‹ Le régent, l'abbé Dubois et les AnglaisChapitre 82 sur 209 · Seilhac, t. I, p · texte numérisé non relu

Seilhac, t. I, p

Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne. Leur réponse fut que la volonté du roi était apparente; et que, comme souverain, il avait le droit de disposer des alliances de sa famille *. Cela étant, alors surtout que Monsieur entrait pleini^ ment dans les vues de son frère, appartenait-il à l'abbé de se mettre en travers de leur volonté? Il introduisit donc TafTaire auprès du duc de Chartres, avec une finesse el une dextérité dignes du théâtre; et le prince lui-mêm(» jugea n'avoir plus qu'à se soumettre. Il garda, parail-îl, près de sa mère, le secret sur l'intervention de son précepteur. Seule, Madame manifesta hautement son chagrin et se vengea par le soufflet sonore qu'elle appliqua à son fils en pleine galerie de Versailles, comme il s'approchait d'elle, selon sa coutume de chaque jour, pour lui baiser la main ^ Quant à l'époux malgré lui, sa protestation fut diuimilier l'épouse et de braver le roi par les déporlements les plus scandaleux. On a rapporté que Dubois, à qui Louis XIV proposait une récompense pour le service qu'il venait de lui rendre, aurait demandé d'être fait cardinal; et, sur le refus du monarque, se serait buté à repousser ses offres d'abbayes ou de bénéfices *. Est-il si vraisemblable qu'un petit abbé se soit mis délibérément en lutte de volonté avec un prince que nul, même parmi les pins grands personnages, n'abordait sans trembler? et cela pour arriver à solliciter de lui, six mois plus tard, une abbaye, celle de Saint-Just en Picardie, qui lui fut octroyée en effet *?

1. SiMlhac. I. I. )). 30. M. do Soilhac se sorl des |>apicrs de Dubois. Mais, pour cette circonstance, il n'indique pas la source précise de ses renseignements.

•2. Saint-Simon, t. I, p. 2"».

:\. Mémoires du m.iniuis d'Argenson, t. I, p. 190, êdil. 1857. — Sainl- Simon, t. XII, p. 105. — Selon M. de Seilhac, l. I, p. 35, « celle malviMllantc invention, que rien ne jiislilie, esl À nn^priscr comme tanl de mensonges qui défigurent la vie de Dubois ».

\. \ai demande fui introduite près du roi par le duc de Chartres, qui

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Dubois accompagna le duc de Chartres dans ses campagnes tout le temps de cette guerre. Il correspondait avec Madame, avec Monsieur; rédigeait les lettres du jeune duc, ennemi de toute assiduité, à ses parents et au roi; et, de sa personne, il voyait de très près la guerre : « Je le rencontrais partout, dit Luxembourg à propos de la bataille de Steinkerque : c'est un abbé dont on ferait sans peine un vaillant mousquetaire ». Après cette bataille, où son élève fut blessé, il lui donna le conseil d^envoyer ses équipages recueillir les blessés que les ennemis avaient dû abandonner sur le terrain : action qui valut au prince Tadmiration des deux armées et du peuple de Paris.

Louis XIV, dans toutes ces campagnes, attentif aux occasions de louer son neveu et gendre, joignit son témoi-

s'était couvert de gloire et avait élé blessé à la bataille de Steinkerque (3 août 1692). En même temps, Dubois se réclama de la bienveillance du père La Chaise par une lettre du mois d'août 1692. 11 s'en excuse ainsi : « Je me trouve dans un état si violent que je ne puis plus différer à demander au Roi quelque grâce, m'élant impossible de continuer sans cela le service auquel il a voulu que je fusse attaché. Je pris la liberté de vous rendre compte au Quesnoy de l'état de mes alTaires; vous savez les établissements en charges et en bénéfices que je pouvais espérer, et la manière dont je les ai perdus. L'abbaye que j'ai vaut fort peu et m'a épuisé en réparations, en impositions et en avances. Les campagnes que Ton m'oblige de faire m'engagent à beaucoup de dépenses sans que je reçoive un sou pour cela, et je suis exclu de toute grâce dans la maison cil je sers. Je n*ai donc d'autre ressource que la bonté du Roi et l'honneur de votre protection. Je vous prie de représenter l'état où je me trouve et de tâcher de m'en tirer à la distribution du mois d'août. Ce n'est pas h moi à fixer les grâces du Roi, ni à régler ce que je dois espérer; cependant, pour ne pas donner lieu au Roi de croire que je m'éloigne de la modération qui me convient, je crois être obligé de vous dire que je serais comblé, s'il voulait ajouter l'abbaye de Saint-Just, vacante par la mort de M. l'archevêque de Lyon, au peu que j'ai, mais je remets tout cela à Votre Révérence.... » Ce style concorde-t-il avec l'insolente demande du chapeau et le refus de toute autre grâce? Le roi lui donna celte abbaye le 8 septembre 1693; et le père La Chaise s'empressa de le mander le même jour au duc de Chartres, alors à Tarmée du maréchal de Luxembourg. II l'informait que c'était une abbaye de cinq mille cinquante livres derevenu, et il ajoutait : « Sa Majesté a été bien aise de satisfaire en cela finclinalion que vous avez d'attacher à votre personne des gens de mérite, de savoir et de vertu ». Seilhac, t. L p. 46, et Pièces justificatives^ p. 285-287.

iU) LE UKliENT, LABBE IIUBOIS ET LES ANGLAIS.

