En français. L. Mahon, vol. II, p
de tous en quelque manière, et nous leur serions inutiles à tous, puisque nous n'oserions appuyer sur rien avec dignité, ni vers la France, ni vers l'Espagne, ni vers l'Empereur, crainte de nous en ressentir; au lieu que si nous et l'Espagne n'avions plus rien à nous demander l'un à l'autre, nous aurions ensuite les mains libres pour obliger qui nous voudrions, et pour faire rechercher et respecter nos offices par tous les divers contractans ».
Mais le roi d'Espagne ne s'y prêtera pas si l'on ne fait rien pour lui. Dès qu'on lui proposera de traiter ensemble, il proposera la cession de Gibraltar.
Ici, Stanhope rappelle que Gibraltar a été offert au roi d'Espagne « pour éviter la rupture, les frais et les pertes qu'elle entraînerait. La rupture qui a suivi a annulé cette offre; et ensuite le roi d'Espagne a purement et simplement accepté le traité de la Quadruple-Alliance, duquel la cession de Gibraltar n'a jamais éfé une condition. A la vérité, le roi d'Espagne a prétendu l'en faire une, depuis son acceptation; et la France l'a hautement soutenu : deux motifs également forts pour que Sa Majesté s'opposât constamment à cette prétention. »
Mais s'il a été possible de convaincre le roi d'Espagne qu'il n'est point fondé à prétendre à Gibraltar, on n'a pas pu lui en ôter le désir. Il se pique du recouvrement de cette place par point d'honneur et par scrupule de conscience. Il a compté sur les assurances que le Régent lui a renouvelées à l'insu des Anglais. Il l'a annoncé aux Espagnols. Il est inquiet de voir une garnison protestante dans le continent de l'Espagne.
« Ces raisons ont induit sa Majesté à m'ordonner de faire considérer aux Seigneurs Justiciers l, si l'on ne devrait
1. LesLord's Justices constituant le Conseil de gouvernement à Londres pendant les séjours du roi à Hanovre. Nous avons déjà eu à en parler.
(pas) profiter de cette forte envie qu'a le roi d'Espagne de recouvrer Gibraltar, pour tâcher d'en obtenir un équivalent avantageux à notre commerce... En ce cas, il paraîtrait à sa Majesté que Gibraltar ne serait guère à regretter pour nous ».
Ici, la tentative du Régent pour se concilier l'Espagne en lui transférant une possession anglaise, amène le ministre britannique à considérer la cession qu'on en ferait par « complaisance », comme une arme contre la France et un moyen d'empêcher que, de longtemps, l'Espagne ne s'unît à elle pour faire la guerre à l'Angleterre; et il poursuit en ces termes :
« L'aversion qu'a le roi d'Espagne pour le Régent pourra nous aider à faire valoir avec succès la cession de Gibraltar pour l'une et l'autre de ces deux fins. Ni nos engagements ni nos intérêts ne sauraient nous permettre de conniveraux vues du roi d'Espagne contre le Régent ». On voit que Stanhope, persistant dans l'alliance en principe, circonscrit le terrain de mésintelligence éventuelle avec le gouvernement français; cependant, il doit prévoir aussi le cas où la vieille cour, après avoir été si près de l'emporter, réussirait mieux dans un nouvel assaut. « Mais ses vues pourront nous servir pour entretenir ces deux princes dans un éloignement salutaire. Notre sûreté et la tranquillité publique l'exigent.... Or il semble que ce serait agir contradictoirement à ce principe que de persister à refuser Gibraltar au roi d'Espagne contre un équivalent. Nous savons combien la restitution de cette place lui tient à cœur. S'il ne peut l'obtenir de notre bonne volonté, il aura de nouveau recours à l'assistance du Régent; celui-ci serait prêt à se faire un mérite auprès de lui en l'obligeant à nos dépens, et conséquemment en le commettant avec nous; et quand une fois ils seraient d'accord contre nous, il serait
fort à craindre que leur intelligence n'allât plus loin, et que nous ne serions plus à temps de l'arrêter. »
11 importe donc de ne pas décourager les bonnes dispositions du roi d'Espagne. Stanhope, récapitulant les actes d'hostilité et de contrainte exercés récemment sur ce prince et, nommément, la résolution de s'opposer à toute force à ses desseins sur la France, se demande ce qu'il pourrait espérer de l'Angleterre, si, en ce qu'il serait possible de lui accorder sans manquer à personne, on restait tout aussi inébranlable que dans la foi des traités (avec la France).
« Sa Majesté sait qu'il ne conviendrait ni à sa dignité ni au bien de ses affaires de céder Gibraltar aux instances de la France, à qui l'Espagne s'en croirait alors redevable. Sa Majesté sait aussi qu'il serait de dangereuse conséquence de céder Gibraltar au roi d'Espagne, tant qu'il le prétendrait de droit, puisque alors il ne nous en tiendrait nul compte... Mais Sa Majesté croit que ce serait nous exposer de gaieté de cœur à bien des embarras et des périls, que de refuser Gibraltar au roi d'Espagne, lorsqu'il ne le recherche plus que comme une faveur, et de nous immédiatement.... Nous tournerions toutes ses espérances vers nous, nous influerions même ses conseils, et pourrions par nos soins acquérir sur lui un ascendant que le Régent aurait ensuite peine à détruire. »
En conséquence, le roi demande aux Seigneurs Justiciers leur avis sur la question, « si en aucun cas on ne doit céder Gibraltar, ou si l'on pourrait en. faire un meilleur usage que d'en retirer un équivalent. »
Conclusion : « Quelque favorables que nous soient les dispositions des Espagnols, il ne faut point se flatter que nous puissions nous emparer de leur confiance, tant que nous nous opiniâtrerions à garder Gibraltar; monument qui leur rappellerait toujours le souvenir des maux que
nous leur avons causés, et serait aux prêtres le motif le plus puissant pour inspirer contre les étrangers hérétiques une nation fière et bigote. Il s'agit aussi de savoir de quelle importance il est de garder Gibraltar comparativement aux frais qu'il faut pour son entretien ordinaire, et aux frais extraordinaires qu'il faudrait pour en faire une véritablement bonne place * ».
Ainsi, céder Gibraltar à l'Espagne au bénéfice de l'Angleterre et non de la France, telle était la très légitime préoccupation de Stanhope. Mais, en véritable politique, il limitait à ce seul point le dommage fait à l'alliance, et il se gardait de briser par mauvaise humeur l'œuvre commune des dernières années. Tout en se plaçant sur le terrain strictement britannique pour briguer l'amitié de Philippe V, et en se précautionnant d'autre part contre les vues particulières du Régent sur la cour de Madrid, il savait se maintenir envers ce prince dans les termes et l'esprit de la Quadruple-Alliance, qui l'obligeait à s'opposer à toute tentative éventuelle du roi d'Espagne en France.
Les seigneurs justiciers ne désapprouvèrent pas en principe la cession de Gibraltar. L. Townshencl, longtemps le chef des whigs dissidents, réconcilié au commencement de cette môme année 1720, s'y rangea sous la condition d'un équivalent, soit une partie d'IIispaniola, soit la Floride. Alors, pensait-il, on ne devrait pas balancer2.
Mais, en Angleterre et en Espagne, deux empêchements irréductibles paralysèrent les intentions du ministère : d'un côté, chez les Anglais, l'opinion publique montée contre l'abandon de cette clef de la Méditerranée; de l'autre, chez les Espagnols, l'obstination du roi à la revendiquer pure-