CHAPITRE XII
A Londres, M. dlberville poursuivait ses tentatives de négociation. Il proposait à lord Townshend et à Stanhope d'insérer les trois points dans le corps du traité, avec le même expédient que M. de Ghâteauneuf suggérait de son côté en Hollande, d'obliger le Prétendant, entre la signature et la ratification, à se retirer de Tautre côté des Alpes, c'est-à-dire la solution que les whîgs acceptèrent trois mois après, de l'abbé Dubois, lorsqu'enfin ils voulurent bien s'bumaniser. Mais il semblait alors que Theure de la condescendance ne dût jamais sonner. Stanhope exigeait avant tout satisfaction sur les trois points, les seules chose» essentielles à la Grande-Bretagne, mandait-il à lord Stair, sinon, le roi n'aurait pas confiance. Il y voyait pour le Régent la meilleure, peut-être l'occasion unique, en souscrivant aux justes demandes de Sa Majesté, d'éviter co qui pourrait être à la rigueur une dérogation à son honneur; car Son Altesse, en s'y prêtant, était sûre de frayer la voie au traité qu'elle désirait *.
1. LeUrc à lord Stair, Whilehall, [27 mai (7 juin) 1716. Stair Papers. Oxenfoord Caslle, vol. V.
:220 LK RK(;KNT, l'abbé DUBOIS ET LES ANGLAIS.
Quelques jours après , il demaii<lait positivemenl à M. dlbervillc, au nom du roi, Texécution préalable dos (rois points. A Tinstant même, disait-il, qu'il y aurait été fait droit, des pleins pouvoirs seraient envoyés à lord Stair pour nég^ocier et conclure une alliance défensive. L'ambassadeur français, un peu déconcerté par cette ténacité impérieuse, insinua que le peu d'empressement du roi à traiter avec la France provenait peut-être de son alliance si récente avec TAutriche, deux jours auparavant; et il exprima la crainte qu'on n'y eût introduit quelques engagements au préjudice de la France. Stanhope, rancunier, mais non pas ennemi, répondit avec Touverture <'t la franchise qu'il se piquait d'apporter dans les alTaires, que celte alliance était purement défensive, le roi étant trop sage pour se laisser imposer par une puissance quelconque des conditions susceptibles de l'engager au delà de l'intérêt de son rovaume. Son rovaume était calme: il n'irait pas étourdiment quereller aucun de ses voisins pour le plaisir d'une autre puissance. « Mais, ajouta-t-il en revenant à l'objet de leur entretien, non sans une pointe de menace, là où l'intérêt de la Grande-Bretagne est si essentiellement engagé, et dans les conditions que le roi réclame maintenant, rien ne le détournera jamais de pourvoir au bien de son peuple ; et, quelles qu'en puissent être les conséquences, je dois vous dire nettement que jamais il ne saurait y avoir d'amitié possible entre le roi et le Régent, tant que Sa Majesté n'aura pas obtenu satisfaction sur ces points particuliers *. »
Cependant George I" songeait à faire un premier pas. En présence des difficultés inattendues qu'il rencontrait
i. SUnhope à Slair, Whitehall, 31 mai (11 juin) 1716. Stair Papers^ Oxenfoonl CasUc, vol. V.
à la Haye, il hésitait entre deux sentiments opposés : la satisfaction malicieuse de mener son triomphe sur le duc d'Orléans, et la crainte de s*aliéner les Hollandais qui trouvaient ce jeu abusif. Ils ne pouvaient pas se résoudre à le suivre dans sa mauvaise humeur contre la France, la seule puissance dont les bons procédés pour la République ne se fussent pas démentis, la seule qui parlât pacifiquement do la paix. Alors, afin de donner à leur amour-propre au moins une demi-satisfaction, et n'osant pas regarder comme non avenues les propositions présentées en dernier lieu a la Haye par M. de Chùteauneuf, George, dans les premiers jours de juin, se décida tout à coup à transférer la négociation chez les Hollandais et à présenter aussi son projet de traité. Mais, malgré tout, il lui fallait toujours sa revanche sur le Régent . La lettre par laquelle lord Townshend informa Horace Walpole de ce changement contient un mélange bizarre de conciliation et de représailles (3-16 juin 1716).
