Lecky, t. I, p
gique étaient transférées à la maison d'Autriche; la Hollande obtenait, par le traité de la Barrière, le droit de tenir garnison dans une ligne de places fortes en Belgique qui la couvraient contre la France; l'Angleterre, outre la démolition de Dunkerque, acquérait Gibraltar, Minorquc et des territoires importants de l'Amérique du Nord. Lor«qu'en 1702, elle avait réclamé la totalité de la succession «l'Espagne au profit de l'archiduc Charles, ce prince n'était encore que le frère puîné de l'empereur Joseph P'. Mais depuis que, par la mort de Joseph (17 avril 1711), et avec le concours chaleureux de la Grande-Bretagne et de la Hollande *, il était devenu l'empereur Charles VI, s'obstiner davantage à la guerre par haine aveugle contre la France, c'était s'épuiser pour retourner le danger en créant à TAutriche la situation omnipotente que l'on avait combattue à tout prix chez Louis XIV. Même infatuation, même esprit envahissant, mais plus intraitable peut-être à Vienne qu'à Versailles.
Lapaixd'Utrecht, aujourd'hui encore, après cent soixantedix ans, divise et passionne les historiens en Angleterre. Les esprits larges et compréhensifs mettent à part les mobiles blâmables dont purent s'inspirer les ministres d'alors, et reconnaissent qu'à tout prendre, leur décision fut conforme à l'intérêt de l'Etat : tels Lecky, Macaulay *. D'autres, enchaînés au strict patriotisme britannique, ainsi qu'aux lois d'un culte immuable, tel lord Mahon, portent
1. Lord Stanhope, ihe Reign of gueen Anne^ t. II, p. 220. On sait que lord Mahon, auteur de Vllistoîre ({^Angleterre depuis la paix d'Vtrecht juS' f/u'à la paix de Versailles (1713-1783), et le comte Stanhope, auteur de V Histoire d'AngleteiTe sous le règne de la reine Amie jusqu'à la paix d'Utrecht (1701-1713), sont un seul et môme écrivain dont le titre nobiliaire a changé. Il publia d'abord en 1836 VHistoire d'Angleterre^ 4743-1783; et ensuite, celle de la reine Anne, en 1870. pour relier son précédent ouvrage avec Vllisloirc de Jacques 11 et de Guillaitmc III, par Macauliy.
2. Macaulay, £55a»/,<f, dans son examen critique de la Guerre de la Surcession d^Espagne, par lord Mahon. à la lin. — Lecky, 1. 1, p. 103.
un deuil inconsolable de ce traité. Ils n'en sauraient parler sans le poursuivre d'épithètes infamantes; ils rattachent au pilori de la postérité, comme ces criminels du bon temps qu'on clouait par Toreille à Tyburn après fustigation *. Si donc, même à présent, le simple souvenir de ces négociations allume de telles colères, on peut imaginer la fureur des whigs qui en furent les témoins et les adversaires impuissants. « Jamais lutte parlementaire, depuis le temps du bill d'Exclusion jusqu'au temps du bill de Réforme *, ne fut si violente que celle qui s'éleva entre les auteurs du traité d'Utrecht et le parti de la guerre ^ » Parmi les adversaires les plus courroucés de la paix, figu-
1. En commençant son Histoire d'Angle ten^e depuis la paix d'Utrecht y lord Mahon cite quelques lignes d'un écrit de l'évéqus Fleetwood, grand ennemi des tories, écrit que la chambre des Communes condamna à être brûlé de la main du bourreau le 12 (23) juin 1712. L'évêque, après avoir dépeint la situation de l'Angleterre, si brillante jusque-là, disait avec une admirable éloquence : « Mais à la fin, Dieu a permis pour nos péchés à l'esprit de discorde de se produire au grand jour, et en troublant cruellement Tarmée, la cité, le pays (oh! que n'a-t-il épargné le lieu consacré au culte!), de gâter pour un temps celte belle et agréable perspective, et d*y substituer... je ne sais quoi. Nos ennemis diront le surplus avec plaisir. » Lord Mahon reprend : « Nos ennemis, oui, je leur laisserais volontiers la tâche de rapporter les déshonorantes affaires de ce tempslà. A eux de raconter l'influence de chambrière exercée par Mrs Masham sur sa souveraine, les perfides cabales de Harley contre ses collègues, par quels indignes moyens la grande administration de Godolphin fut sapée et renversée, comment ceux qui lui succédèrent sacrifièrent l'intérêt public à leur intérêt particulier, comment la subordination à la France devint la règle de leur politique, comment les Hollandais furent abandonnés et les Catalans trahis, jusqu'à ce qu'enfin ce système de perversité et de faiblesse reçut son couronnement par la honteuse paix d'Utrecht. » (Histonj of England, t. I, p. 5-6.) Et de fait, l'auteur sent une teUe humiliation rétrospective de ces ignominies d'Utrecht que, dans ses deux ouvrages qui se font suite, dont l'un finit et l'autre commence à la paix d'Utrecht, on chercherait en vain les stipulations du traité. Il n'a pas eu le courage de les relater. Singulière façon d'entendre l'histoire. Notons aussi l'étrange anachronisme de ces mots : Nos ennemis..,
2. Bill d'Exclusion, celui par lequel les Communes avaient exclu de la succession au trône le duc d'York, Jacques (ensuite Jacques II), frère de Charles II, le 11 novembre 1G80. — Bill de Bé forme, ou réforme électorale, présenté aux Communes par lord John Russell, au nom du ministère de sir Charles Grey, le 1^^ mars 1831, et voté par les Lords, seulement le 4 juin 1832.
