Paris, 23 juin 1716. Urit. Mus., Egerton, vol
iiH LE RK(iEXT, LABBÈ DLBOIS ET L«S ANGLAIS.
tioii fraïK'aise ne le mène. » Il ne se trompait pas tout h fait. Et encore : <« Le roi avait en main l'entière direction (les affaires de l'Europe : dans mon humble opinion, il n'aurait pas dû s'en départir aisément. »
La réponse qu'il fit, le 27 juin, à la lettre de Sianliope. mérile Tattention, au risque de quelques redites. « Le dur d'Orléans, raconte-t-il, me dit positivement qu'il ne pouvait pas renvoyer le Prétendant d'une autre manière que celle qu'il avait déjà proposée, c'est-à-dire après la signa- Uin» et avant la ratification du traité; que telle était sa résolution définitive, à laquelle il ne changerait rien; que si le roi ne voulait pas de traité sur ce pied, il supposait que r'élail parce qu'il songeait à une guerre avec la France; dans ce cas, ce serait à lui à faire tous ses efforts pour se défendre de son mieux.
« Quand je m'efforçai de lui montrer, dit lord Stair, que le traité était de grande conséquence pour lui, et que l'inconvénient de renvoyer le Prétendant avant la signature sérail pleinement compensé par ce fait que le roi aurait donné pleins pouvoirs pour traiter, expédient (|ue lui Régent, et le maréchal (d*Huxelles) s'étaient montrés précédemment assez disposés à adopter, il reçut mes paroles très négligemment et coupa court, d'un air qu'il navait jamais eu avec moi jusque-là, car il savait deux choses (jue j'ignorais, que la négociation était transférée en Hollande et que je n'étais pas dans le secret *. »
Lord Stair ajoute qu'il est aisé d'imaginer les raisons qui ont pu guider les Français dans ce changement. Le
i. Dans la même lettre, Stair dit à Stanhope : « Réellement, je ne sui> pas chagrin du tout que la négociation soitôtée de mes mains. Je ne sui> nullement avide de me mêler, surtout dans ce temps-ci et en ce lieu. J'aurais souhaité seulement Ta voir su un peu plus tôt; cela m'aurait épargné W ridicule de me mêler de choses dont je n'étais pas chargé. » Lord Stair. avons-nous dit, ne savait pas que cette résolution avait été soudaine.
maréchal d'Huxelles compte sur les rfmis qu'il s'est faits pendant les négociations de Gerlruydcnberg et d'Utrecht, et sur ceux qu'il se fera encore. La France n'a pas de prise sur les ministres de la Grande-Bretagne; elle pense avoir tout avantage à mettre les négociations dans les mains des Hollandais, dont la passion esl qu'on passe chez eux toutes les transactions considérables de TEurope. Les Hollandais ont contracté le goût de la dépense. Nul doute que la France n'ait des pensionnaires. « Je vous laisse à penser si nos raisons remporteront sur un million d'argent français *. »
Suit un développement sur la jalousie de la France ù l'égard de la Grande-Bretagne illustré par un piquant résumé de la conduite du duc d'Orléans. Lord Stair ne songe pas que sur le chapitre de la jalousie internationale, la France pourrait lui opposer la réciproque.
« La France est et sera jalouse de la (irande-Bretagne. Elle cherchera à lui arracher des mains la principale direction des négociations et à la placer chez les Hollandais, à cause de l'influence qu'elle compte avoir sur eux.
« Cette jalousie des Français se reconnaît dans la conduite du duc d'Orléans, avant et depuis la Régence. Avant, il était positivement convaincu que le seul moyen de s'assurer la couronne en cas de mort du jeune roi, et de préserver le royaume des attaques dont il pouvait être l'objet, était d'établir une parfaite amitié entre le roi et lui; qu'en pareil cas, les Hollandais entreraient dans les mêmes mesures, et que tous les princes protestants d'Allemagne suivraient l'exemple du roi. Il me parla ainsi bien des fois avant la Régence et immédiatement après qu'elle eut commencé.
1, Nous nous sommes servi de cette lettre plus haut en décrivant l'état politique et moral de la Hollande à celte époque.
