Torcy, MémoireSy p. C
merciale. Ses capitaux soudoyèrent les coalisés; sa dette monta à plus de trois cent cinquante millions de florins. Comment, sans s*épuiser, se maintenir simultanément au rang de puissance navale et de puissance continentale do premier ordre, élévation dont elle était redevable à des événements imprévus, autant qu'extraordinaires?
Vraisemblablement, elle aurait fléchi d'assez bonne heure sous le faix, si elle n'avait pas trouvé sur qui en rejeter la plus lourde part, c'est-à-dire si elle n'avait pas conquis TAngleterre. Là, se rencontrèrent les ressources supérieures d'un grand État, encore intactes.
Il faut voir, dès la guerre de 1688, Guillaume III arracher chaque année au Parlement britannique de larges votes (le subsides, de soldats et de marins, qu'il jette dans une lutte plus personnelle à lui-même et à la Hollande, que nationale chez les Anglais, bientôt lassés. Il n'en est plus ainsi à la guerre de la Succession d'Espagne^ lorsque Louis XIV pousse l'imprudence jusqu'à leur jeter le gant, en reconnaissant comme roi d'Angleterre le fils de Jacques II (1701). A partir de ce moment, la Grande-Bretagne engage toutes ses forces, au delà des stipulations avec les alliés^ tandis que la Hollande, surmenée, tombe peu à peu audessous de ses engagements en argent et en soldats, malgré les aiguillons de son animosité contre le roi do France. Par degrés, la conduite de la coalition passe donc de ceux qui contribuent moins à ceux qui contribuent davantage. L'axe de prépondérance se déplace de la Hollande à l'Angleterre; et si les whigs, animés des mêmes passions que les Hollandais, laissent longtemps à ceux-ci toute l'apparence de la direction dos affaires, il suffit que la reine, voulant arrc^ter l'effusion du sang, le parti tory, abaisser des rivaux élevés trop haut |)ar la guerre, fassent peu d'état de la Hollande et prennont en main les négociations, pour que leur
défection dissolve la coalition, pour que la paix se rétablisse au gré du cabinet de Londres, en dépit de la colère et de la résistance de celui de la Haye. A la vérité, ces grands intérêts se traitent encore en Hollande : la paix est signée à Utrecht sous les auspices de la République (4713). Mais ce n'est plus qu'une apparence. Aux difficultés que ses négociateurs cherchent à soulever , le négociateur français réplique hardiment : « Nous traiterons de vous, chez vous et sans vous * ».
Sans doute, à Tavènement de la dynastie hanovrienne, les whigs, remis en possession du ministère par George !•% suivent d'autres maximes que les tories de la reine Anne, et renouent leur chaude amitié avec les Provinces. Ils tiennent essentiellement à raviver et à consolider ralliance à demi rompue sous le dernier règne. Ils la considèrent comme indispensable à la sûreté de la nouvelle dynastie, et comme son point d'appui sur le continent, comme le trait d'union avec rAutriche, la clef de voûte de la Grande Alliance, c'est-à-dire de la coalition qui continue de subsister moralement après le traité dXUrecht, si mal voulu du Parlement whig. Ils comblent les hommes d'Etat néerlandais de prévenances, de marques d'estime; ils placent chez eux le théâtre des négociations ultérieures. Mais, à un jour donné, quand le roi d'Angleterre renouvelle son alliance avec l'Empereur, quand il se détermine à faire alliance avec la France, et que la Hollande se perd dans les délais, ils coupent court, et, à l'exemple des tories de la reine Anne, ils signent sans elle, en l'invitant à donner son adhésion. Décidément, elle est descendue à un rang subal-
1. M. de Torcy reproduit un fragment de Icllre du cardinal de Polignac (1712) : * Nous prenons la figure que les Hollandois avoient à Gertraydemberg, et ils prennent la nôtre : c'est une revanche complète. • {Mémoires, p. 129.)
lerne, après celle illustre période de tension surhumaine, depuis Philippe II jusqu'à Louis XIV. Elle a enchaîné son libre arbitre à la volonté de plus puissant que soi. Elle ne larde pas à sentir également qu'en subissant la direction militaire et politique de TAngleterre, elle en subira aussi la jalousie commerciale. Le grand Frédéric a dit que la Hollande était rangée derrière l'Angleterre comme une chaloupe suit rimpression d'un vaisseau de guerre auquel elle est attachée *. On pourrait dire aussi que, de vaisseau de iruorn^ qu'elle élait d'abord, elle était devenue chaloupe.