CHAPITRE XV
Philippe Y, vaincu dans la guerre dont son ministre Alberoni porta la peine, avait chassé celui-ci et s'était déclaré prêt à la paix. Or, il arriva qu'à la cour de France, par un parallélisme des plus imprévus, l'abbé Dubois, le triomphant, se trouva exposé à même infortune que le cardinal italien; et il ne l'eût peut-être pas évitée, si l'habile intervention des puissances alliées du Régent ne l'y avait soustrait en l'élevant à l'archevêché de Cambrai.
La nouvelle de la chute d'Alberoni causa en France et en Angleterre une joie d'abord mi-partie d'inquiétude par le soupçon d'une comédie destinée à duper les alliés; la paix faite, on rappellerait peut-être le boute-feu au pouvoir. Le départ du cardinal et la rudesse des procédés de ses maîtres en l'expulsant d'Espagne rassurèrent l'opinion. C'était un astre bien éteint.
Dubois et Stanhope, en une année, avaient accompli cet exploit. Une guerre heureuse, efficace, sans être poussée trop loin, avait atteint son but par le renversement du
ministre en qui elle s'était personnifiée, bien qu'il en fût moins l'auteur que l'éditeur responsable, si l'on peut parler ainsi. Mais, lui tombé, elle ne pouvait pas renaître. Les deux ministres, français et anglais, échangèrent entre eux de justes félicitations. On vit toutefois de l'un à l'autre cette singulière discordance de résultat que la position de Stanhope en fut glorieusement affermie à Londres, tandis qu'à Paris, celle de Dubois fut ébranlée, compromise. Il y eut, comme parfois dans l'orage, un choc en retour d'Alberoni à Dubois. Le ministre de Philippe V foudroyé, la cabale de la vieille cour voulut, par répercussion, renverser le ministre du duc d'Orléans. Elle entama une campagne à la fois contre l'abbé, devenu, disait-elle, inutile, et contre la Quadruple-Alliance, réputée désormais sans objet. Elle préconisait la paix immédiate et séparée avec l'Espagne, le rétablissement de l'alliance de famille entre les deux branches ■de la maison de Bourbon, la guerre contre l'Angleterre et une révolution jacobile. Tel était le plan de ce parti intraitable. Le duc d'Orléans n'était pas inaccessible à leurs suggestions parce que l'impopularité de la guerre contre le petit-fils de Louis XIV lui pesait, et que peut-être, jaloux comme il était de son autorité, il ne voulait pas que Dubois, -ce prétendant au chapeau, fît un trop grand personnage
dans l'Etat. Avec une attitude de maître et de victorieux, il le ramena dans le rang, comme un simple instrument de sa politique, et l'astreignit à travailler sous ses yeux, en compagnie des deux hommes qui lui voulaient mal de mort, Torcy et Law. « Notre ami l'abbé, écrit L. Stair à L. Stanhope, le 27 décembre 1719, s'est entièrement soumis à Law et s'est réconcilié à Torcv, et ces trois ont travaillé conjointement avec M. le duc d'Orléans. Ce fait est sûr f. »
1. En français. Rec. Off,. France, vol. 354. Et Stair Papers, Oxenf. G., vol. III, B.
Yoilà où en était l'artisan de la Triple et de la Quadruple- Alliance moins de dix jours après la nouvelle de la disgrâce d'Alberoni. Ainsi la victoire qu'il avait remportée, on la lui arrachait des mains; on l'employait à des fins tout opposées. Les vaincus l'ensevelissaient dans son triomphe. Pour se défendre, qu'était-il par lui-même? Que pouvait-il? Sa boue première l'aspirait, surtout depuis le récent affront reçu en cour de Rome. Joué dans son amhition cardinalice par la stratégie du Saint-Père, il retombait à n'être plus que le petit abbé plébéien, sorte de valet à tout faire préposé par son maître aux affaires étrangères, bon à éconduire d'un signe de tête.
