‹ Le régent, l'abbé Dubois et les AnglaisChapitre 9 sur 209 · Marly, 22 novembre 1714. Id., ihid · texte numérisé non relu

Marly, 22 novembre 1714. Id., ihid

léans devait, en effet, sentir le besoin d'acquérir des appuis. La disgrâce irrémédiable où il était tombé près de Louis XIV, à cause de ses déportements, par lesquels il affichait le mépris qu'il faisait de la duchesse, sa femme, fille du roi et de Mme de Montespan, les noires calomnies qui lui avaient imputé les coups redoublés de la mort sur la descendance légitime du roi presque anéantie dans les dernières années du règne, la haine et l'ambition des légitimés, surtout le duc du Maine, Pavaient condamné a l'isolement injurieux que Saint-Simon a dépeint *, et multipliaient, sous ses pas, avec les inimitiés, les dangers pour l'avenir.

Mais, avant d'aller plus loin, il convient de reconnaître sur quel terrain le roi d'Angleterre et le duc d'Orléans devaient se rencontrer pour former leurs relations d'amitié politique; c'est-à-dire de rappeler quelles obligations respectives les deux puissances, signataires principales de la paix d'Utrecht (11 avril 1713), mais plus particulièrement la France, avaient contractées, comme base et pivot de leurs rapports à venir. On sait qu'il s'agissait dala succession au trône en Angleterre, des renonciations en France et de la démolition de Dunkerque.

Sur le premier point, l'article IV du traité portait que pour affermir de plus en plus, de part et d'autre, l'amitié fidèle et inviolable rétablie par cette paix, et pour prévenir tous prétextes de défiance qui pourraient naître à l'occasion de l'ordre et droit de succession établi dans le royaume de la Grande-Bretagne, telle qu'elle avait été limitée par les lois, tant sous le règne de Guillaume III,

i. • L'abandon total qui faisoit de la cour la plus parfaite solitude pour le duc d'Orléans. • Dans son propre salon, « il étoit même évité de pres- (|ue tous ceux qui sortoient de sa table, sans que cela ait pu changer à son égard jusqu'à l'extrémité de la maladie du roi ». Kdil. Chéruel. t. XII, p. 123, 125.

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que sous celui de la présente reine, en faveur des descendants de cette princesse, et à leur défaut, en faveur de la princesse Sophie, douairière de Brunswick-Hanovre, et de ses héritiers dans la ligne protestante de Hanovre; et, afin (jue celte succession demeurât ferme et stable, le Roi Très- Chrétien la reconnaissait srincèrement et solennellement, en son nom et en celui de ses successeurs; il promettait également sous la même foi et parole de roi, de ne reconnaître jamais qui que ce fût pour roi ou reine de la Grande-Bretagne, si ce n'est la reine présente et ses successeurs selon Tordre de la délimitation établie; il déclarait que lui et ses successeurs et héritiers apporteraient tous leurs soins pour empêcher que la personne qui, du vivant du roi Jacques II, avait pris le titre de prince de Galles, et au décès dudit roi celui de roi de la Grande-Bretagne *, et qui, depuis peu, était sortie du royaume de France pour demeurer ailleurs *, ne pût y rentrer en quelque temps et sous quelque prétexte que ce fût.

Par l'article V, le Roi Très-Chrétien s'engageait en son nom et pour ses héritiers et successeurs, k ne jamais troubler ni molester les princes de la ligne protestante, et à ne donner directement ou indirectement, par terre ou par mer, en argent, armes, etc., aucune assistance ni conseil, à aucune personne quelle qu'elle pût être, qui voudrait s'opposer à l'avenir, à la succession protestante, et fomenter des séditions et des conjurations contre le prince qui, en vertu desdits actes du Parlement, occuperait le trône

1. Jacques 11 étail mori à Saint-Germain-en-Laye, le 10 septembre 1701. Son fils, qui prit le nom de Jacques 111, fut reconnu alors en cette qualité par Louis XIV.

2. Une déclaration des négociateurs fran^*ais, d'Huxelles et Mesnager, insérée à la suite du traité et datée du même jour (11 avril 1713), porte que la personne, nommée dans ce traité pour sortir de France, en est actuellement déjà sortie. — Le Prétendant s'était en elTet relire en Lorraine.

(le la Grande-Bretagne, ou en faveur de qui la succession serait ouverte par les mêmes actes *.

Telles étaient les précautions minutieuses, par lesquelles les Anglais s'étaient flattés à la fois d'entraver la bonne volonté de Louis XIV à Tégard de la branche catholique des Stuarts, et de fixer sa loyauté envers la branche protestante.

Sur le second point, c'est-à-dire le grand intérêt qui avait motivé la guerre générale, et qui consistait essentiellement pour TAngleterre, au nom de la sûreté et de la liberté de TEurope, à empêcher les deux couronnes de France et d'Espagne de se réunir sur une même tête, Tarticle VI enregistrait la renonciation de Philippe V à la couronne de France; et d'autre part, la renonciation du duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et du duc d'Orléans à toute prétention sur la couronne d'Espagne. Le duc de Berry ayant devancé son aïeul au tombeau (1714), la renonciation du duc d'Orléans subsistait seule.

