CHAPITRE VIII
La France, rAnglelerro et rAutriche poursuivirent donc en Hollande, comme en champ clos, la lutte diplomatique qui succédait à la lutte par les armes. Les deux personnages principaux étaient l'ambassadeur d'Angleterre, Horace Walpole, frère du ministre Robert Walpole. et Tambassadeur de France, Castagnère, marquis de Chàteauneuf. Né à Chambéry, en Savoie, il était entré au service de France. Il avait éti^ ambassadeur en Turquie; et les services, qu'à ce titre, il avait rendus aux chrétiens de la Terre-Sainte, avaient été assez importants pour qu'ils lui offrissent en reconnaissance une ceinture garnie de diamants, que, toutefois, il n'accepta point. Il avait passé ensuite à l'ambassade de Portugal; et enfin, à celle de Hollande, après le rétablissement de la paix.
Sa mission essentielle était de rassurer les Hollandais, de les convaincre des intentions pacifiques de la France, d'apaiser et d'éteindre les haines exaspérées par quarante ans d'hostilités, et de parvenir ainsi à rompre la coalition en se plaçant, dans une position centrale, entre l'Angle-
terre et F Autriche. Il sut manœuvrer très habilement comme un général qui veut empêcher la jonction des corps ennemis. A la vérité, sa stratégie fut puissamment servie par la maladresse de l'empereur Charles VI.
George P"" voulait avant tout renouveler sous la forme d'une alliance défensive, le vieux pacte des trois puissances, Angleterre, Hollande, Autriche. Ces deux dernières y étaient toutes disposées, si ce n'est que, dans le moment, elles se querellaient avec la plus amère acri- . monie au sujet du traité de la Barrière.
Il était de principe, à la cour de Vienne, de tout prétendre, sans rien concéder. Parmi les nombreuses et magnifiques dépouilles que le traité d'Utrecht lui avait attribuées dans le démembrement de la monarchie espagnole, les provinces belges n'étaient pas le joyau le moins j)récieux, ni le moins envié. Mais, cette cour ayant refusé d'être partie au traité, la France et la Hollande avaient dû régler entre elles la transmission des provinces; et elles y avaient mis des conditions restrictives dont l'empereur s'était senti profondément offensé. C'était donc aux Etats- Généraux, comme intermédiaires, que le Roi Très Chrétien remettait les Pays-Bas espagnols en faveur de la maison d'Autriche; et celle-ci entrerait en possession pour en jouir désormais et toujours, pleinement et paisiblement aussitôt que les seigneurs des États seraient convenus avec elle de la manière dont ces provinces leur serviraient de barrière et de sûreté (art. VII du traité particulier de la France avec les Provinces-Unies à Utrecht). La manière avait été réglée préalablement, six semaines avant la paix générale, par un traité de garantie entre l'Angleterre et la Hollande (30 janvier 1713), autorisant la république à tenir garnison dans une ligne de places fortes, voisines de la France, et dont les chefs militaires ne dépendraient
que des États-Généraux. Il serait pourvu à la solde des troupes au moyen d'un million de florins, prélevés sur les revenus des provinces belges.
L'empereur qui avait refusé de participer aux négociations finales de la paix, parce qu'elles ne lui assignaient pas l'Espagne elle-même, et qui avait ordonné à son ministre plénipotentiaire, le comte de Zinzendorf, de quitter Utrecht avant la signature, repoussait la Barrière aussi bien que tout le reste. Singulier amalgame de contradictions, il était dans les plus mauvais termes avec les Hollandais, quoique, en même temps, il empruntât un million de florins à Amsterdam pour continuer à lui seul la guerre contre la France; et les Etats-Généraux, qui n'avaient pas non plus digéré la paix, signée par eux à contre-cœur, condescendaient à lui servir de garants. Mais lui, sans s'inquiéter de leurs susceptibilités, demanda avec instance, à leur grand émoi, car ils craignaient une prise de possession frauduleuse, qu'on lui permît de faire entrer des troupes en Belgique, avant que la convention de la Barrière fût conclue *.
George P', aussitôt roi d'Angleterre, se préoccupa d'apaiser ces défiances et ces colères réciproques, et de restaurer une entente qui importait à la stabilité de son (rône. Dès le lendemain de son couronnement *, il expédia secrètement à Vienne le secrétaire Stanhope, accompagné de sir Richard Temple que, pour la circonstance, il créa lord Cobham, et qui devait rester près de l'empereur à titre d'ambassadeur permanent. Mais, si les Hollandais étaient pleins de <lifficultos, les Autrichiens en étaient hérissés. Charles VI reçut amicalement Stanhope, son
1. stanhope à L. Townshend, G novembre 171 i. Lord Mahon, History nf Englandy vol. 11, p. 341.