Alors que devenait le système politique de l'Occident, édifié et maintenu depuis trois ans au prix de tant de labeur et de hardiesse? Ce n'était pas que le Régent ne sentît le péril d'une Aolte-face qui lui coûterait le meilleur de son prestige et de sa force, mais il flottait par l'illusion de tenir les uns et les autres, vieille cour et homme nouveau, c'est-à-dire les incompatibles, ensemble, sous sa main.
Très vive était l'inquiétude à Londres et à Vienne. La sécurité conquise allait-elle être remise en question? N'existait-il aucun moyen de raffermir la situation du ministre français, de l'imposer à la haine de ses ennemis, comme à l'instabilité de ses amis?
Ce fut l'ambassadeur impérial, M. de Penterriedter, qui eut le mérite de trouver la solution. D'abord désigné pour la résidence de Londres, il venait de passer à celle de Paris, sur le désir de l'abbé, à cause de l'aménité de son caractère.
George Ier s'était prêté volontiers à ce changement. Pour payer sa bienvenue, l'ambassadeur eut l'inspiration de reprendre en sous-œuvre ce cardinal manqué, bafoué, et de l'ériger quand môme en un grand personnage ecclésiastique, rien moins qu'en archevêque de Cambrai. Le titulaire de ce siège illustre, le cardinal de la Trémoille, venait de mourir à Rome, le 10 janvier 1720.
Aussitôt informé, M. de Penterriedter alla droit chez le Régent et lui demanda l'archevêché vacant pour l'abbé Dubois. Il motiva son intervention par ce fait que la plus grande partie du diocèse était située hors de France dans les pays de l'empereur, en Belgique. L'archevêché de Cambrai, dit-il, mettrait l'abbé dans l'indépendance et parla plus en état d'entretenir l'harmonie et la bonne intelligence entre les alliés.
Cette ouverture ayant été bien prise du duc d'Orléans, l'ambassadeur impérial courut en instruire son collègue Stair avec prière de demander au roi d'écrire au Régent à cet effet. Stair, à son tour, informa l'abbé qui manda au chargé d'affaires à Londres, Destouches, de requérir l'appui de L. Stanhope auprès du roi. Stanhope témoigna toute la vivacité souhaitable. Le ministre impérial à Londres, Hoffmann, ne voulut pas être en reste ni auprès de Stanhope ni auprès de George Ier. Il donna lecture au monarque d'une lettre de M. de Penterriedter, qui produisit le plein effet qu'on pouvait désirer !. George, non moins empressé que la cohorte des représentants des diverses nationalités, écrivit au duc d'Orléans :
1. L. Stair a Craggs, Paris, 2o janvier 1720. En français. Rec. O/f., France, vol. 361. Deslouches à Dubois, Londres, 29 et 30 janvier 1720. Sévelinges, t. I, p. 297. « En vérité, le maître et les ministres, dit Destouches, vous aiment de tout leur cœur, et ne sont jamais plus ravis que lorsqu'ils peuvent le témoigner; mais il faut vous avouer que vous avez en milord Stanhope un ami. dont le zèle et l'attachement pour vous est sans bornes. »
« Le Sr de Penterriedter m'a fait savoir que vous aviez à disposer de l'archevêché de Cambrai, et m'a fait remarquer que dans l'incertitude d'obtenir un chapeau de cardinal pour M. l'abbé Dubois, ce bénéfice feroit le même effet et lui donneroit la considération et la seureté que tous vos aliez lui souhaitent par reconnaissance et pour le mettre en état de contribuer longtems au maintien de la bonne correspondance. D'ailleurs l'Empereur, l'Angleterre et la Hollande ont un intérêt égal qu'il y ait à Cambrai un sujet prudent qui ait à cœur d'entretenir la bonne intelligence entre ces puissances et la France, de sorte que vous épargneriez beaucoup d'inquiétudes, et peut-être des inconvéniens si vous y placiez un homme dont nous connaissons tous les bonnes intentions et la sagesse. L'amitié avec laquelle vous avez receu ma lettre au sujet du chapeau de cardinal méfait espérer que vous n'aurez pas moins d'égard à celle-ci pour une grâce qui dépend entièrement de vous. Il s'agit de l'intérêt commun et de votre gloire, et je puis vous assurer que mon empressement dans cette occasion est l'effet de l'attachement sincère que j'ai pour vous1... »
Armé de cette lettre, L. Stair se présenta chez le Régent, le 4 février 1720. L'instant était propice. Précisément était arrivée la nouvelle de l'accession définitive de Philippe V à la Quadruple-Alliance après deux mois de violentes contestations. L'adroit diplomate dit au prince qu'il avait une requête à lui faire au nom du roi; il se flattait que S. A. R. ne la repousserait pas le jour où l'on apprenait l'adhésion du roi d'Espagne; et en même temps il lui remit la lettre. Le Régent répondit avec sa bonne grâce accoutumée que vraiment c'était un jour favorable, et qu'il était tout prêt à remplir le désir du roi et à donner l'archevêché de Cam-
