CHAPITRE V
COHMENGEMENTS DE GEORGE 1^"
George!" fut proclamé à Londres, le 1" (12) août 1714. On Ta dit : jamais fils, en possession du titre le plus incontesté, aux époques les plus respectueuses du droit, ne recueillit l'héritage de son père au milieu d'une acclamation plus unanime que celle dont les Anglais saluèrent dans la personne du prince hanovrien, un étranger, un inconnu *. Ce qui précède l'explique suffisamment. Tous ceux qui croyaient avoir à gagner par les whigs furent dans l'enthousiasme. « La joie déborde ici, dit un témoin oculaire. Les fonds montent prodigieusement. Les marchands se promettent de grandes affaires; les soldats, beaucoup d'occupation; les gens hors de place, tous les emplois qui sont aux mains des autres. » — « Grâce à Dieu, tout est fort tranquille, mais la joie de la cité de Londres est très marquée, car les fonds baissèrent à la nouvelle de Kensington que la reine était mieux, et montèrent à mesure que son état fut plus désespéré *. »
i. Lord Mahon, Hisiory of England^ t. I, chap. iv, p. 98. 2. Lecky, t. I, p. 166. D'Iberville, ambassadeur de France, rapporte que la hausse fut de sept à huit pour cent.
Entre la mort de la reine et la proclamation du nouveau roi, le conseil privé pourvut au gouvernement selon les dispositions de l'acte de Régence {the Regency aci)^ voté au Parlement dès Tan 1705 : c est-à-dire que si le souverain venait à décéder sans postérité, le conseil privé aurait à proclamer sur-le-champ le successeur désigné; en cas d'absence de celui-ci, prince ou princesse, le gouvernement serait exercé par les sept grands officiers de la couronne alors en fonction *; le plus proche héritier ayant le droit de leur adjoindre d'autres personnes pour conduire les affaires en commun, avec le titre de lords juges {lords justices). Kreyenberg, le résident hanovrien, produisit, écrite de la main de l'électeur, une liste de dixhuit noms, choisis parmi les wliigs. On vit avec étonnement que celui de Marlborough n'y figurait pas, soit vieille rancune de George, de ce que, pendant la guerre, le duc n'aurait pas fait assez de cas de ses aptitudes militaires; soit, plutôt, juste défiance de sa duplicité et de son goût à servir deux maîtres.
Le chef de la nouvelle dynastie d'Angleterre ne se pressa pas d'entrer en possession. Il quitta ses Etats héréditaires de Hanovre, seulement le 31 août, séjourna à la Haye, où il reçut les félicitations des États-Généraux et des puissances étrangères, et débarqua dans son royaume à Greenwich (le 18 septembre 1714). Tories et whigs accoururent au-devant du maître, épiant le moindre de ses mouvements, de ses regards, pour augurer du sort de leur parti. L'attente ne dura guère. Les marques de la plus flatteuse bienveillance furent pour les whigs; le silence,
!. {0 l'archevêque de Cantorbéry; 2' le lord chancelier (à son défaut, le garde des sceaux); 3* le lord président du Conseil; 4" le lord trésorier; 5* le lord du sceau privé; 6* le lord grand amiral; 7* le lord chef de la justice d'Angleterre (de la cour du Banc du roi).
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la glace, le dédain pour les tories. Déjà, du continent, George avait envoyé Tordre d'expulser Bolingbroke de son office, où il le remplaçait par lord Charles Townshend. Aussitôt arrivé, il acheva de constituer le ministère dont les principaux membres furent lord Townshend, secrétaire d'Ëtat, avec rang de premier ministre; James Stanhope, secrétaire d'État en second; Robert Walpole, trésorier de l'armée {payniaster of ihe forces), fonction de second ordre, d'où il ne tarda pas à s'élever plus haut par l'importance qu'il acquit aux Communes. Marlborough fut commandant en chef des forces militaires {captain genei^al) el maître de l'artillerie, mais presque en dérision, car il eut si peu de crédit qu'il ne put obtenir du secrétaire de la guerre une lieutenance pour un de ses amis. Outré de colère, il fit passer de l'argent au Prétendant *. Parmi les tories hanovriens, un seul, lord Nottingham, trouva place dans le ministère : encore ne tarda-t-il guère à en être évincé au premier prétexte. Ainsi George I" se portait hautement le roi des whigs. On allègue, pour défendre celte politique, qu'au degré d'acrimonie et de haine où les deux partis étaient montés l'un contre l'autre, il était aussi impossible de les unir ensemble que le feu et l'eau; que déjà Guillaume III l'avait essayé en vain après une révolution whig à la vérité, mais accomplie avec la faveur J'une partie des tories; et que ce ne fut qu'en 1742, sous fieorge II, que le whig Pulteney, chargé de composer un ministère, osa y appeler trois tories, encore dans des postes inférieurs. Cependant cette raison ne semble pas justifier entièrement la disgrâce gratuite et irrémissible dont Georçe P*" frappa dès l'abord les tories hanovriens, des hommes qui avaient toujours soutenu les droits de la suc-