Enfin, l'article IX tranchait une troisième question qui empêchait l'Angleterre de dormir, c'est-à-dire l'existence de Dunkerque comme port de guerre, ce nid à corsaires, fléaux du commerce britannique. 11 prescrivait au Roi Très- (ihrétien de raser toutes les fortifications de la ville, de combler le port, de ruiner les écluses, dans le délai de cinq mois, en commençant par les ouvrages de mer, avec la condition qu'ils ne pourraient jamais être rétablis.

L'amitié fidèle et inviolable qu'à ces conditions l'on se promettait réciproquement, n'avait guère de chances de se former, même du vivant de la reine Anne, auteur de la paix; elle semblait n'en avoir plus aucune sous le fondateur de la dvnastie hanovrienne.

1. Nous n'avons pas besoin de dire que nous suivons au plus près la phraséologie du t rai lé.

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D'une part, les derniers ministres de cette princesse incitèrent eux-mêmes en dessous Louis XIV à continuer son patronage au Prétendant. D'autre part, le roi y était •l/*jà disposé, parce qu'il avait toujours rencontré George Jiu nombre de ses ennemis les plus opiniâtres. Les attaques scandaleuses que les whigs, portés au pouvoir par le prince hanovrien, dirigèrent bientôt en plein Parlement • ontre la paix, furent de nature, en l'inquiétant et en lolîensant, à le rendre moins scrupuleux encore. Obligé de démolir Dunkerque, il entreprit de le remplacer par le port de Mardick qu'il fit commencer à deux lieues de là : violation indéniable, sinon de la lettre, du moins de l'esprit •les conventions solennelles d'Utrecht. A ce pénible sacrifice avait été, en effet, liée une compensation. Louis XIV avait demandé comme équivalent proportionné au préju- «lice que la France devait en souffrir *, la restitution de Lille que les Hollandais occupaient depuis Tan 1708, et •^ubsidiairement de Tournay. ï^uis, il s'était contenté de la [iremière de ces deux places; et la reine Anne convint d'obliger les Hollandais à en sortir. Il fut stipulé dans le traité d'L'trecht, sans désigner nommément aucune place, que la démolition ne commencerait qu'après que le roi aurait été mis en possession de tout ce qui devait lui être rédé comme équivalent. La suppression de Dunkerque, comme [)ort de guerre, c'est-à-dire le désarmement de rett«» côte de la mer du Nord était donc la rançon de la irrande forteresse de la Flandre française, l'un tics boulevards du n»yaume. Les Anglais avaient sujet <lc se récrier «outre Mardick, ce frauduleux Dunkerque, destiné, selon «Mix, à «Hre et plus vaste et plus dangereux que l'ancien. Autre préoccupation pour eux : le testament de

\. Ton-y, Mémoires, p. 687 et passitHy cdit. Micliaud et Poujoulat.

Louis XIV. L'âge avancé du monarque, le déclin visible de sa santé faisaient apercevoir le moment prochain, où la couronne passerait sur la tête de Tunique héritier direct, l*enfant débile né en 1710, du duc et de la duchesse de Bourgogne. Le roi avait pourvu à la régence par un testament du 2 août 1714, tenu secret et rédigé, on le savait, sous l'influence des cabales et des ennemis de son neveu. Avait-il désigné celui-ci pour la régence? Et dans ce cas, avec quelle autorité? effective ou dérisoire? Quelle était la part des princes du sang? des légitimés? Le roi d'Espagne y entrait-il?

George 1" était de ceux que ce problème inquiétait davantage. Il redoutait l'attachement de Louis et de ce qu'on allait appeler bientôt la vieille cour, à la cause du Prétendant ou chevalier de Saint-George. Si Philippe V était régent, peut-être roi de France , dans le cas où le jeune dauphin viendrait à disparaître, le roi d'Angleterre ne doutait pas qu'il employât les forces réunies des deux monarchies en deçà et au delà des Pyrénées, à restaurer le fils de Jacques II dans la Grande-Bretagne.

Enfin, il partageait Tanxiété éveillée chez ses sujets par les travaux de Mardick, question aigu(>, pleine de fantômes et de terreurs.

Au contraire, tant de funestes appréhensions s'évanouissaient d'elles-mêmes, si le duc d'Orléans était investi de la régence et entrait en alliance avec lui. Voilà pourquoi il prit les devants. Mais il attendit que les élections faites au commencement de 1715, eussent envoyé aux Communes les whigs en grande majorité, à la place de la majorité tory qui datait du règne précédent.

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Alors au tory Mathieu Prîor, représentant de la Gramle- Brelagne près le cabinet de Versailles depuis la paix, il substitua un homme sûr, un whig déterminé, lord John Dalrymple Stair, avec le titre d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. C'était lui, l'homme de confiance, qui allait porter au duc d'Orléans les paroles sérieuses.

