Lord Slair's Journal, 13 août
très du Roi Très-Chrétien et les émigrés d'Angleterre, ennemis déclarés du roi et du gouvernement britanniques, il ne faudrait pas penser à cultiver de bons rapports entre les deux nations. Il fit toutefois observer au maréchal que, ni dans un récent discours du roi au Parlement, ni dans les débats des deux Chambres, la France n'avait été touchée *.
Au sortir de là, il se rendit chez le duc d'Orléans, avec lequel il eut un long entretien. Ici on s'entendait mieux, quoique le duc esquivât toujours la mission de surveiller le Prétendant, que ses amis d'outre-Manche voulaient à toute force lui imposer.
Il parla de la santé de son oncle, de ses propres espérances, du tour que M. de Torcy lui avait joué auprès du roi, et de la conférence qu'il avait eu à ce sujet avec le roi et Torcy *. Il avoua avoir connu le projet de descente du Prétendant, les instances faites auprès du roi pour lui prêter assistance, le refus du monarque, la résolution prise alors par le Prétendant de tenter la fortune avec ses seules forces, la chute de ses espérances au moment de Texécucution,etle total abandon de l'entreprise. « Je fis remarquer
i. Observation dont son gouvernement le félicita. Stanhope à Stair, Whitehall, 10 (21) août 1715. Stair Papers, Oxenfoord Castle, t. II. H s'agit ici des débats et du vote du Riot Act en juillet.
2. Stair's Journal, 13 août 1715. Nous traduisons : « Le duc d'Orléans me dit l'état de sanlé du roi et ses espérances; le tour (the trick) que Torcy lui avait joué auprès du roi, et sa conférence avec le roi et avec Torcy à ce sujet ». Nous n'avons pas trouvé d'éclaircissement autre part. Stair dit plus loin dans son Journal, à la date du 14 août, qu'il écrivit cet aprèsmidi en Angleterre une longue lettre secrète avec un détail complet, et (|u'il n'en garda pas copie. Cette lettre qui contenait sans aucun doute l'explication du tour, n'existe pas au Record Office, ni naturellement dans les Stair Papers d'Oxenfoord Castle. Il n'avait pas pu être question de mesures testamentaires à prendre par le roi, puisque le testament avait été fait l'année précédente, 2 août 1714. Le duc d'Orléans en ignorait encore le contenu, de même que celui du codicille que le roi y avait ajouté le 23 avril 1715. Il y en eut un second le 25 août. Nous avons vu plus haut qu'au mois de juin, M. de Torcy, mieux disposé alors pour le duc, n'avait pas voulu approfondir ses relations avec George I®', dénoncées par M. d'Iberville.
au duc, rapporte l'ambassadeur, que ni lui, ni personne de sa part, ne nous avait jamais donné la moindre connaissance de ce projet; et je me plaignais de la froideur que j'avais trouvée chez Tabbé, sans doute parce qu'il pensait qu'il ne convenait pas au duc d'Orléans de s'en mêler. Il nra dit que lorsqu'il avait vu que le Prétendant voulait agir par lui-même, il avait cru que cela ne valait pas la peine d'en parler, étant bien sur que rien n'aboutirait; que, s'il avait vu la France disposée à l'aider, il n'aurait pas manqué de m'en informer. L'excuse était mauvaise; mais je l'acceptai. »
Lord Stair déclara derechef au prince que le roi (George) était fermement résolu à soutenir ses intérêts, sans lui demander autre chose que justice quant au canal, c'est-à-dire la démolition des écluses de Mardick, et la promesse positive de ne jamais construire de port sur ce point, ni en deçà des bancs qui formaient la rade. Le duc se le fit répéter et s'engagea sur l'honneur à étudier la question dès qu'il serait en position d'exécuter ce qu'on attendait de lui.
De retour le soir à Paris, lord Stair se prit à repasser dans son esprit ce qu'il avait vu et entendu, non sans surprise, soit chez le maréchal de Villeroy, soit chez le duc d'Orléans; il ne put s'empêcher de concevoir de la défiance de l'un et de l'autre, ami ou non, et de se confirmer dans l'appréhension qu'ils avaient des moyens de se tenir au courant de tout ce qu'il faisait '.
