CHAPITRE XVII
Stanhope, lors de son voyage de Paris au mois de janvier 1720, avait pris le parti de Law contre L. Stair. A un second voyage , trois mois après , sur la fin de mars , éclairé par les allures outrageusement hostiles du contrôleur général, il dut changer de sentiment. Il adopta la manière de voir de l'ambassadeur et s'entendit avec Dubois contre leur commun ennemi. L'abbé, au rapport de Stanhope, haïssait mortellement Law; il était résolu à travailler à le perdre dès qu'il entreverrait la moindre espérance d'y réussir; mais en homme prudent, il exhorta Stanhope à le ménager; et le ministre anglais promit de se conduire à l'égard de Law selon que l'abbé le dirigerait. Il commençait à douter du succès final du système. L'ambassadeur impérial, au contraire, en avait bonne opinion. Tant mieux, dit Stanhope, cela effraiera Vienne qui n'osera pas s'aliéner la Prusse l.
1. Stanhope à Craggs, Paris, 27 mars, 2 avril 1720. En français, Rec. Off. France, vol. 361.
A cette époque, en effet, Dubois, dans le fond de son cœur, devient l'ennemi de Law par raison de défense personnelle. A la fin d'avril, Stair explique que le nouvel archevêque de Cambrai fera à Law tout le mal qu'il pourra, parce qu'il est fermement persuadé que celui-ci a résolu de le renverser. La vérité, continue-t-il, est que Law le hait et le méprise à l'excès ; et que, d'autre part, l'abbé a fort peu de crédit pour le moment auprès de son maître, quoique ce dernier affecte de dire le contraire. L'abbé, avec tout le désir qu'il a de se flatter, voit à travers le masque. En fait, pourtant, c'est Law qui tombera; c'est Dubois qui, après une longue patience, portera le coup décisif et gagnera la bataille, après toutefois que le créateur du système se sera perdu d'aberration en aberration.
A ce printemps de 1720, un des épouvantails favoris de Law contre l'Angleterre consistait à se vanter d'avoir tant d'argent dans la Compagnie de la Mer du Sud, qu'en le retirant subitement, il ruinerait le crédit de la Compagnie par la crainte inspirée aux étrangers et aux Anglais même qui y avaient des fonds l.
Nous verrons tout à l'heure que les Anglais avaient réponse à ce menaçant pronostic.
Il n'appartenait guère non plus à l'inventeur du système d'agiter sur autrui le spectre de la ruine, alors que luimême y marchait à grands pas.
Comme dans une mer où le flux et le reflux, confondus ensemble, battraient le rivage pêle-mêle, au hasard, ainsi les péripéties les plus désordonnées ballottaient le système dans une mer de contradictions et accomplissaient en France le naufrage du crédit (arrêt du 21 mai portant
1. L. Stair à Craggs, Paris, 12 avril 1720. Rec. off., France, vol. 361, Du mime au même, 12 juin. En anglais. Hardw. Pap., vol. II, p. 620, 621,
réduction de la valeur des actions de la C,e et du billet de banque; du 27 mai portant révocation du précédent; du 29 mai, rendant cours aux espèces d'or et d'argent que l'arrêt du 21 décembre précédent avait supprimées).
Coïncidence singulière, le même moment vit la fin de l'ambassade de L. Stair à Paris et la déchéance de Law, de sa charge de contrôleur général : les deux ennemis frappés simultanément.
Stair continuait l'intérim de l'ambassade prolongé par le mauvais état de santé et l'absence de son successeur, le chevalier Sutton. Ici, une dernière journée vint clore sa vie militante de France. Il ne veut pas s'en aller dans l'attitude et avec la tare de la défaite : au contraire, avec les honneurs de la guerre et la justification de son acharné combat contre Law. C'est devant le Régent qu'il porte ce
litige suprême.
