Ambassadeur à Vienne
plaindre de la vivacité que le prince et l'abbé Dubois avaient fait paraître sur Gibraltar, « une affaire, dit-il, qui de soy-même est de si peu d'importance. » — En effet, de peu d'importance à ses yeux, puisqu'il était prêt à en faire l'abandon; mais de haute importance pour des motifs opposés chez les diverses nations, et, par suite, insoluble, depuis que le principal intéressé avait laissé l'heure propice s'évanouir.
Au reste, la cour de Madrid, haineuse et malavisée, venait de faire ce qu'il fallait pour atténuer le conflit entre la France et l'Angleterre, et refroidir le duc d'Orléans à son égard. Lorsqu'en abordant les choses d'Espagne, Stanhope rejeta les torts sur la reine, tandis que le roi était un bon prince, assez porté de soi-même à vivre en repos, « Au contraire, dit le Régent, c'est lui qui me veut le plus de mal; et je le sais par la découverte que je viens de faire d'une trahison que le roi d'Espagne me fait actuellement. » Il ne s'expliqua pas autrement; mais le ministre anglais comprit qu'il avait l'avantage du terrain \ Poussant tout droit, il lui était revenu de bonne part, dit-il, que plusieurs de ses ministres lui avaient proposé un changement de système et même la guerre contre ses meilleurs alliés. Le prince ne nia pas ; mais il l'assura très fortement qu'il n'avait qu'un seul ministre se mêlant des affaires étrangères, qui méritait d'avoir et avait toute sa confiance; on savait sa droiture et ses bonnes intentions pour l'Angleterre. Là-dessus, un éloge de l'abbé Dubois, avec des sentiments de bonté à son endroit, plus qu'il n'en avait jamais marqué par le passé. Et, en général, selon la remarque
1. Philippe V avait envoyé à Landi, à Paris, et au marquis de Lede, en Sicile, l'ordre patent de convenir de l'armistice et de l'évacuation de la Sicile, et l'ordre secret de n'en rien exécuter. Le Régent, informé par Penterriedter , se fâcha très fort contre ces « mauvaises finesses italiennes. » Weber, p. 109.
ironique de Stanhope, il parla « d'un style bien différent de celui qu'il avait tenu quelques jours auparavant, et en écrivant au roi, et en parlant à M. de Penterriedter. Il promet à présent tout ce que l'on peut exiger de lui. M. l'abbé Dubois a regagné, du moins en apparence, le dessus; et ce nuage qui paraissoit prêt à crever, a passé pour le présent. »
Un accord intervint entre les deux parties, qui sauvait les apparences. Stanhope écrirait au colonel W. Stanhope, son parent et le futur successeur de Schaub à Madrid, qu'il ne pourrait être question de Gibraltar avant le congrès ; qu'au congrès le Régent serait libre d'employer ses bons offices en faveur de cette restitution à l'Espagne; mais que, s'il ne réussissait pas, il maintiendrait néanmoins dans tout le reste une parfaite union.
Le Régent répéta trois fois solennellement la promesse de ne pas faire de paix séparée avec l'Espagne.
C'était grand dommage que le Régent n'eût pas plus de stabilité dans les idées, et qu'il ne fût pas possible aux autres de joindre la confiance à la sympathie que sa courtoisie leur inspirait. Voici en quels termes Stanhope y rendait hommage :
« Au reste, M. le duc d'Orléans m'a fait un accueil plus gracieux, si faire se peut, qu'il n'avait jamais fait par le passé. Il a écouté avec patience et avec beaucoup de bonté plusieurs choses très fortes que je luy ai dites sur son propre état, sur celuy de la France, sur quelques-uns de ses ministres, et sur la nécessité où je croyais qu'il étoit de cultiver l'amitié de ses alliés, à moins que de vouloir s'exposer à une perte certaine. Il est convenu avec moy sur la plupart des choses que je lui ay dites et m'a parlé surtout avec grande ouverture et franchise, si bien que je crois qu'il a véritablement à présent les sentiments qu'il m'a exposés ».
A présent, on ne pouvait guère dire plus. Au reste, le Régent n'avait pas à se glorifier de cette campagne. La faute en était à son humeur inconséquente qui, entre deux plans de conduite contradictoires, n'avait pas su choisir. A la fois, il avait ébranlé l'alliance où il puisait sa force; et à ceux qui faisaient profession de le haïr, il avait témoigné une de ces bonnes volontés inutiles qui apportent un aliment de surcroît à l'inimitié, loin de l'apaiser.
Stanhope rentra à Londres, le 12 avril (1720). Il avait ébauché une entente avec le duc d'Orléans pour renouer les relations régulières avec l'Espagne en montrant à celleci, dans une perspective reculée, l'appât de Gibraltar. Au fond, cependant, ils restaient en compétition; et c'était à qui, de Londres et de Paris, supplanterait l'autre à Madrid dans les bonnes grâces du roi et de la reine, jusqu'au moment où ils sentirent la nécessité de marcher d'accord sur ce terrain, comme dans le reste de leur politique générale qui leur avait si bien réussi jusque-là. Le duc d'Orléans, à sa diplomatie cachée, dont Stanhope et Stair avaient percé les ombres aisément, ajouta alors la diplomatie officielle. Il destina à cette mission délicate le marquis de Maulevrier, chargé en môme temps de porter le cordon bleu (du Saint-Esprit) que le roi d'Espagne avait demandé pour don Philippe, son fils nouveau-né : choix bizarre d'un personnage que ne recommandaient ni le mérite ni le caractère \ Grande, il faut le dire, était en France la
I. L. Stair écrit à Stanhope, 12 avril 1720 : « Pour ce ministre, personne ne l'avoue. L'abbé Dubois dit que c'est un qui parle très peu, et qui, quand il parle, ne dit rien. » Stair Papers, vol. 111, B. Stair Annals, vol. II,
disette d'hommes d'État, dont le despotisme royal avait à la longue tari la race. Le marquis arriva à Madrid à la fin de septembre.
Les choses se passaient différemment, de l'autre côté du Canal, par la fécondité du régime parlementaire. Le colonel W. Stanhope, qui joignit et releva Schaub en Espagne dès la fin de juin, avait déjà fait voir à Madrid des talents et une manière d'être qui l'y rendaient persona grata. Ses instructions lui prescrivirent de gagner de son mieux l'amitié de la reine en faveur de l'Angleterre; de promettre la régence à cette princesse en cas que le roi mourût avant la majorité de l'héritier du trône; une indemnité en argent si, par la mort de ses enfants, l'héritage de Parme et de la Toscane venait à se perdre; le concours de l'Angleterre au congrès pour la réalisation de ses désirs et de ceux de son oncle (le duc de Parme) ; quant à Gibraltar, il se pourrait qu'on le rendît contre une compensation '.
On ne peut pas dire que ces instructions fussent dirigées contre la France; mais elles étaient conçues dans un entier détachement de la France; et l'on doit avouer que, de son côté, le Régent usait de même monnaie.
Le roi, la reine, le confesseur et les ministres accueillirent le colonel et Schaub à l'Escurial, avec les égards les plus flatteurs. Cependant, le colonel dut sentir aussitôt qu'il n'avait pas encore bataille gagnée. Dès la première minute, on lui redemanda formellement Gibraltar 2.
A la vérité, il était muni d'une lettre du roi, en date du 1er juin, portant promesse de satisfaire l'Espagne, dès que
p 421 Maulevrier sut fort bien néanmoins parler beaucoup en Espagne pour déchirer à belles dents le Régent et l'abbé à la grande joie du couple royal. De cette façon, il y acquit un certain crédit.