter à Versailles aucun mémoire relatif au Prétendant. « Quelque encouragement, écrivait Stanhope, ou quelque assistance que cette cour juge à propos de donner au projet qui se prépare en sa faveur, le Roy pense que le plus sur moyen de le déjouer est de montrer ici de l'énergie et de la vigueur *. » Et il prit ses mesures en conséquence dans le Royaume-Uni.

Mais la position de lord Stair devint également déplaisante et pénible. On le mit à l'index. Toute la satisfaction <ju'on lui fit fut une défense expresse de le voir. On s'informa exactement de toutes les personnes avec lesquelles il était en rapport, pour leur signifier celte interdiction. Le maréchal de Villeroy lui-même, malgré ses magnifiques dehors d'indépendance, dut s'abstenir. L'ambassadeur, trop vigoureux de caractère pour faiblir, crut comprendre qu'on se proposait de le dégoûter et de l'obliger à repasser en

1. stair Ta raconlée en français dans son Journal. Les premiers mois seulement sont en anglais : u J'eus, dit-il, la plus inconcevable dispute avec lui, où il me traita comme un chien {when he used me like a dog), sans aucune provocation. » Sfairs Journal, Hardwicke Papet*s, l. II, p. 529- 532. Stair rapporte dans son Journal, k la date du 11 juillet, c*est-à-diri' dès le lendemain, (ju'il envoya la relation de l'incident au maréchal de Villeroy. C'est sans doute la môme que celle du Journal. Elle est beaucoup moins développée, en français aussi, dans sa dépêche à Stanhope, du même jour. Stair Papers^ Oxenfoonl Castle, t. Uï, B. Le m&nuscril original du Journal de lord Stair est perdu.

2. Stanhope à Stair, Whitehall, 9 (20) juillet 1715. Stair Papers, Oxcnfoord Castle, t. H. Ici, c'est-à-dire en Angleterre. — Stanhope à Stair. 20 (31) juillet 1715. Stair Papers, t. Il, et Graham, t. I, p. 268-269.

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Angleterre; ou, tout au moins, de lui rendre les moyens (l'information plus difficiles quant aux mouvements du Prétendant. Alors il se promit de tenir bon quand même à son poste, et de tout surmonter *. C'était, disait-il en plaisantant, la seule cour qui eût jamais été fatiguée de lui '. Des plans très audacieux s'agitaient chez les amis du Prétendant. Ce prince avait dû, en 1712, pendant les négociations pour la paix d'Utrecht, céder aux instances de M. de Torcy, quitter Paris et se retirer d'abord à CliâlonsT sur-Marne, de là à Bar-le-Duc en Lorraine (février 1713). Dans cet asile, les whigs l'avaient jugé encore trop près <le l'Angleterre ; et les deux Chambres avaient, par des adresses, supplié la reine de forcer le Prétendant à s'éloigner des États du duc de Lorraine (juillet 1714). Toutefois il y était demeuré, sa sœur songeant moins à le pourchasser, qu'à lui restituer la couronne après elle. A la nouvelte qu'elle expirait, il était accouru à Versailles; mais, sur l'injonction de M. de Torcy d'avoir à retourner d'où il venait, il était allé prendre les eaux à Plombières. Là, il avait attendu la mort de la reine; et, aussitôt après cet événement, revendiqué, par un manifeste du 29 août 1714, ses droits à la couronne et assumé le titre de roi, sous le nom de Jacques IIL La cour et le public en France lui étaient très favorables; et c'était surtout pour surveiller et empêcher, en invoquant les traités, cette faveur de se manifester par des actes effectifs, que lord Stair avait été choisi, au lieu et place de Prior, comme représentant do

1. stair à Slanhope, 24 juillet 1715. Stair Papers, Oxenfoord Caille, t. III, B.