Qu'aurait-il dit s'il avait su l'intrigue étonnante et bizarre qu'on ourdissait derrière lui et que les Papiers des Stuarts ont révélée? Les jacobites lui rendaient police pour police. Bolingbroke, alors premier ministre du Pré-
i. Stair^s Journal, 14 août 1115.
RAPPORTS DU DUCrit^ORLÉANS AVEC'' GEORGE r*". 41
tendant sur la terre d'exil, croyait savoir que lord Stair et
le duc d'Orléans s'étaient vus en cachette à la fin de juillet, incident douteux, car il n'y en a pas trace dans le Journal. Mais par provision, il le faisait entendre en bon lieu; et en même temps, il avait soin que cela parvînt aux oreilles du duc d'Orléans *. Bientôt, il reçut la visite de Mme de Tencin, avec laquelle il avait eu quelque galanterie ^ C'était, dit-il, dans la lettre où il rendit compte au Prétendant de leur conversation, c'était une personne qui ne le cédait pour l'ambition et la finesse à aucune autre femme, ni peut-être à aucun homme. Sous prétexte de l'intérêt qu'elle portait à Bolingbroke, elle s'efforçait fréquemment de sonder jusqu'à quel point il était engagé au service du Prétendant et s'il y avait quelque entreprise sur pied. Lui, répondait que nul, pour le moment, ne songeait à rien de pareil. Vers le milieu d'août, elle revint à la charge avec toute la dextérité dont elle était capable , et se servit, continue le narrateur, de tous les avantages que son sexe lui donnait. Le ministre jacobite, très aguerri, sous prétexte de lui ouvrir entièrement son cœur, lui fit entendre qu'il était impossible de tenter quoi que ce fût. Tel était le langage convenu entre lui et M. de Torcy. Alors elle entama le chapitre de l'état des affaires. Elle convint qu'à l'âge et avec la santé de Louis XIV, il n'y avait pas de résolution vigoureuse à espérer; mais, ajouta-t-elle, le neveu du roi, une fois en possession de la régence, serait disposé indubitablement à concourir à une si grande entreprise; et elle ne voyait
1. Lettre de lord Bolingbroke au Prétendant, Paris, 3 août 1715. Hislory of England by lord Mahon, t. I, p. 395, édit. Tauchnilz.
2. Lors du voyage de Bolingbroke à Paris, du temps de la reine Anne, M. de Torcy avait employé Mme de Tencin à fouiller les poches du ministre anglais et à escamoter ses papiers. Horace Walpole à L. Townshend, Paris, octobre 1723. Rec. Off., France, vol. 369.
4i LE RÉGENT, L*ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS.
pas pourquoi un mariage entre une de ses filles et Jacques III ne serait pas pour lui un motif de plus et un gage d'union entre les deux princes. Bolingbroke prit la proposition en riant, comme une saillie d'imagination chez la dame. Il pensa cependant qu*il y avait quelque chose de plus, à cause du caractère de Mme deTencin, de Tintimité (|ui avait existé entre elle et le duc d*Orléans, et de celle qu*elle entretenait alors, en la cachant soigneusement, avec Tun des confidents de ce prince. « Il est extrêmement délicat et difficile, écrivait-il à Jacques III, de donner suite h cette affaire, parce que des engagements particuliers de cette sorte pourraient nuire ici et en Angleterre, préjudicier à vos affaires dans le présent et vous embarrasser dans l'avenir. Et néanmoins l'avantage de gagner un homme de cette ambition, de tant de talent, et tenant de si près au pouvoir, mérite grande considération *. »
Il semblerait, en eflet, que le duc d'Orléans s'était laissé aller au rêve d'un mariage royal pour l'une de ses filles; et que, des deux, ce n'était pas Mme de Tencin qui agissait le plus à l'étourdie. Nous retrouverons l'incident un pou plus lard.
Lord Stair avait donc quelque raison de se défier, sans savoir précisément pourquoi, et de suivre d'un œil scrutateur les mouvements du prince, comme on regarderait aux mains d'un joueur de probité incertaine. Aujourd'hui, ces lettres de Bolingbroke contribuent à nous éclairer sur les hésitations qui désolaient et irritaient le représentant de la dynastie hanovricnne. Nous verrons aussi ultérieurement que la réaction effrénée à laquelle les whigs se livraient alors contre les tories, à propos de la paix que ceux-ci avaient faite avec la France, était de nature à
1. Bolingbroke au Prétendant, Paris, 15 août 1715. Lord Mahon, t. I,
troubler le duc et à le retenir au moment de s'engager sur une route qui menaçait de se dérober sous ses pieds.