3. Macaulay, Essays, Guerre de la Succession dEspaqne, par lord Mahon.
raient les hommes politiques, minisires futurs et procliains «le George P', Robert Walpole, lord Charles Townshend, James Stanhope; ce dernier était revenu de captivité en août 1712, et Walpole lui écrivait : « Votre retour est le seul bon effet que j'aie jamais espéré de notre fameuse paix * ». Il avait été élu, quoique absent^ à la Chambre basse. Il attaqua furieusement la paix d*Utrecht, sans néanmoins ébranler la majorité qui la voulait. Mais il eut la satisfaction de faire rejeter le traité de commerce que les parties contractantes y avaient annexé, et que les marchands de la Cité, la moelle du parti whig, accusaient de leur préparer une ruine prochaine. Les tories frappèrent sur eux à coups redoublés. Robert Walpole, en dépit de sa probité, fut expulsé des Communes et emprisonné à la Tour, pour « insigne corruption » (17 janvier 1711). Lord Townshend, qui avait négocié avec les Hollandais, en 1709, un traité de la Barrière, peut-être trop à leur avantage, fut déclaré ennemi de la reine et du royaume; Stanhope accusé de malversations prétendues en Espagne*.
A cette époque, les séances du Parlement étant secrètes, aux termes de la loi, on suppléait le défaut de publicité des débats par des pamphlets, où la passion se donnait pleine carrière. Les héros de Tinsultc et de la calomnie furent deux Irlandais, Jonathan Swift chez les tories, sir Richard Steelc chez les whigs. Le ministère sévit avec emportement. Il fit arrêter en un seul jour douze auteurs
1. 24 août 1712. Lonl Mahon, lïistory of England, t. I, p. 113.
2. Il prouva qu'au contraire, il y avait mis du sien. Son intention avait été d'abord de faire le sacriHce de la diiïérence; mais ayant été ainsi calomnié, il réclama el Ton ne put pas faire autrement que de lui restituer ses déboursés. Peu après, rencontrant aux Communes le président de la commission d'enquête, Shippen, qui avait apporté beaucoup d*animosité dans les recherches, il alla à lui et le remercia du profit pécuniaire que lui avait valu Thostililé de la commission. Lord Mahon, ff»tory of England, t. I, p. 113.
OU éditeurs de libelles (octobre 1711). Fleetwood, évèque de Saint-Asaph, ayant imprimé en tète de ses sermons une préface virulente contre la paix \ les Communes condamnèrent cet écrit « malicieux et factieux » ^ à être brûlé de la main du bourreau (juin 1712).
Le Parlement, parvenu au terme de ses trois années d^existence légale, fut dissous (juillet 1713). Les élections maltraitèrent un peu moins les whigs qu en 1710, mais les tories demeurèrent de beaucoup les plus nombreux et les maîtres. Dès l'ouverture de la session, retardée par le mauvais état de santé de la reine jusqu'au 16 février, T. s., 1714 ', on se prit de part et d'autre aux pamphlétaires. Aux Communes, le whig Richard Steele fut, malgré réloquent appui de Stanhope et de Walpole, expulsé de cette Chambre pour son « libelle calomnieux » la Crise {Crisis)^ où il soutenait que la succession protestante était en danger; tandis que chez les Lords, le tory Swift était poursuivi pour l^ Esprit public des whigs, réplique à la Crise '. Mais la dextérité du lord trésorier, comte d^Oxford, le déroba à leur vengeance.
En même temps que la paix, la religion mettait les esprits en feu. La piété officielle était, nous Tavons dit, une arme très puissante. Les ministres, pour flatter Tintolérance des tories, proposèrent aux Communes (12 mai, v. s. , 23 mai, n. s., 1714) et firent passer Vacle du Schisme {Schism aci) portant interdiction aux dissidents, sous peine de la prison, de tenir une école publique ou privée, d'y être professeurs ou surveillants, sans une licence de