CHAPITRE XVI
Lorsque, afin d'éviter la rupture, George Ier avait offert à Philippe V la restitution de Gibraltar, Philippe, dans l'ivresse de ses hautes visées, l'avait dédaignée. La guerre avait eu son cours. Elle avait prononcé contre lui; et néanmoins, après sa défaite, il prétendit comme un droit la restitution de cette même place dont il n'avait pas voulu entendre parler quand on la lui donnait de la main à la main, pour prix du maintien de la paix. La sincérité de George et de son premier secrétaire d'Etat, L. Stanhope, a été contestée. Mais elle est hors de doute : les documents historiques, aujourd'hui mis en lumière, en font foi.
Le Régent, à qui l'opinion imputait et impute encore le déshonneur de l'espèce de guerre civile entre les deux branches de la maison de Bourbon, alors que le véritable provocateur était son cousin d'Espagne, espéra se laver de ce reproche immérité en réparant l'atteinte que, non pas la dernière prise d'armes, mais la guerre de la Succession, avait portée à l'intégrité territoriale de la péninsule. Sa triomphante justification aurait été de rouvrir au petit-fils
286 LE RÉGENT, l/ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS.
de Louis XIV les portes de Gibraltar. Mais pas plus à Paris qu'à Madrid, on ne savait se rendre compte des temps ni de l'occasion: et par ce que, préalablement, pour conserver la paix, l'Angleterre avait parlé sérieusement d'évacuer sa conquête, on affecta dans les deux cours de la croire liée par cette offre, comme si le refus auquel elle s'était heurtée à l'heure critique n'avait pas dû la rendre caduque. Le duc d'Orléans se crut obligé et fondé à plaider la cause du roi d'Espagne.
Au cours de cette discussion ressort un fait caractéristique, c'est-à-dire la différence de génie entre les deux nations, entre les deux gouvernements de France et d'Angleterre.
Chez les Anglais, le roi est seulement le dépositaire de la puissance publique, le gardien du territoire national. Qu'il y a ajoute de lui-même, si la fortune lui en amène l'heure propice, fort bien. Mais, à l'opposite, qu'il entreprenne d'en détacher une parcelle, la nation se dresse et lui oppose la barrière du parlement, la redoutable justice des deux Chambres contre les ministres de la couronne. Le ministère britannique a donc les mains liées étroitement par les traditions constitutionnelles. Il ne saurait rien aliéner du territoire, si ce n'est en vertu d'un vote des chambres. C'est là que gît la difficulté; et c'est ce qui rend les ministres de George Ier si prudents.
En France, la dernière chose dont, en pareil cas, les chefs de l'Etat se mettent en peine, c'est l'adhésion nationale. L'absolue souveraineté du roi ne connaît pas de limites ni de compagnons. Il n'y a pas de représentation légale de la nation à qui demander l'autorisation de céder telle ou telle portion du territoire. Si entière est la force de la maxime de la toute-puissance royale, colonne du vieil édifice, que nos hommes d'Etat retendent tout naturellement hors de
France. L'idée de ceux d'Angleterre qu'ils relèvent de la souveraineté nationale est hors de leur portée; et à voir ceux-ci tâtonner, louvoyer, chercher leur temps, ils suspectent leurs intentions; ils croient que d'enfler la voix sera le moyen de leur forcer la main.
Cette incompatibilité essentielle d'idées et d'éducation politique des deux côtés, on l'a saisie sur les lèvres de Dubois et de Stanhope dès leur première rencontre à la Haye, quand Dubois vante la force d'un gouvernement qui peut faire banqueroute à volonté; d'un souverain qui peut se regarder à bon droit comme le propriétaire du territoire entier de son royaume ; et que Stanhope s'écrie : « Comment donc, l'abbé! auriez -vous fait Aotre cours de droit public en Turquie? » — et quand le Régent demande négligemment à L. Stair : « Au bout du compte, qu'est-ce que la nation? » et que Stair répond : « Je conviens que ce n'est pas grand'chose, tant qu'il n'y a pas un étendard levé ».
Un jour, et ce jour est-il si loin? l'étendard du droit souverain de la nation en opposition avec le droit absolu de la couronne se lèvera en France, comme il se leva en Angleterre en 1688.
Philippe Y, en expédiant de Madrid (26 janvier 1720) son adhésion à la Quadruple-Alliance, y avait joint un mémoire de son nouveau secrétaire d'Etat, Grimaldo, touchant ses revendications. Le Régent témoigna hautement sa joie de la fin de leur querelle : « Je sçais, dit-il au Conseil d'Etat, que la France a vu avec peine la guerre que je faisois au Roy d'Espagne; mais après qu'il s'est déclaré pour la paix, et qu'il m'a confié ses intérêts, j'espère qu'il
n'y perdra rien, et que la France reconnaîtra que je n'ay pas oublié les soins que je dois à nos avantages réciproques 1 ». Et, en effet, il conforma ses actes à ses paroles, en oubliant qu'il allait disposer un peu trop librement de ce qui, en fait et en droit par traité 2, appartenait à l'Angleterre, c'est-à-dire île Gibraltar.
Philippe V avait beaucoup rabattu de ses prétentions premières : il se bornait à demander la restitution des places prises par les Français, la rétrocession de Gibraltar, l'occupation par des troupes espagnoles des duchés de Parme et de Toscane, qu'on rendrait désormais indépendants de l'Empire; le tout à régler avant la réunion ou par les délibérations du congrès. C'était encore trop. De ces divers points, l'Angleterre accepta la restitution des places et le principe des garnisons espagnoles dans les duchés; elle maintint les duchés sous la suzeraineté impériale et refusa de rendre Gibraltar. Elle laissa d'abord le soin de répandre le sens de sa réponse à M. de Penterriedter, à Paris, et aux Hollandais, à la Haye. Voulait-elle ménager le Régent en ne lui adressant pas directement le flagrant désaveu des promesses qu'il avait faites témérairement?
Qu'il fût sincère, cela résulte manifestement de sa surprise et de ses efforts pour amener les Anglais à remplir l'engagement qu'il avait contracté pour eux et sans eux. Là était le nœud de la difficulté.
Au fond, George et Stanhope étaient disposés à cette restitution. Sans doute, il en coûtait moins au roi de rendre Gibraltar aux Espagnols, qu'il ne lui eût coûté, dans son électorat de Hanovre, de rendre Brème ou Yerden aux Suédois; et le ministre, en comparaison de Minorque, sa