1. Sainl-James, 18 (29) janvier 1720. Rec. Off., France, vol. 361.
brai à l'abbé Dubois; il demandait seulement de ne pas le déclarer de quelques jours, parce qu'il pensait que l'accommodement très prochain de la Constitution lui en fournirait un motif public.
Du cabinet du Régent, Stair passa chez l'abbé qui exprima chaudement sa reconnaissance pour la bonté du roi et pour l'amitié de L. Stanhope l.
Cette fine comédie, lestement enlevée (24 janvier- 4 février 1720), eut pour dénouement de changer cet homme de rien, tant ravalé, en prince de l'Eglise, prince d'Empire, et de le porter sur les sommets au-dessus des caprices d'en bas.
Alors ses ennemis, changeant de tactique, travaillèrent à l'immobiliser et à l'enfermer dans cette haute dignité comme trop supérieure au métier de ministre. Law, contrôleur général, et Le Blanc, ministre de la guerre, se liguèrent pour l'exclure du maniement et même de la connaissance des affaires. On ne lui donnait l'archevêché de Cambrai, dit-il à Stair, que pour lui donner un successeur comme secrétaire d'État 2. Il ne s'en mettait pas autrement en peine, continuait-il, si ce n'est qu'il voyait que ces MM. allaient embarquer le duc d'Orléans dans des mesures qui le perdraient et l'Etat en même temps ; mais lui, l'abbé, était obligé de se contenir et de tout avaler, jusqu'à ce qu'il fût en possession de l'archevêché; alors il dirait librement son sentiment à M. le duc d'Orléans. Law et Le Blanc ne respiraient que la guerre, quoiqu'il fût évident à tout homme sensé que, dès le moment qu'il y aurait une guerre, le système de Law serait perdu et que le duc d'Orléans se trou-
1. L. Stair à L. Stanhope, Paris, 5 février 1720. En anglais. Rec. O/f., France, vol. 361. Dubois à Destouches, Paris, 5 février 1720. Sévelinges, t. I. p. 299.
2. Dès le 20 janvier, Stair exprimait pour son compte cette inquiétude dans une lettre à Craggs. Stair Papers, vol. III, A.
verait sans amis et sans appui dans un royaume prêt à se révolter contre la tyrannie et les vexations de Law.
L'abbé tint le même langage à l'initiateur de cette transformation décisive de sa destinée, c'est-à-dire de Penterriedter1. Phénomène historique original que cette sorte de conjuration des puissances étrangères en faveur du ministre français, pour lui mettre tantôt sur la tête le chapeau rouge, tantôt dans la main la crosse archiépiscopale. Non pas que leur zèle implique, si peu que ce soit, le pacte d'asservissement du corrompu au corrupteur. Loin de là. Dubois garde son franc arbitre que l'on respecte. Il sait et ils savent que les puissances alliées ont même intérêt et qu'il est en France l'indispensable champion de la Quadruple-Alliance. Ils lui souliennent les bras pendant la bataille, ne pouvant pas la gagner sans lui.