Le 23 août, Tabbé Dubois fit demander à lord Stair un rendez-vous aux Tuileries. Il n'y témoigna aucune inquiétude relativement aux mauvais desseins que l'on prêtait à la cour contre le duc d'Orléans, ce dernier ayant un parti trop fort, disait-il, pour qu'on entreprît de lui nuire. Peut-être ce langage était-ril une manière indirecte de donner à entendre à la Grande-Bretagne que son aide n'était pas aussi indispensable qu^elIe semblait le croire. Ils eurent aussi quelques explications sur la froideur que Stair reprochait à Tabbé et à son maître à propos des entreprises du Prétendant; mais il prenait soin d'ajouter que c'était seulement une petite observation personnelle, qui n'altérait en rien les bonnes intentions et la résolution arrêtée du roi de soutenir le duc d'Orléans *. Il est digne de remarque qu'à cette époque, Dubois est toujours de glace, et que l'homme ardent pour l'alliance, c'est le diplomate anglais, dont les traits s'émoussent sur l'impassibilité de l'abbé '.
Trois jours après (26 août), lord Stair, dans un nouveau voyage à Versailles, trouva la cour éplorée. Louis XIV avait paru si mal qu'on avait annoncé sa mort. Alors le chancelier Voisins et le maréchal de Villeroy, pressés par
) . Stair's Journal,
2. M. de Seilhac place dans cet été de 1115, un voyage de Dubois à Londres auprès de George !«', pour pénétrer les sentiments du roi par rapport h la conservation de la paix et savoir s*il pourrait aller jusqu'à sacrifier aux whigs la paix d'Utrecht. L'abbé, bien accueilli du reste, n'aurait pas obtenu d'assurance formelle sur ce point. VAhhé Dubois^ t. l, p. 142-144. M. de Seilhac n'indique pas la source où il aurait puisé ce fait, que rien, dans les papiers authentiques, ne confirme; que tout, au contraire, infirme. Le Journal de lord Stair fait mention à chaque instant de la présence de Dubois à Paris; et, dans sa correspondance avec son gouvernement, il n'y a aucune trace de ce voyage qui nous paraît absolument controuvé.
le temps et par leur intérêt, s'étaient déchargés du secret devenu trop pesant des dernières volontés royales et en avaient révélé la teneur au duc d'Orléans. Celui-ci apprit donc à Tambassadeur que le monarque, fidèle aux traités *, n'avait pas songé au roi d'Espagne pour être régent; que ce serait lui, d'Orléans, qui aurait la régence, toutefois dans des conditions calculées pour l'entraver, telles qu'un conseil de régence et une tutelle qui aurait le commandement des troupes. Mais, conlinua-t-il, il s'en mettait peu en peine, parce qu'il était sur du Parlement et des troupes. Son interlocuteur s'empressa de lui renouveler, au nom de sa cour, l'offre de toute l'assistance dont il pourrait avoir besoin pour faire valoir son droit à la régence, à l'exclusion du roi d'Espagne. Le duc le chargea d'exprimer au roi d'Angleterre ses plus sincères remerciements et de l'assurer qu'aussitôt en possession de la régence, il tiendrait ses promesses relatives à Mardick. L'ambassadeur le quitta en lui garantissant que son maître considérerait la désignation de Philippe V à la régence, comme une infraction aux traités *.
Lord Slair, dont le caractère vigoureux était toujours en haleine, revint dès le lendemain (27 août 1715). Cette fois, il jugeait le moment venu de s'expliquer sur toutes les demandes de l'Angleterre et d'introduire ouvertement dans leurs pourparlers un élément nouveau. La seule question des ports de la mer du Nord, Dunkerque, Mardick, les avait occupés jusque-là. C'était l'heure de soulever la question de l'expulsion du Prétendant. L'ambas-
1. Les Anglais auraient regardé comme une violation de la paix d^Uirechl le choix de Philippe V pour la régence, parce qu'il aurait établi rautorité de ce prince sur les deux royaumes d'Espagne et de France, et Taurait mis en situation de s'approprier cette dernière couronne, en cas de mort du jeune Louis XV.