« Mais la jalousie de la France contre la grandeur de TÂngletcrro est si générale que le duc ne fut pas plutôt Régent que, de peur de contribuer à Taccroissement de la puissance et de l'autorité du roi de la Grande-Bretagne, il préféra mettre en hasard ses propres prétentions à la couronne et exposer le royaume, dans Tétat misérable et sans défense où il le trouva, aux plus grands dangers. Aussitôt Régent, il abandonna ses vues personnelles, entra dans le système du vieux roi, fit tout pour soutenir le roi de Suède et favoriser les prétentions chimériques du Prétendant; et, quand il vit ses plans à bas, il aima mieux faire la cour aux Hollandais tout inférieure qu'est leur situation, s'efforcer de détacher du roi ses amis par des négociations sous main, que de devoir sa sûreté à Tamitié du roi, amitié que Sa Majesté persista î\ lui offrir de la meilleure grâce imaginable, malgré tout ce qui est arrivé.
« D'après ce que j'ai dit, il est trop évident, je le crains, que si jamais la France peut nous faire du mal, elle nous fera du mal; et que nous ne devrons jamais compter sur son amitié.
« Quant à celte négociation en Hollande, S. M. paraît en avoir prévu les inconvénients, et avoir agi très sagement en donnant im projet arrêté dont elle est résolue à ne pas se départir *. » — « Vos réflexions sont certainement très jusles, répondit Stanhope : on les a faites ici. Mais le roi jugea h propos de se prêter à cette méthode, tout en se mettant en garde contre les conséquences qu'elle pourrait avoir dans la négociation du traité. H aima mieux prévenir toule occasion de jalousie, plutôt que de s'exposer, par un refus, à donner de l'ombrage à de si bons alliés; ceux-ci peut-être, en ce moment, no
i. Lord Stair à Stanhope, Paris, 27 juin 1716. Stair Papei's, Oxcnfoonl Castle, vol. m, B.
sont que trop disposés à se méprendre sur ses actions; s'il avait décliné celte voie, il n'est pas douteux qu'une telle résolution n'eut été mise à profit par ceux qui seraient charmés de tout malentendu entre lui et les Etats de Hollande. Certainement il regarderait cette négociation comme plus en sûreté dans vos mains que dans n'importe quelles autres. Mais comptez que, quels que soient les artifices de la France ou de ses partisans, rien ne pourra faire que le roi se départe du plan que je vous ai transmis dans ma dernière dépêche *. »
L'espoir du gouvernement britannique était donc de flatter et d'entraîner les Hollandais par une marque extérieure de déférence, et d'empêcher le gouvernement franrais, à force de raideur à son égard, d'en tirer profit.
Au même moment, en Hollande, Horace Walpole répétait comme un fidèle écho, à Châteauneuf et aux Hollandais, la tranchante conclusion de Stanhope : point de traité, tant que le Prétendant n'aura pas été éloigné. Walpole recevra du roi pouvoir de signer, aussitôt cette c^>ndition préliminaire exécutée, expédient qui rendra la sidulion aisée, si le Régent est sincère. Aux députés pour les Affaires étrangères qui sont venus lui dire que les Klats sont prêts à entrer en négociations pour une alliance avec l'Empereur et une autre avec la France : il est prêt à rcouter tout ce qu'ils auront à lui dire; mais il n'a pas de pouvoirs pour négocier, et n'en aura point tant que le Prétendant ne sera pas de l'autre coté des Alpes *.
1. SUnhope à Slair, Whilohall, 3 (14) juillet 1H9. ^Inir Papers, Oxcnfoord Castle, vol. V.
i. Hor. Walpole à lord Slair, la Haye, 26 juin HIC. Stair Papers, Oxeafo«>rd Castle, vol. Vï.
23i LE RKiiENT. L'ABBÊ DUBOIS ET LES ANGLAIS.