Ainsi, point de temps à perdre. Dès le 6 février, c'est-àdire le surlendemain de son acquiescement à la lettre du roi, le Régent, en donnant à l'évêque de Sisteron (Lafiteau) la place de chargé des affaires du roi à Rome , que la mort du cardinal de la Trémoille laisse vacante, lui écrit de demander au pape l'induit pour la nomination de l'abbé Dubois à l'archevêché de Cambrai2. Mais il fallait se mettre au plus tôt en mesure de recevoir cet éclatant bienfait. L'abbé n'était pas dans les ordres. D'un élan de furie française, il emporte d'assaut, per saltum (du 24 février au 3 mars), les
1. L. Stair au secrétaire Craggs, Paris, 28 février 1720. En français. Hardwicke Papers, vol. II, p. 608.
2. Cambrai, conquis par Louis XIV en 1677, était resté soumis religieusement au Concordat du corps germanique; et il fallait un induit ou autorisation spéciale du pape au roi pour y nommer.
différents ordres de la prêtrise. Cela se passe dans le diocèse et avec l'autorisation de l'archevêque de Rouen, l'archevêque de Paris, M. de Noailles, ayant esquivé sous un prétexte cette fonction délicate. Immédiatement après, le Régent déclare la nomination du roi en faveur de l'abbé Dubois à l'archevêché de Cambrai '. Elle eut lieu officiellement le 14 avril 1720, après la réception de l'induit de Rome.
L'élévation de Dubois se liait intimement à la pacification religieuse. D'abord, plutôt favorable au cardinal de Noailles, il avait incliné ensuite du côté de Rome et du chapeau, comme aussi du côté de la sage modération chez l'homme d'Etat. — Il avait chargé Massillon de préparer un projet d'accommodement dont quatre-vingt-quinze archevêques et évêques signèrent l'acte d'approbation au mois de mars 1720.
Aussitôt de Londres partent des applaudissements. George Ier donne commission à L. Stair de complimenter l'archevêque de Cambrai sur la conclusion si heureuse de l'affaire de la Constitution, et sur sa promotion. « J'espère, dit pour sa part le secrétaire Craggs à Stair, avoir bientôt à le féliciter du chapeau de cardinal. Chacun ici se réjouit de ce qui peut lui arriver d'heureux 2 ».
N'est-ce pas dans le sentiment de cette grande et utile affaire ecclésiastique plutôt que dans la faiblesse de caractère, qu'on doit chercher la raison de la bonne volonté de Massillon, soit lorsqu'il consent à assister l'évêque de Nantes (Tressan), comme témoins l'un et l'autre dans l'information de vie et mœurs du candidat, dirigée par l'archevêque de Bourges, M. de Gesvres, le nouveau cardinal
1. Stair l'annonce à Craggs dans une lettre du 9 mars. Il se hâte de remercier le Régent au nom du roi, lett. du M mars.
2. Craggs à L. Stair, 10 (21) mars 17:20. En anglais. The Stair Armais, vol. Il, p. 418.
nommé récemment à l'exclusion de Dubois; soit lors du sacre célébré, le 9 juin 1720, par le cardinal de Rohan, au Val-de- Grâce, en présence du Régent et de la cour, avec une pompe extraordinaire? Là-bas, par delà les monts, le Saint-Père n'avait-il pas le premier donné l'exemple de dédaigner les motifs secondaires, fondés ou non, et de les subordonner à l'intérêt majeur de la pacification de l'église de France? Archevêque de Cambrai, Dubois ne s'émeut pas du déchaînement d'injures dont les grands, les appelants, les bourgeois, jaloux, fanatiques, frondeurs, saluent l'essor de sa fortune. Homme de bon sens, sorti enfin de son noviciat d'ambition si prolongé, il sait se posséder, ne s'éblouit pas, et, gaiement vulgaire, il écrit à un ami qu'il est bon cheval de trompette; le bruit ne l'épouvante pas1. Ailleurs, avec un autre, ce serait la moralité de la fable. Mais lui, il repart déjà en idée pour une autre étape.
Quoi qu'il en soit, lieu de relégation selon les uns, place île sûreté sous l'égide de la Quadruple-Alliance, selon Dubois et ses amis, Cambrai assurait à son titulaire le plus propice des abris dans le grand remous du naufrage d'Alberoni, et encore la joie magnifique de signer désormais ses lettres : Larchevéque duc de Cambray.