D*abord, le premier ministre répétait que le roi n'acceptait pas le renvoi du Prétendant entre la signature et la ratification du traité. Il la voulait préalablement à toute négociation en forme : « Mais, continuait-il, Sa Majesté trouvant depuis votre lettre, que M. de ChAteauneuf a remis un écrit à M. Duyvenvorde (qui me Ta envoyé), et que les bien intentionnés paraissent regarder les propositions y contenues, comme une base certaine de négociation, a résolu de se conformer à Tinclination des Ëlats quant à Tavancement de cette alliance, pourvu que Ton trouve quelque moyen compatible avec son honneur; et quoiqu'il ne puisse pas, sans y déroger, consentir qu'aucun traité soit signé en son nom, jusqu'à ce que la France lui ait fait réparation de ce qui s'est passé récemment par rapport au Prétendant, c'est-à-dire qu'elle l'ait obligé à
m LK RÉGENT, L ABBK DUBOIS ET LES ANGLAIS.
se retirer de Fautre côté des Alpes; néanmoins, afin de montrer combien elle est désireuse de coopérer avec les États en tout ce 4[u*ils regardent comme le bien public, il lui a plu de commander à M. Stanhope et à moi, en répons«> aux propositions de M. de Chàteauneuf, de rédiger un projet complet d'alliance défensive, telle qu'elle est prèlf* à la conclure immédiatement avec la France, et conjoin- It^nent avec les États. Je vous en envoie une copie riinriuse, que vous communiquerez au Pensionnaire, à M. Uuyvenvorde et à M. Slingelaudt. Sa Majesté désire que M. Duvvenvorde la montre à l'ambassadeur de France ol lui en laise prendre copie, en lui donnant Tassurance que si le lièrent l'approuve, Sa Majesté vous pourvoira immédiatement de pleins pouvoirs pour le signer dans sa teneur, dès (prelle aura connaissance que le Prétendant se sera retiré au delà des Alpes; car, attendu que d'un côté, il n'est pas <'om[iatibIe avec Thonneur de Sa Majesté de signer aucun traité avec la France avant raecomplissement pn'îalahle de celte condition; et que, d'un autre côté, l'objecti(Mi du Récent au renvoi du Prétendant avant la signature du traité, est fondée ^ur ce qu'il s<î soumet à une certaine humiliation {comme il leur plaît de l'estimer en France) sans aucune certitude d'obtenir ensuite le traité. Sa Majesté pense (jiie Texpédient (ju'elle propose maintenant, à la fois sauvera son honneur et écartera Tobjection du Rég-ent, puis(|ue, par ce moyen, les assurances qu'il obtiendra en elVct le traité, sont aussi fortes que s'il était déjà ratifié; car on ne peu! pas i)lus penser que Sa Majesté désavouera son projet personnel présenté de cell«* manière, qu'elle ne désavouerait un traité sifjfné en forme.
" Si donc les Etats et le Régent approuvent le projet, il ^era au pouvoir du Régent d'obtenir l'alliance dont il se montre si désireux, aussitôt qu'il aura jugé à propos de
LA NÉGOCIATION TRANSPÉRÉl!: EN HOLLANDE. ii3
renvoyer le Prétendant au delà des Alpes. Et il ne saurait se plaindre qu*on impose à la France par celte rondition aucune chose pénible, puisque c*est ce qui fut réclamé avec insistance et accordé dans les récentes négociations d*Utreclit, à une époque où cette demande était nouvelle et ne s'appuyait sur aucun traité. Nos plénipotentiaires d'alors refusèrent de conclure la paix tant que le Prétendant no serait pas renvoyé elTectivement du territoire français; or, on ne saurait prétendre sérieusement qu'il le soit en c<^ moment-ci, alors qu'il lui est permis de résider dans un endroit situé au cœur d'une de leurs provinces maritimes, complètement enclavé dans le territoire français; et ce qui s'est passé récemment en France par rapport au Prétendant, autorise suffisamment Sa Majesté à prendre pour le moins autant de précautions aujourd'hui qu'on en prit au traité d'Utrecht.
