Rec. O/f., France, vol
M. de Senneterre, en effet, partit sans retard, plutôt messager de Law, de Torcy, de Le Blanc, armé du javelot fatal à lancer sur le territoire étranger devenu l'ennemi, que ministre de la chancelante amitié du Régent. Toutefois les objurgations de l'abbé décidèrent le maître à tempérer par un courrier le ton que devait prendre l'ambassadeur. M. de Senneterre eut son audience du roi, le 6 mars. Elle n'offrit rien de particulier1. Ensuite l'ambassadeur se renfermant dans une stricte réserve, affecta de ne pas parler d'affaires : ce qui ne laissa pas que d'inquiéter les Anglais2. Du reste, huit jours avant de recevoir M. de Senneterre, le roi avait fait partir pour la France sa réponse au Régent. Prudent et mesuré, il déclina le conflit direct auquel le Régent semblait le provoquer. Au lieu de se risquer sur la pente dangereuse des joutes personnelles, il s'en tint à la voie habituelle de communication, c'est-à-dire par l'intermédiaire des ministres. Sur son ordre, le secrétaire Craggs écrivit à L. Stair une lettre destinée à être mise sous les yeux du duc d'Orléans 3.
Stair devait prier ce prince de la part du roi d'ordonner qu'on y fit une réponse marginale, afin que le roi pût être en état de bien examiner le fait de la dispute qui survenait au sujet de Gibraltar.
« Il s'agit donc de voir si Son Altesse Royale a lieu de se plaindre de la réponse que Sa Majesté a faite à la demande de l'Espagne qu'on lui rende Gibraltar ».
1. Stair à Craggs, Paris, 29 février 1720. En français. Rec. Off., France, vol. 361. Craggs à Stair, Whitehall, 24 février (0 mars) 1729. En anglais. Id., ibid., vol. 360.
2. C'est un des griefs articulés par Craggs dans ses instructions à Sutton, Whitehall, 27 juin (8 juillet) 1720. En anglais. Rec. O/T., France, vol. 361.
3. Londres, 18 (29) février 1720. En français. « Je vous fais cette lettre en François, dit Craggs, pour vous épargner la peine d'une traduction, puisque le roi souhaite que Votre Excellence la communique à M. le Régent... » Stair Annals, vol. II, p. 413. Stair Papers, vol. XXIV.
Alors Craggs résumait rapidement la situation antérieure : l'agression de l'Espagne contre l'Empereur sous des prétextes qu'il qualifiait de fort minces ; les menées d'Alberoni en France pour procurer au roi catholique la régence ou môme la couronne; une disposition formidable dans presque tous les Etats de ce royaume à y contribuer; l'Autriche attaquée en Italie et obligée d'y employer la plus grande partie de ses forces, tandis que les ligues tramées dans le Nord feraient une diversion considérable en Allemagne; enfin l'Angleterre elle-même mise hors d'état de résister par une invasion du Prétendant; alors, comment dans cette situation, les princes formant la Quadruple-Alliance avaient concerté des mesures pour réconcilier l'Empereur et le roi d'Espagne, l'Empereur et le roi de Sardaigne, la France étant garante de ces traités. « L'Espagne se contentant des traités d'Utrecht ne pouvoit guère se plaindre de ces dispositions, mais afin qu'elle y trouvât encore plus son compte, et pour prévenir les sujets futurs de discorde qu'il étoit facile de prévoir en Italie, on lui procuroit les investitures de la Toscane, de Parme, etc., pour les fils de la reine, garanties par les puissances les plus capables de les y maintenir. Ces avantages, quoique fort considérables, étoient fort loin du compte de M. Alberoni. Il se proposait de venir imiter en France les cardinaux de Richelieu et de Mazarin.... Il avoit des Prétendants à nous donner ici, des conspirations prêtes à éclore en France, des ligues à faire avec le czar et le feu roi de Suède pour étendre sa domination. »
Dans ces circonstances, le roi, souhaitant « d'ailleurs d'éviter des dépenses et les conséquences d'une guerre, se joignit à S. A. R. pour tâcher par toutes sortes de voyes à porter S. M. Catholique à un accommodement; et le roi, pour lui complaire et pour témoigner son désir
sincère pour la paix, fît entendre que, pour prévenir cette guerre, et alîn que l'Espagne n'eût point de prétexte raisonnable pour la soutenir, il rendroit de son pur mouvement, sans aucun engagement et à la considération spécialement de la situation de S. A. R., Gibraltar à l'Espagne. »
Craggs ajoute néanmoins qu'en échange de cette restitution on aurait demandé des avantages de commerce; et il poursuit : « Cette offre n'eut point d'effet !. Le roi d'Espagne persista à vouloir la guerre. Il nous en a coûté ici quelque sang et beaucoup d'argent; nous ne l'avons pas faite malheureusement; nous n'avons aucun engagement humain à rendre Gibraltar; nous ne demandons de l'Espagne aucune nouvelle acquisition, mais au contraire de remettre les choses in statu quo. »
Voilà pour l'Espagne. Voici pour la France :
« Et cependant sans que, dans tout cet intervalle, on nous l'ait proposé, sans que nous l'ayons jamais promis, la paix même ayant été refusée à laquelle le roi, de son pur mouvement, attachoit la cession de Gibraltar, sans nous offrir le moindre équivalent, sans nous permettre de négocier avec l'Espagne pour une chose qui dépend absolument de la volonté du roi, — la France, son alliée, son amie intime, le somme péremptoirement de rendre Gibraltar à leur ennemi commun ! »
Venait alors une phrase très fine sur l'utilité que le duc d'Orléans avait tirée de l'amitié du roi et le retour qu'il lui devait, phrase où, comme de juste, le plateau britannique entraînait l'autre.