2. Bubb à Stair, Madrid, 5 août 1115. Stair Papers, Oxenfoord Castlo, t. III, A. Bubb lui écrivait : « Je suis fort content de la joie que celte cour aurait à vous voir partir ». Bubb venait de remplacer Melhucn, comme ministre anglais, près Philippe V. Ami et admirateur de Stair, il lui manda qu'il comptait imiter sa vigilance. Madrid, 21 octobre 1715. fd., ihid»

la dynastie de Hanovre. Tâche épineuse entre toutes, nous venons de le voir. La hardiesse venait au cabinet de Versailles avec les nouvelles qu'il recevait de M. dlberville, son envoyé à Londres. Ce ministre, jugeant trop de Tétat de l'Angleterre au fond par les séances agitées du Parlement et par les incidents tumultueux survenus dans plusieurs comtés, écrivait que le parti du Prétendant était si considérable dans le royaume qu'on touchait à une révolution totale; il suffirait, disait-il, que la France mît des troupes dans le voisinage de la mer. Alors, on parlait à Versailles de les poster à Dunkerque, sous prétexte des démolitions; déjà, le maréchal de Berwick, quittant sa maison de campagne, non sans répugnance, était arrivé à Paris pour préparer Texpédilion. Le public pariait journellement que, dans un an, le Prétendant serait sur le trône d'Angleterre *. Stair ne savait plus que croire, malgré les affirmations de Villeroy, que nulle assistance directe ou indirecte ne serait donnée au Prétendant *. A Londres, le gouvernement, en proie à une anxiété profonde, ordonnait à son représentant de n'épargner ni peine ni dépense pour se procurer les renseignements les plus sûrs et les lui communiquer aussitôt '.

Il n'est donc pas besoin de se demander si, lorsqu'ils en étaient à redouter à tout instant Vexplosion du plus dan-

4. Stair à Stanhope, 18 juillet 4715. Dans une autre lettre, Stair disait que Berwick n'obtiendrait pas de la cour la permission de passer en Angleterre, ce dont le maréchal était ravi. 9 juillet, Stair Papers, Oxenfoord Castle, t. 111, B.

2. Stair^s Journal, 9, 20 juillet, 6 août. Stair k Stanhope, 7 août 1715, Stair Papers, Oxenfoord Castle, t. 111, B.

3. Stanhope k Stair, 20 (31) juillet 1715. Stair Papers, et Graham, the Stair Annals, t. I, p. 270.

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gereux orage, George I®*" et ses ministres tenaient à s'assurer le concours du duc d'Orléans. Qui, mieux que lui, pensaient-ils, pouvait être informé des intrigues jacobites, et mieux les informer à son tour? Et s'il devenait régent, ils entreraient au port tous ensemble. Désormais hors des atteintes du chevalier de Saint-George, ils jouiraient d'une paix profonde. Aussi, avec quel soin, en attendant, contitinuent-ils, de part et d'autre, de se dissimuler sous le voile le plus épais. Stanhope charge Stair de dire à Tagent du duc d'Orléans que le secret sera inviolablement gardé en Angleterre. Le duc renouvelle les assurances de son attachement aux intérêts du roi (d'Angleterre). « Nous comprîmes, écrit Stair, que, dans la situation présente, on ne pouvoit pas trop garder de (s) mesures, que nous nous verrions rarement et avec beaucoup de précautions. » Le duc d'Orléans lui fait dire qu'il est très persuadé qu'on ne se mêlera point des affaires du Prétendant. « La bonne assurance que nous en avons, continue le clairvoyant ambassadeur, est l'état de leurs affaires qui ne le permet pas; car, pour la bonne volonté, elle y est tout entière *. » Il reçut de Londres la prescription de ne jamais écrire à l'avenir la moindre chose touchant le duc d'Orléans, autrement que dans des lettres particulières, et de ne pas dire un mot de lui dans ses autres dépêches. On prendrait le même soin dans les communications envoyées d'Angleterre *. Le contenu d'une lettre de Stanhope, écrite en ce moment (Whitehall, 3 (14) juillet 1715), explique et justifie suffisamment ces précautions. Elle porte que le roi

4. Stair's Jow^naly 14 juillet 1715. — Stair à Stanhope, 21 juillet IH'I, (n français. Stair Papers, Oxcnfoord Castie, t. UI, B. Stair ne donne pas le nom, mais seulement les initiales de l'agent du duc d'Orléans, Mon^ VA. T.. probablement l'abbé Thésut, dont nous avons parlé plus haut.