« Afin de rendre le traité aussi acceptable (pie possible {K>ur toutes les parties, il a été dressé sur le modèle de la dernière alliance avec l'Empereur et ne se réfère à aucun traité antérieur; il garantit seulement à chaque puissance ee qu'elle possède réellement au moment de la conclusion du traité-; et pour le mettre mieux au goùl du Régent, attendu qu'il a exprimé précédemment la crainte que si la couronne de France garantissait en termes exprès la suc> i^ession protestante en Angleterre , la nation française n'en fût particulièrement choquée, Sa Majesté aFm de montrer combien elle désire faciliter cette alliance veut bien ne pas insister sur la mention expresse de ce point, se contentant pour parvenir plus vite à la bonne intelligence entre les deux nations, de laisser la garantie mutuelle de 1h succession aux couronnes d'Angleterre et de France sur le pied où elle est en vertu des traités antérieurs *. »>
i. Lonl Town8hen4l à Hor. Walpole, Whitehall, 5 i^i6) juin lli(» [Stoir
En &it, CCS concessions étaient sans portée, puisqu'elle^ demeuraient subordonnées à une condition que le R^ent repoussait comme n'étant pour lui ni honorable ni sûre.
Lord Townshend, en terminant cette dépêche dont le style radouci tendait à plaire aux Hollandais plus encore peut-être qu'aux Français , essayait d'en profiter pour ramener la République à Talliance autrichienne. Le roi. disait-il, ne faisait pas du tout dépendre les négociations avec la France de Taceeptation par les Etats du traité aver TEmpereur. Mais il espérait que la condescendance qu'il montrait envers la France serait pour eux un puissant motif de lui prêter leur concours dans le traité avec TEmpereur, aussitôt qu'ils seraient invités à y être parties.
Stanhope en envoyant (7-48 juin) à lord Stair copie de cette lettre de lord Townshend et du projet de traité dressé par George I", ajoutait avec quelque emphase : « Le roi espère que cette démarche convaincra le monde entier de sa sincère intention de vivre en paix avec ses voisins ^^ que peu de semaines nous conduiront à cette alliance doo^^ la France montre tant de désir ». Il vante ensuite la m^' dération de son maître, rappelle la récente conduite de 1^ cour de France pendant les troubles d'Angleterre, condui*^^ telle que seuls Tamour de la paix et un sincère désir ^^ convaincre toute l'humanité de ses sentiments pacifique ^ ont pu engager le roi à se prêter aux propositions de 1 ^ France et à les prendre comme base de négociation^ * Encore la France a-t-elle travaillé tout le temps, contra*^ ' rement à l'inclination du roi, à éviter de traiter direct^^* ment, soit avec son ambassadeur lord Stair, soit av^^* aucun autre de ses serviteurs. Cette manière de procéd aurait pu lui donner du dégoût et un prétexte pour s'al>
Papers, Oxenfoord Castle, vol. V). Nous n^avons pas trouvé ce projet *
Irailé. Hor. Walpole à lord Stair, la Haye, 23 juin 1716 (/rf., vol. VI).
LA NÉGOCIATION THANSFÈUÉE EN HOLLANDE. ±lo
tenir de négocier; mais, puisque les Français ont préféré cette voie, même sur ce point, Sa Majesté veut bien coiv desceRdre à ce qui leur est agréable; et elle enverra des pleins pouvoirs en Hollande, aussitôt informée par lord Stair que le Prétendant a passé les Alpes et que la cour de France est prête à signer le traité ci-joint, tel qu'il est; car on ne pourra pas amener le roi à admettre le moindre changement à son plan. Il Ta modifié relativement à la garantie mutuelle des couronnes de Grande-Bretagne et de France pour revenir à la seule forme acceptée, celle d'une alliance défensive *. Mais passé cette concession, lord Stair pourra péremptoirement assurer les ministres français que le roi a tellement réfléchi sur cette matière qu'il sera impossible de ramener à y rien changer ^
Avec des instructions de cette sorte, la situation de lord Stair redevenait aussi pénible que jamais . Sans autre mandat que de signifier toujours au Régent un ultimatum immuable, il était dans le cas de l'huissier porteur d'un commandement qu'il n'est pas en son pouvoir de modifier, et aussi mal vu de la cour de France, que Tofficier de justice de la partie contre laquelle il instrumente.