« Sa Majesté espère aussi que, lorsque S. A. R. réfléchira à la situation de ses affaires domestiques qui portè-
J. Phrase soulignée dans le texte.
rent S. M. à offrir Gibraltar pour les aider dans ce temps-là en tâchant d'éviter une guerre où il y avait tant à craindre pour elle, S. A. R. fera aussi quelque attention à l'indisposition où sont les peuples du roi contre une restitution de cette nature après une guerre dont il ne leur doit revenir d'autre fruit que la paix, à moins que M. le Régent ne fasse voir à Sa Majesté qu'il est en droit d'y insister. »
En résumé, les puissances continentales belligérantes gagnent chacune un avantage positif, territoire ougarantie; « mais la Grande-Bretagne n'aura que l'avantage de la paix, commune à tous ses voisins. »
« Le roi vous ordonne donc, Milord, de demander à S.A. R. s'il y a de la vérité ou de l'artifice dans l'établissement de ces faits, persuadé que si elle convient de la vérité des faits, elle ne trouvera plus étrange la réponse qui a été marginée au mémoire de M. le secrétaire Grimaldo; mais s'il y a quelque méprise dans ce que je vous allègue, S. A. R. aura la bonté d'y faire répondre puisque S. M., outre la bonne foi dont elle fait profession envers tout le monde, se pique de l'amitié la plus étroite et la plus chaude pour S. A. R. !. »
Malgré ce langage très compréhensible de la part d'un gouvernement qui ne veut pas se laisser forcer la main par un gouvernement étranger au profit d'une tierce puissance, George envisageait néanmoins sans répugnance la restitution éventuelle de Gibraltar à l'Espagne. Elle était
1. Dans celte môme dépèche on lit que L. Stanhope affirme qu'à son dernier voyage, il n'a pas donné la moindre espérance, et qu'il ne s'est point du tout agi de rendre Gibraltar; et lorsque Seyssan était à Londres (retournant de Hollande en Espagne), on le lui refusa absolument. — Il est probable qu'à Paris, Stanhope avait parlé de Gibraltar avec un détachement dont on avait élargi le sens abusivement. Citoyen, ministre britannique, il n'était pas possible que, sur une question territoriale, il fit si bon marché de la prérogative parlementaire, laquelle n'était pas, il s'ea fallait, un épou vantail chimérique.
entrée dans la mission de Schaub près de Philippe V, pour porter ce prince à adhérer à la Quadruple-Alliance. Ce dernier point étant acquis avant l'arrivée de Schaub à Madrid, l'envoyé de Stanhope s'employa avec une ardeur un peu brouillonne à l'épineuse question de Gibraltar. Il savait qu'un bill devait être proposé au parlement pour autoriser le roi à disposer de cette place selon l'intérêt de la nation. Confiant dans le succès, il en escomptait d'avance les heureux effets à cette cour; et il se flattait d'arriver à y balancer le crédit de la France 1. Mais il ne s'observa pas assez ; et quand les choses prirent à Londres une tournure contraire, sa position en Espagne devint intenable, quoiqu'il donnât au ministre Scotti, personnage « affamé d'argent », un portrait du roi d'Angleterre garni de riches diamants.