^nage à celui du public, espérant le ramener à une vit* mieux réglée *.

Mais là était la grande, Finsurmontable difficulté. Tant <|u'il se livrait aux mille soins de la guerre, dont il possédait, plus qu'aucun des jeunes princes de la maison royale, la capacité et le goût, le désordre des mœurs avait moins (le prise sur lui; mais, lorsque le calme renaissait au camp, à plus forte raison lorsqu'il revenait à Paris , il perdait toute mesure dans la société des gentilshommes de son âge. A sa licence première, il ajouta la passion de la table et du jeu. Il lit plus : dans Tété de 1696, pressé du besoin d'argent sans oser Tavouer à sa mère, il eut recours à un brillant officier, mais homme très dangereux, le marquis de Feu(juières, qui s'était surtout signalé àNerwinde; et, par lui, il se commit avec un monde infime et infâme, <lél)ris de la tourbe d'empoisonneurs qui, peu d'années auparavant, avaient terrifié le grand règne. Là, s'agitaient dos complots d'em[>oisonnement contre le roi. Le duc de (Chartres était incapable de telles horreurs. Mais l'imprudent s'enquit du temps que le roi avait encore à vivre; et le cri public l'accusa d'avoir voulu apprendre à être sorcier. Telle, parmi les femmes qu'il fréquenta, s'était mise dans le cas d'être envovée au bûcher. Le scandale fut affreux *.

1. Voir dans Seiihar, t. I, n. XIll, une série de billets du roi au duc de Chartres. «Je ne vous ferai pas souvent réponse; je ne crois pas que vous «'onipticz Ift-dessus. Mais vous pouvez être assuré que je n*en aurai pas moins d'amitié pour vous ot qu'il ne tiendra qu'à vous de la faire durer et augmenter, en vous conduisant de manière à m'y obliger. » Pismes, 22 juin iGîKi. — Après la bataille de Nerwinde : « On chante vos louanges partout, et je sens une grande joie de la justice qu'on vous rend.... Continuez avec application & vous instruire, mais ne hasardez pas toujours ce <|u«' vous avez fait en cette rencontre. On ne peut être plus satisfait que je le suis; travaillez et apissez de manière que je ne change jamais; vous Tie sauriez me faire un plus grand plaisir. » Marly, 3 août 1693.

2. S«'ilhac, t. I, p. 58 et suiv. Voir aux Pièces Justificatives une suit« de lettres de Madame à son fds et à l'abbé Dubois. C'est sans doute à cette épo<|ue que le duc de Chartres évoquait le diable. Voir plus haut, chap. n,

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Louis XIV supprima sans bruit les pièces compromettantes pour son neveu. Il frappa Feuquières (Uune disgrâce silencieuse et irrémédiable. Le duc, au lieu de rentrer en soimême, se regarda dès lors comme dég-agé, plus que jamais, de toute bienséance.

Et l'abbé? Nul n*a jamais songé à le mettre de moitié dans ces folles conjurations. Mais, sur le reste, la réprobation des contemporains s'élève contre lui. (iuide infidèle, exécrable, il s'est appliqué à pervertir, pour s'en rendre maître sûrement, l'élève dont il a encouragé, servi les penchants vicieux. « Hors de toute espérance du côté du roi, dit Saint-Simon, depuis la folie d'avoir osé lui demander sa nomination au cardinalat, il ne songea plus qu'à posséder son jeune maître par la conformité à soi. Il le flatta du côté des mœurs pour le jeter dans la débauche, et lui en faire un principe pour se mettre bien dans le monde, jusqu'à mépriser tous devoirs et toutes bienséances, ce qui le ferait bien plus ménager du roi qu'une conduite mesurée *. »

Sera-t-il permis de faire observer qu'en plaçant après le mariage du duc de Chartres la funeste influence que l'abbé exerce sur lui, de propos délibéré, comme la revanche de son extravagante ambition, Saint-Simon oublie que, dès Tannée précédente, à sa première campagne, le jeune duc s'était jeté à corps perdu dans le désordre? Comment un homme d'esprit et de sens, car il n'y a pas à ôter ces

p. 52. II avait pour compagnons de conjuration, outre des gens obscurs, ilirepoix, sous-lieutenant des mousquetaires noirs. Saint-Simon, t. XU, p. 113.

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