Le changement du siège de la négociation, de Paris à la Haye, était un grand succès pour le Régent et un signalé service de M. de Châteauneuf. Cependant il s'en fallait que ce fût une solution. Le duc d'Orléans acquérait en Hollande une base solide d'opération, grâce à la faction fran-
1. Voir ci-dessus la lettre de lord Townshend à Hor. W^alpole, du 5 (16) juin.
2. Stanhope à lord Stair, Whitehall, 7 (18) juin 1716. Stair Papers, Oxenfoord GasUe, vol. V.
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çaise. Point très iinporlanl, il tenait TAiigleterre séparer de r Autriche: il leinpèchait de faire un coup de tète; et, en gagnant du temps, il se mettait en état de profiter des éventualités que pouvait réserver Favenir. Mais quant au fond, il n'avait pas fait un pas. Tout en lui répétant à satiété que Talliance, cette alliance dont il avait tant de désir, était toute prête, George le laissait se morfondre à rentrée du sanctuaire dans une sorte de honte publique, jusqu'à ce qu'il eut renvoyé le Prétendant. Le Régent, non moins obstiné, se refusait à un marché qui ne lui ouvrirait la terre promise, qu'au prix de sa réputation et de son indé[)eiidance. L'heure devenait critique. Les cordes qu'il avait tant travaillé lui-même à filer se resserraient de plus en plus autour de lui. Comment se d^;ager? Il ne lui restait plus, semble-t-il, qu'à tenter un etîort violent, qu'à se mettre «mi colère. Il se mit en colère, et fit bien. Il se déclara prêt à soutenir la guerre; et ce langage, si nouveau, produisit son effet au moment opportun.
Le 20 juin HU), il dit à lord Stair qu'il était en mesure de renvoy(M* le Prétendant quand il voudrait; mais qu'il ne regardait pas comme une chose honorable qu'on prétendît l'obliger à agir avant la signature du traité; qu'il ne h' ferait pas; que c'était là sa réponse «lernière. D'ailleurs, il n'était pas assuré que le traité s'ensuivît.
Lord Stair aflirnia la sincère intention du roi de conclure, «»t ofTrit de se faire envoyer des pleins pouvoirs immédiatement si le Régent l'autorisait à certifiera sa cour que le Prétendant serait renvoyé avant que le traité fût commencé dans les formes. Le duc d'Orléans s'y refusa : il avait, dit-il, proposé un autre expédient dans un autre endroit et dont lord Stair entendrait bientôt parler. Si h» roi le repoussait, ce serait signe qu'il ne se souciait pas «h» faire un traité qui serait cependant d'une égale importance
L\ NÉGOCIATION TRANSFÉRÉE EN HOLLANDE. iil
pour l'une et l'autre partie; qu'en ce cas, il prendrait patience et que, si le roi était pour la guerre, lui se défendrait de son mieux. Après ces paroles, il parla du traité avec froideur et bien difTéreinment de sa manière habituelle *.
En recevant la lettre de Stanhope, du 7 (18) juin, dont nous avons déjà parlé, lord Stair comprit la façon altière et le nouveau style dont le Régent avait usé dans leur entretien. Il apprit que la négociation était portée en Il(dlande et qu'il n'en était plus.
Ainsi, déjà si mal vu de la cour de France, il se voyait sacrifié par son propre gouvernement qui, avec des paroles flatteuses, lui fttaitdes mains la négociation et la transférait chez les Hollandais. Il fut d'autant plus sensibh' à cette résolution diplomatique qu'il ignorait la soudaineté de la détermination de son maître, et pouvait supposer dès lors qu'on avait négligé de l'informer en temps et lieu.
Il supporta cet amoindrissement imprévu de son rôle avec une fermeté mélancolique : « Je vous déclare, en toute sincérité et vérité, écrivit-il à Bubb, son ami, que peu m'importe en quel endroit le traité se fasse ou se négocie. Que ce soit seulement à l'honneur du roi el à l'avantage de la Grande-Bretagne, et je serai très content. J'ai fort peu la démangeaison de me mêler et beaucoup moins de vanité que la plupart des gens. Aussi longtemps que je resterai ici, je mettrai autant de zèle à avancer h> service du roi tandis que le traité se négocie à la Haye, que j'aurais fait si la négociation avait été dans mes mains h Paris *. Tout ce que j'appréhende dans cette démarche, c'est que le Pensionnaire ne nous conduise et que la fîir-
1. LeMre d'un secrétaire (^non nommé) à Stanhope, Paris, 22 juin 1716. </air Papers, Oxenfoord Caslle, vol. IH, B.