L'intention du roi avait rencontré, en effet, chez les Anglais, l'opposition la plus déclarée.
Vers le commencement de février, le ministère proposa chez les lords un bill tendant à autoriser le roi à disposer de Gibraltar pour l'avantage de ses sujets. Malgré le vague calculé des termes, la pensée était transparente. Il n'y eut qu'une voix chez tous les partis contre une cession jugée aussi ridicule, après les succès remportés, que fâcheuse pour le commerce anglais dans la Méditerranée. Telle fut l'émotion au parlement que les ministres durent prendre les membres des communes à part individuellement et leur affirmer qu'il n'était pas question de rien de pareil. Cette équivoque un peu hardie détourna l'orage, sans quoi, mandait Craggs à L. Stair, en moins d'une demi-heure, une adresse au roi aurait été proposée pour la conservation de
1. Schaub à L. Stair, Madrid, 7-8 mars 1720; à L. Stanhope, 11 mars. En français. Rec. Off., France, vol. 361.
cette place; ce qu'il importait par-dessus tout d'empêcher1. Un mois après, Stanhope étant à Paris, où cette affaire l'appela, envoyait à Schaub, à Madrid, en date du 28 mars, une relation de l'espèce d'émeute qui accueillit la motion de mettre Gibraltar à la disposition du roi. « Vous ne vous faites pas d'idée du vacarme que la proposition a occasionné. Le public s'est indigné sur le simple soupçon qu'après une guerre heureuse et si injustement commencée par le cardinal Alberoni, nous irions céder cette forteresse. Une circonstance qui contribua beaucoup à exciter cette indignation générale, ce fut le bruit que l'opposition fit courir que le roi était entré dans un engagement formel pour restituer Gibraltar. Il y avait de quoi, disait-on, mettre le ministère en accusation. Des pamphlets ont été publiés pour alarmer la nation et l'exciter à continuer la guerre plutôt que de céder une place de cette importance. Par conséquent nous avons été forcés de suivre le torrent et de prendre le sage parti de retirer la motion, parce que, si nous avions insisté , cela aurait produit un effet contraire à celui que nous avions en vue ; le résultat aurait été un bill qui eût lié les mains au roi pour toujours. Tel étant au vrai l'état de cette affaire, vous tacherez de faire comprendre à la cour de Madrid que si le roi d'Espagne veut que nous traitions un jour de la cession de Gibraltar, le seul moyen de réussir serait de laisser tomber l'affaire pour le moment. »
\. Craggs à L. Stair, Whitehall, 18 (29) février 1720. En anglais. Stair Annals, vol. II, p. 145. — Thomas Brodrick au L. chancelier Middleton. 24 janvier (4 février) 1720. En anglais. Dans Coxe, Memoirs of sir Robert Walpole, vol. II, p. 183. Le monde spéculateur était moins susceptible à cet égard que le monde politique. Vers Tété de cette même année, la bourse de Londres salua par un mouvement de hausse le bruit que Stanhope avait reçu de la France des ouvertures tendant à échanger Port-Mahon et Gibraltar contre des places du Pérou pour la sûreté et le développement du commerce anglais dans la mer du Sud. Hansard's Parliamentary Ilistory, vol. VII, p. 652.
Stanhope ajoutait que l'intervention, l'extrême vivacité de la France à cette occasion avaient été très dommageables; que des lettres et des mémoires publiés à ce sujet avaient ressemblé à des menaces de rupture et fait craindre un changement de système sous prétexte de Gibraltar. Joint à cela le peu de bonne volonté de la France à évacuer les places l, le profond silence par elle gardé sur sa négociation avec l'Espagne, le langage extraordinaire de quelques personnes en haute situation : voilà, concluait Stanhope, la cause de mon voyage à Paris 2.
Il ressort de cet ensemble de faits et de témoignages que George Ier avait l'intention effective de restituer Gibraltar sous des conditions acceptables, afin d'apaiser définitivement les ressentiments de l'Espagne; et que le ministère, s'il s'était buté quand même à l'impossible devant le parlement, aurait couru, les yeux ouverts, à une défaite irréparable et payé de son existence un entêtement malavisé.
C'est ce que l'on ne comprenait pas à Paris.
Lorsque L. Stair lui donna lecture de la dépêche de Craggs du 29 février, le duc d'Orléans retrouva l'émotion douloureuse de leur entretien du 20 février. Il s'était cru, répétait-il, autorisé à faire cette promesse 3.
Dubois répondit par un mémoire en date du 13 mars 4,