Rec. Off., France, vol
GIBRALTAR. 30i
léans n'aurait pas eu d'autre mobile de conduite que de s'enchaîner à la politique et aux intérêts du roi d'Angleterre. A l'écouter, on perdrait de vue que l'animosité du roi d'Espagne contre son cousin, l'ambition illimitée de ce prince trop bien secondée d'Alberoni pour mettre à néant le traité d'Utrecht, ses machinations en France, tout cela tendant à allumer, avec la guerre civile, la guerre européenne, avaient, par une conséquence nécessaire, en face du commun danger, rapproché l'un de l'autre et lié ensemble George Ier et le Régent. Seulement, s'ensuivaitil que le second fut en droit de disposer de telle ou telle possession du premier, et qu'il eût main-mise sur Gibraltar parce que George en avait fait l'offre à la condition d'une paix que Philippe avait repoussée? En préférant la guerre à la conciliation, le roi d'Espagne n'avait-il pas anéanti les pourparlers antérieurs? Comment faire accepter à l'opinion, britannique encore toute chaude de la victoire, que la plus brillante campagne dût se solder par le sacrifice d'un de ces postes de refuge et de protection dont une puissance commerçante et maritime est si friande? Et le roi d'Angleterre pouvait-il se tirer d'affaire avec son parlement, comme le roi de France avec le sien en l'exilant à Pontoise? C'était l'inverse, trente ans auparavant, qu'on avait vu à Londres, le parlement exilant le roi à Saint-Germain-en-Laye.
Le Régent s'était engagé si publiquement dans cette démarche inconsidérée, la cause de Philippe V était si populaire en France, l'ancienne cour avait saisi l'occasion si impétueusement, qu'il s'était coupé la retraite; et le moment approchait où, par le soin de son honneur, il se laisserait aller à la dérive, jouet de ses propres ennemis
affamés de revanche au nom de la vieille politique et de la vieille guerre.
La crise devint tellement aiguë et le danger tellement prochain, que Dubois ne vit de salut que dans la présence de Stanhope à Paris. Il l'invoqua comme la ressource suprême.
Stanhope partit de Londres le 22 mars, devancé par une lettre de Craggs à L. Stair (21 mars), explicative des sentiments du roi et de la vraie situation.
« Le roi prie Y. Exe. d'informer le Régent en termes polis qu'il ne peut pas s'empêcher de regarder comme très extraordinaire l'argument de S. A. R. que nous devons restituer Gibraltar parce qu'elle vient d'en renouveler l'offre à l'Espagne. S. M. ne peut pas comprendre sur quels fondements ou quelle autorité une telle promesse aurait été renouvelée, et il lui est complètement impossible de s'expliquer que de nouvelles démarches aient été faites dans cette affaire sans son consentement, aussi bien que sans sa participation.
« A ce sujet, V. Exe. voudra bien faire observer à S. A. R. combien cette manière de procéder diffère de la conduite de S. M. qui n'a jamais pris aucune mesure soit pour les opérations de la guerre, soit dans l'intérêt de la paix, sans en donner communication à la France et à ses autres alliés. Ce qui rend encore plus surprenante l'intervention si particulière du Régent dans une question qui ne regarde que S. M. seule, et contrairement à ses sentiments, c'est que S. A. R. ne paraisse pas admettre que S. M. ni d'autres puissances aient le droit de se mêler des difficultés qui s'élèvent à propos de la restitution des places conquises, et qu'il veuille les régler lui-même avec le roi d'Espagne ! » .
1. Craggs à L. Stair, Whitehall, 10 (21) mars 1720. En anglais. Stah* Annals, vol. II, p. 417. Stair Papers, vol. XXIV.
De graves soucis de diverses sortes préoccupaient alors le duc d'Orléans. Devait-il au dehors rompre avec la politique qui, outre son intérêt personnel, servait l'intérêt national? Irait-il ressusciter la politique de Louis XIV où le royaume avait failli sombrer? Devait-il céder à l'aveuglement de la foule et, sur un trompeur espoir de popularité, tout subordonner à la satisfaction de Philippe V dont il se savait haï? Ainsi perplexe, il se débattait et s'égarait dans une pénible incohérence.