Ainsi, toujours il s'agit de leiiir le duc d'Orléans au piod du mur pour le contraindre à faire preuve de sincérilé, tandis qu'on satisfera ces excellents alliés de Hollande par des négociations que Ton estime de parade, puisque ridée du moindre changement au plan fixé parle monarque britannique est exclue à Tayance. Mais, pour ce même motif, George I*^ ne peut pas prendre de résolution violente contre la France; et le projet de coalition à trois, Angleterre, Autriche, États-Généraux, tant caressé et [)Oursuivi par le cabinet de Londres, demeure non avenu. Dans cet étal, le Régent était en posture, nous Tavons dit, d'attendre l'avenir et ses surprises.
Il continuait d'avoir auprès de la République un auxiliaire précieux, sans le vouloir, c'est-à-dire le cabinet de Vienne. Cette cour, irréconciliable avec le traité d'Utrecbl et mécontente de la Barrière, ne se lassait pas de donner aux Hollandais des marques de sa mauvaise humeur, au risque de les indisposer de plus en plus, et, par suite, de les rattacher plus étroitement encore à la France. Elle ne se consolait pas des articles de la paix qui lui avaient attribué la Sardaigne au lieu «le la Sicile qu'elle ambitionnait, et avaicîHl substitué éventuellement en Espagne la maison do Savoie à la dynastie française. Au surplus, Philippe V n'était toujours pour elle que le duc d'Anjou. Le baron de Ileenis, ministre d'Autriche à la Haye, reçut ordre de faire part aux Etats du vif désir de son maître de contracter une alliance défensive avec eux et avec le roi d'Anp^lelerre; mais, ayant été informé qu'il était question d'une alliance défensive avec la France, sur la base du traité d'Llroclit, l'Empereur déclarait qu'il ne pourrait jamais approuver les articles de ce traité qui avaient été faits contre son inlérél et sans son consentement; qu'il regar- (J<Mail conmie préjudiciable pour lui toute alliance avec la
France fondée sur cette base; et que, dans le cas où les Etats persisteraient à vouloir traiter avec la France avant ou après la conclusion du traité avec lui-même, il s'abstiendrait de leur demander d'entrer dans une alliance défensive avec lui. Ce ton dictatorial manqua son effet. Le Pensionnaire se donna la satisfaction de répliquer que ces représentations venaient trop tard; les Etats n'avaient plus maintenant la liberté du choix, toutes les provinces en étant venues à la résolution de conclure les deux alliances, quoiqu'elles ne fussent pas, jusque-là, entièrement d'accord sur la marche à suivre. Mais, ajouta-t-il, on y donnerait le meilleur tour possible, de manière à ne rien faire qui put offenser l'Empereur *.
Alors la cour de Vienne s'adoucit un peu. Elle procura quelque satisfaction à la République dans l'affaire de Bonn, tlont l'électeur de Cologne dut réduire la garnison à un chiffre insignifiant. Quand le traité de Westminster entre l'Angleterre et l'Autriche eut été signé, Heems (l^juillel) exprima aux députés pour les Affaires étrangères le regret de TEmpereur de ne pas les avoir attendus, vu leur lenteur et leur irrésolution. Il était plein de bon vouloir pour la République. Bientôt le marquis de Prié (gouverneur des Pays-Bas autrichiens) viendrait arranger toutes choses à leur contentement. Il leur demanda sur quel pied et dans ifuelle vue, la France demandait une alliance; les engagea à entrer sans retard dans l'alliance du roi et de TEmpereur 4^t sollicita une réponse.
Le lendemain, 2 juillet, les députés appelèrent M. de -ilhàleauneuf qui les en j)riait avec instance. Il leur exposa qu'il avait reçu des pleins pouvoirs et des instructions pour négocier et conclure un traité d'alliance défensive
I. Hor. Walpole à Ion! Tuwnshcnd, la Haye, 23 juin 1716. Hev. (*/]., JloUnnd. \o|. 3*5.
284 LE RÉIJENT, l'abbé DUBOIS ET LES ANGLAIS.
entre la Grande-Bretagne, la France et la Hollande, et pour faire tout ce que les Etats demanderaient. Il les pressa dVntrer en négociations le plus tôt possible. Ils lui dirent qu'ils étaient également autorisés à traiter avec les diverses puissances, aussitôt qu'elles seraient prêtes. Ils tinrent le mônio langage à Horace Walpole.