2. Pringle à Stair, i8 (29) juillet 1715. Slair Vapers, Oxenfoord Casllo, t. 11.

approuve la réserve que Stair a observée dans sa récente conversation avec le duc de Noailles, tant sur le chapitre du duc d'Orléans, que sur la proposition de parler à d'autres seigneurs. Son rôle est de tout écouter, mais de « ne pas faire la moindre démarche sans la direction du duc d'Orléans ».

« Quant aux propositions que vous pourriez faire à M. le duc d'Orléans, le Roy ne lui demande autre chose que des assurances qu'on nous contentera sur l'affaire de Mardick, et en revanche, vous pouvez hardiment assurer S. A. R. que le Roy est très déterminé à prendre de concert avec lui toutes les mesures possibles pour lui procurer la régence, et, en cas de mort du jeune Dauphin, lui assurer la succession de la couronne de France. C'est à M. le duc d'Orléans lui- môme à nous suggérer quelles mesures on pourra prendre ».

Il était possible qu'il conçût quelque ombrage des relations qui existaient entre George P*" et l'empereur Charles VI. Stanhope, en finissant, va au-devant de ce scrupule : « Le Roy vous ordonne de l'assurer que les engagements qu'il pourra avoir avec l'empereur, loin d'être contraires aux intérêts et aux vues de S. A. R., seront au contraire de nature à nous mettre mieux en état de la soutenir * ».

Comme arrhes de l'étroite union à venir, George, dans le présent, sollicitait son cousin de suivre et de lui rapporter et les mouvements du parti jacobite, et l'aide que ce parti pouvait espérer de Louis XIV. Mais le duc d'Orléans répugnait par caractère à des services de ce genre, sentant trop l'espionnage. Il regardait comme une dérogation et comme un péril, lui, déjà si suspect à la

1. En français, HecoM Office, France, voL 3^9. — Stair PaperSy Oxcnfoord Caslle, t. II.

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cour, d abdiquer en quelque sorte sa personnalité sous Tanlente pression des ministres britanniques. D'où il résultait qu'à la fois, il prodiguait les protestations d'attachement à George I", et se dérobait à ses instances. Alors, <lo lui h lord Stair une sorte de guerre intestine s'eniragoa, lord Stair, poussant devant soi avec la ténacité et la raideur incisive de son caractère, revenant à la charge auprès des confidents du prince, notant avec colère les variations de leur humeur, ou leur réserve, ou leur incrédulité, tout scandalisé qu'ils ne fussent pas aussi passionnés que lui-même, et qu'ils crussent avoir des mesures à garder. Pour tout dire, il sentait d'instinct un obstacle insaisissable et d'autant plus irritant. Mais il n'alla pas jusqu'à pénétrer ce fait invraisemblable , dont nous aurons à parler bientôt, que certaines visées jacobiles hantaient simultanément le cerveau du duc d'Orléans.

Il n'est donc pas surprenant qu'il inscrive dans son Journal, à la date du 14 juillet, que le personnage, sans doute Tabbé de Thésut, auquel il communique la lettre de Stanhope sur leur commun secret, témoigne depuis peu de temps beaucoup de froideur. Si c'est Thésut, c'est que sa trahison lui pesait. Le 2i du môme mois, Stair donne rendez-vous à l'abbé Dubois dans une forêt *. C'est la première fois que Dubois paraît en nom dans ces documents. Lui, dont les vues étaient longues et qui no pouvait rien ^Ire dans la suite que par la faveur de son ancien élève, il le sert franchement; il se livrera, corps et âme, et prendra le premier rôle dans leurs menées. Mais il ne veut pas encore «aller trop loin, sans en avoir l'ordre exprès. A **elle entrevue de grand chemin, Stair lui rend compte dn ce qu'il a appris sur le dessein du Prétendant de débar-

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