D'autre part, à l'intérieur, il était visible que le système, après son exaltation de 1719, s'alourdissait et que son crédit pliait sous l'énorme quantité de papier émis, actions de la Ci0 des Indes, billets de la banque, richesse décevante et fausse du moment qu'on lui donnait pour base le décri et la variabilité de valeur des métaux précieux ; pour soutien, au lieu de la confiance publique, l'arbitraire et les vues changeantes du pouvoir. Le moment où nous sommes était celui de l'interdiction de porter des diamants, perles et pierres précieuses pour « empêcher la dissipation des biens de nos sujets » (4 février 1720); de faire une consommation prodigieuse de matières d'or et d'argent en vaisselle de toute sorte (18 février); de conserver chez soi en espèces plus de cinq cents livres à peine de confiscation du surplus (27 février). C'était le moment de l'arrêt du conseil (5 mars) permettant de convertir à volonté les actions de la Cie des Indes en billets de la banque et réciproquement, ce qui, par le prix trop élevé (neuf mille livres) fixé par l'action conduisait à multiplier encore le billet déjà frappé d'avilissement; de la déclaration du 11 mars, démonétisant l'or pour le 1er mai, l'argent pour le 31 décembre, sauf les petites monnaies, et ordonnant aux particuliers d'apporter leurs espèces à la monnaie, à peine de confiscation, dont moitié pour le dénonciateur; et
comme couronnement de cet étrange système de crédit qui s'édifiait sur la spoliation des citoyens, un fils dénonçant son père, le comte de Horn assassinant un agioteur (22 mars), révoltants épisodes de la furie de richesse devant laquelle l'abîme se creusait.
Avec ce double souci et ses soupers scandaleux, la santé du duc d'Orléans s'était fort dérangée. Au commencement de mars, il se trouva très mal; il fut pendant deux heures qu'il avait absolument perdu la mémoire. Il lui en resta quelque temps des insomnies et, lui si brave, des frayeurs nocturnes, qui inquiétèrent ses amis \.
L. Stanhope, répondant au pressant appel de Dubois, arriva à Paris le 26 mars2. D'abord, il prit langue chez Dubois qui lui débita les mensonges obligés en niant tout concert secret avec la cour d'Espagne. Mais Stanhope savait qu'en penser.
La partie sérieuse se jouait chez le Régent. « Depuis quelques semaines, mandait le ministre britannique à Saint-Saphorin 3, nous avons été à deux doigts de notre perte. Cette cour icy s'est cru(e) assuré(e) de pouvoir disposer de l'Espagne comme elle voudroit. Cela posé, une cabale qui étoit la plus forte il y a quinze jours, et qui pourra le redevenir dans quinze autres, n'a point balancé de proposer à Mgr le duc d'Orléans de nous faire la guerre à l'empereur et à nous. M. l'abbé Dubois s'est cru perdu, a crié au secours et m'a fait venir icy. »
Stanhope eut audience du Régent le 27 mars. Il étala de son mieux, ce sont ses expressions, les motifs de se
1. L. Stair à Craggs, Paris, 11 mars 1120. En français. Rec. O/f., France, vol. 31.
2. Pour ce voyage, voir les lettres de L. Stanhope à Craggs, Paris, 27 mars 1720; à Saint-Saphorin, 1er avril. En français. Rec. O/f., Gernmn>/, vol. 211; à Schaub, 28 mars 1720. En anglais. Goxe, vol. II, p. 200. L. Stair à Craggs, Paris, 27 mars 1720. En anglais. Hardw. Pap., vol. II. p. G15.