Le temps se passait à dire qu'on était prêt à négocier.
Walpole leur opposa do nouveau le non possumus de son gouvernement, et il vanta la modération du roi qui n'avait pas voulu examiner jusqu'à quel point le traité (rUtrecht avait été violé par le Régent en faveur du Prétendant, ni chercher querelle à la France à ce sujet. Il les exhorta à se joindre à lui dans sa réclamation *. Mais ils n'y apportaient aucun empressement. Duyvenvorde s'agitait entre les uns et les autres, s'efforçant de les concilier ensemble et gî\tant tout, au dire de la cour de Londres *.
Le mois de juillet 1716 n'apporta aucune modification à la controverse. Le 8, les députés pour les Affaires étrangères s'excusèrent auprès du baron de Ileems de n'avoir pas pu en venir plus tôt à une résolution sur le projet d'alliance avec l'Empereur, qui leur avait été délivré de la part de l'Angleterre : la nature de leur gouvernement ne leur permettait [)as de donner à des affaires de telle importance toute la diligence qui était quelquefois requise. Maintenant ils étaient prêts à entrer dans une alliance défensive avec l'Empereur. Quant à l'alliance avec la France et l'Angleterre, les conférences n'étaient pas encore ouvertes : mais les Etats ne feraient rien qui pût donner aucun sujet d'offense à aucune puissance, encore moins à
1. Hor. Walpole à lord Townshend, la Haye, 3 juillet 1716 {Rec. Off,, Ilolland, vol. 375). Hor. Walpole à lord Stair, la Haye, 3 juillet 1716 (Sfair l^apers, Oxcnfoord Castle, vol. VI). Lamberty, t. IX, p. 504.
2. Robethcn, seerélaire de Georges !«', à lord Stair, Saint-James, 2 juillet ni6. Sfair Papevs, Oxenfoord Castle, vol. VII.
LA NEGOCIATION TRANSFÉRÉE EN HOLLANDE. 23r>
l'Empereur. Le baron leur fit remarquer néanmoins qu'il y avait plusieurs choses dans le traité d'Utrecht que TEmpereur regardait comme préjudiciables à ses intérêts, auxquelles il ne pourrait jamais consentir.
Le 9, dans une conférence avec Tambassadeur français, ils lui exposèrent la demande d'Horace Walpole touchant le Prétendant, et ils écoutèrent sans autre mécontentement, sa réponse négative, comment le Régent étant responsable de son administration, ne pourrait pas se justifier, devant Topinion publique en Franco, d'avoir fait une telle démarche, si le traité ne s'ensuivait pas. Le même jour, Walpole repoussait une fois de plus, la proposition de Châteauneuf, c'est-à-dire le renvoi entre la signature et la ratification \ Il remarquait avec une satisfaction maligne le malaise de l'ambassadeur français, surtout à la nouvelle que George I* allait sous peu se rendre en Hanovre, en passant par la Hollande. A Paris, lord Stair, les yeux fixés sur le Régent, observait aussi son état d'anxiété, les variations de son humeur. En effet, malgré la bonne volonté des Hollandais pour la France, il était clair qu'une crise se préparait et qu'il ne dépendrait pas d'eux d'empêcher l'antagonisme de plus en plus marqué des deux puissances principales de dégénérer peut-être, par une explosion soudaine, en hostilité déclarée. Si du moins, pensa le duc d'Orléans, l'on pouvait se rencontrer, se parler en dehors des relations de chancellerie et des intermédiaires officiels, n'était-il pas permis d'espérer qu'on dî'ssiperait les défiances, qu'on désarmerait les rancunes? Le voyage du roi parut offrir l'occasion propice.
1. Hor. Walpole à lord Townshend, la Haye, 10 juillet 1716 (Rec, Ofl\. Ilolland, vol. 375). Hor. Walpole à lord Stair, la Haye, 10 juillet 1716 {Stair Papers, Oxenfoord Cas t le, vol. Vï).