Voici, en effet, quelles instructions Tenvoyé britannique emporta. La minute est en français, non signée. Mais on doit sans hésitation, attribuer cette pièce à James Stanhope, alors second secrétaire d'Etat, sous la haute direction de lord Charles Townshend, principal secrétaire *. Le roi s'exprime ainsi :

« T Vous aurés à prendre vos audiences des princes et des princesses du sang, selon ce qui se pratique dans cette cour; et à leur rendre nos lettres, les accompagnant des compliments convenables et des assurances de l'amitié et

1. George ne savait pas Tanglais, ni ses ministres l'allemand. Il leur prescrivit de rédiger en français toutes les pièces destinées à lui passer sous les yeux, notamment la correspondance relative aux aiïaires étrangères qu'il suivait de très près. Souvent on trouve au Recot*d Office les dépêches en double, c'est-à-dire la rédaction première en anglais, et la traduction française obligée, faite par les soins du secrétaire d'État ou de l'ambassadeur britannique qui a rédigé la minute anglaise. Fréquemment aussi, la rédaction première et unique est en français, pour épargner au ministre près le roi la peine de la faire traduire. (Stanhope à lord Townshend, 6 novembre 1114. Lord Mahon, Hislory of England, t. Il, p. 340.) Quoique le fragment d'instructions que nous reproduisons ici, ne porte aucune signature, il n'est pas douteux qu'il n'émane de Stanhope. Il est dans un volume du Record Office intitulé Letters from L. Stair, L. Stanhope, S. Robert Sutton, Le Journal de L. Stair, les Stair Papei's d'Oxenfoord Castie, VHistory of England de L. Mahon qui s'est servi des papiers Stanhope, sa propriété, t. I et II passim et appendiœ, les Annals and correspondenre of the viscount and the first and second Earls of Stair, t. 1, par John Murray Graham, prouvent que toute la correspondance d'État se faisait entre Stair et Stanhope.

(le Teslime que nous avons pour eux. Mais nous trouvons à propos de vous ordonner d'une manière particulière de tâcher par tout moyen d'entretenir la plus étroite et la plus intime correspondance que vous pourrés, avec notre frère le duc d'Orléans. Pour cette fin vous profiterés de chaque occasion qui se présentera pour Tassurer en notre nom combien nous sommes prêts à favoriser et soutenir son droit à la succession de la couronne de France, comme elle a été établie par les derniers actes de renonciation. Vous Tencouragerés à s'appuyer sur nous et sur nos royaumes pour avoir l'assistance la plus efficace, lorsque le cas arrivera; et vous tâcherés de luy persuader par les motifs les plus puissans que vous pourrés employer, à vous faire ouverture de ses vues, afin de concerter par avance un plan sur lequel on agira, et Yoti disposera les affaires en sa faveur.

(( Et comme nous le jugeons être d'une très grande importance pour son service, aussi bien que pour le nôtre d'avoir connoissance du contenu du testament que notre bon frère a dernièrement fait et envoyé au Parlement de Paris, pour y estre gardé en scurelé, vous aurés à employer toute votre habileté et votre savoir-faire ou auprès dudit duc, ou par quelque autre canal que vous pourrés, pour parvenir à la connoissance de ce qui est contenu dans ledit testament *. »

Ainsi les bases du pacte émanent de George I", qui les propose spontanément. Il ne parle ni de lui-même, ni de ses intérêts. Les intérêts du duc d'Orléans semblent seuls le préoccuper.

i. Rerord Office, France, vol. 3o2, au commencemcnl.

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Le nouveau représentant de la Grande-Bretagne, arrivé à Paris le 23 janvier d715, visila M. de Torcy le surlendemain, et fut admis le 29 à faire son compliment au roi à Versailles *. Nous trouvons dans sa dépêche au secrétaire Stanhope, le récit de cette audience '.

M. de Torcy, les deux premiers jours, ferma sa porte, en s'excusant sur ses occupations. Lord Stair lui envoya par Mathieu Prior une copie de la lettre de son maître pour le roi. Aussitôt le ministre français, agissant de meilleure grâce, le fit venir et le mena tout droit à la cour, près du roi qui le reçut dans son cabinet.

L'ambassadeur s'exprima en ces termes ' :

« Le Roy de la Grande-Bretagne, mon maître, m'a dépéché vers Votre Majesté aussitôt qu'il avoit fait un commencement de régler les affaires de son royaume pour communiquer à Votre Majesté d'une manière solennelle son établissement paisible sur le trône.

« Il m'a commandé de marquer à Votre Majesté dans les termes les plus forts la grande et haute estime qu'il a de la personne de Votre Majesté et d'assurer Votre Majesté qu'il est non seulement résolu d'observer religieusement la paix dernièrement faite entre les deux nations, mais aussi de faire de son côté tout ce qui pourra contribuer à établir et à cultiver une bonne et sincère amitié avec Votre

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