‹ Le régent, l'abbé Dubois et les AnglaisChapitre 40 sur 209 · LA RÉGENCE · texte numérisé non relu

LA RÉGENCE

A ravènement du duc d'Orléans à la régence, les rapports jusque-là secrets de ce prince avec George P' deviennent donc les rapports officiels des deux gouvernements. Ils débutent pour le public par ce coup d'éclat de la présence de lord Stair à la séance du Parlement du 2 septembre, lorsque l'assemblée brise à la fois et les dernières volontés et le système do Louis XIV.

Le brillant ambassadeur qui avait jeté les bases de cette entente avec tant de hardiesse et de dextérité, lord John Dalrymple Stair, était Écossais, né en 1673. Son grandpère et son père s'étant attachés à la cause de la succession protestante, avaient reçu en récompense, le premier de Guillaume III, le titre de vicomte (1690); le second, de la reine Anne, celui de comte (1703). John Dalrymple était le second fils du premier comte de Slair. A Tâge de neuf ans, jouant avec un pistolet qu'il ne savait pas chargé, il eut le malheur de tuer son frère aîné. Éloigné de la maison paternelle, à la suite de cette catastrophe, il étudia en Hollande, où il vécut dans la société de plusieurs

(le ses compatriotes exilés sous le règne de Jacques II. Après la révolution de 1688, il servit honorablement dans les armées do Guillaume III. Lors de la paix de Ryswick, il visita l'Allemagne, Vienne et lltalie. Pendant la guerre de la Succession d'Espagne, il s'instruisit encore dans l'art militaire sous la conduite de Marlborough en Flandre. On le détacha de cette armée pour l'envoyer en mission extraordinaire auprès du roi de Pologne, Auguste II, remonté sur son trône à la suite de la défaite de Charles XII àPuliava (1709). Il négocia une alliance défensive entre les deux couronnes de Pologne et d'Angleterre. Auguste avait servi comme volontaire sous Marlborough, Tannée précédente. Le moment arriva où la reine Anne, fatiguée <le la guerre, congédia son ministère whig, et remit aux tories, avec le pouvoir, la tâche de négocier la paix (1710). Slair subit sa part dans la disgrâce de Marlborough; ses intérêts matériels furent même atteints assez gravement. Mais il eut sa revanche à l'avènement de George P'. Ce n'était pas un rôle de mince importance que de représenter près de Louis XIV la maison de Hanovre, et de veiller au nom du monarque whig à la stricte exécution du traité J'Ltrecht, alors que, chez les uns et les autres, tout était suspicion et qu'une animosité réciproque grondait, toujours au moment de faire éruption à travers le masque diplomatique. Lord Stair, par son caractère et ses talents, était à la hauteur d'une mission si délicate et si épineuse. Saint-Simon le dépeint grand, bien fait, maigre, la tête haute, le nez au vent avec un air insolent; vif, entreprenant, audacieux par tempérament et par principe; actif, instruit, secret; parlant aisément, éloquemment et déme- .surément sur tous chapitres, avec la dernière liberté *.

i. Mémoires, t. XII, p. 47; t. XIII, p. 282, édit. Chêruel.

A la superbe de la cour de Versailles, il opposa k morgue, la raideur et la téoaeité de sa nation; toujours en éveil, toujours aux écoutes ; entier et intraitable sur le menu détail autant que sur TafTaire majeure; querellant sans relâche sur la démolition de Dunkerque, sur les ouvrages de Mardick; poussant ses souterrains en tous sens pour éventer les mines des jacobites et la secrète protection dont Louis XIV les couvrait; se créant, à force de manège, une sorte de contre-gouvernement parasite dans les mailles du gouvernement français.

Amour-propre national et goût naturel, il installa sa maison à Paris sur le pied le plus somptueux ; car il était de sa nature dépensier, homme de plaisir, joueur, ami de la bonne chère, comptant pour quelque chose au siège de Lille de manquer du bon claret de l'autre hiver, et médiocrement touché, on le comprendra, des pieux conseils de sa mère qui, du fond de l'Ecosse, l'exhortait à s'afTermir dans ses engagements baptismaux par la fréquentation du sacrement de la cène '. Cependant, il savait se posséder, éviter l'excès. Saint-Simon rapporte qu'il ne poussait pas la débauche, habile à l'ajuster à son métier d'espion, dit l'auteur des Mémoires^ pour se faire des connaissances et se procurer des liaisons utiles au service de son maître et de son parti à lui-même *. D'ailleurs, irréprochable dans ses manières, poli comme le plus poli des courtisans de Versailles; et, auprès des dames, empressé, galant, il les flattait par de petits présents. Au jeu, il avait l'adresse de perdre gros contre celles qui, bien posées à la cour, étaient en mesure de le renseigner '. S'il dépensait beaucoup, quoiqu'il ne fût pas riche, il n'avait pas l'amour de l'argent.

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