Le 31 mai 1120, il est reçu en audience par ce prince. Le lendemain, il en rend compte au secrétaire Craggs dans une lettre en français, commençant par ces mots : « Il y a des choses si curieuses dans l'entretien que j'eus hier avec M. le duc d'Orléans, que vous ne regretterez pas le temps que vous emploierez d'en lire le récit. »
En effet, c'est une sorte d'examen de conscience du duc d'Orléans fait sur le vif par le plus clairvoyant des juges qui, d'abord, le plus sur des devins et méconnu alors, confond enfin l'incrédule et l'oblige à confesser
son erreur.
Il avait vu avec un extrême déplaisir, dit-il au duc, l'éloignement qu'on lui avait inspiré à son égard et les fausses
impressions qu'on lui avait données, comme s'il était son ennemi ; et il lui rappela les bons sentiments qu'il avait toujours eus, qu'il conservait, quoi qu'on eût pu dire pour sa personne. Le duc l'interrompit pour lui dire qu'il ne se plaignait point de milord Stair par rapport au duc d'Orléans, qu'au contraire il savait qu'il avait lieu de s'en louer; mais qu'il croyait avoir raison de se plaindre de ce qu'il traversait le système et avait taché de jeter de la défiance dans l'esprit des Français.
Sur ces mots, s'engagea un dialogue, éloquent et pittoresque tableau d'histoire.
« Je luy dis, Monseigneur, vous savez mieux que tout autre mes sentiments touchant le système. Je ne l'ay point décrié; au contraire, je le trouvois bon, mais je vous ay dit que de la manière que M. Law le conduisoit, il y avoit plus à craindre pour vous que pour les voisins de la France. J'ay fait justice aux talents de M. Law, que c'étoit un très bon instrument, mais qu'il fallait le conduire et ne pas se laisser conduire par luy.
« Je vous ay averti de son yvresse de vanité et d'ambition, de sa présomption, de son incompatibilité avec les autres hommes, de son insolence; et qu'à la fin, il ne se contenteroit pas qu'il (ne) fût votre maître. Je connoissois M. Law mieux que personne. Je vous ay averti de ses défauts, souvenez-vous-en. Faites-y réflexion. Agrissois-je comme votre ennemi , ou comme votre serviteur? Et dites-moy à présent : méritay-je votre haine ou des remerciements? »
Le duc d'Orléans, tout ému, répondit :
« Il est vray, mylord, que vous m'avez averti de beaucoup de choses que je vois présentement; vous m'avez dit que notre fondement étoit trop faible pour le bastiment que nous y faisions. Je ne le trouve que trop vray. Yous
m'avez dit que Law alloit trop vite et que sa vanité et son ambition précipitaient les choses. Vous aviez raison ».
« — Souvenez-vous-en, Monseigneur. Je vous ay dit : ne confiez (pas) les rênes de votre char à ce Phaéton, il le versera et tâchera de mettre toute la terre en feu.
« — Il est très vray, mylord, reprit S. A. R., que vous l'avez dit, et il est vray aussi que je l'ay reconnu à mes dépens. Cet homme a l'imagination trop démesurée et il (n') est nullement propre à être ministre.
« — Monseigneur je vous ay prédit tout cela. Vous pouvez vous en souvenir. Je n'étois nullement ennemi de cet homme. Au contraire, j'étois son ami, vous le savez bien. Je ne luy voulois du mal dans le commencement que parce qu'il vous perdoit dans l'esprit des François par son insolence, son humeur despotique et par sa mauvaise conduite; et dans l'esprit de vos voisins, par sa mauvaise foi et par ses vues ambitieuses et par trop chimériques. Ensuite, Monseigneur, il a porté ses insolens discours si haut par rapport à mon maître et à ma Patrie, et il a tenu ces discours si publiquement que je n'avois point de prétexte de les ignorer. Je m'aurois cru indigne du caractère dont j'ay l'honneur d'être revêtu, si je les avois soufferts avec patience. J'en ay porté mes plaintes à Y. A. R. Elle a tâché de les réprimer, mais inutilement.
« — Il est vray, dit M. le duc d'Orléans, cet homme a tenu beaucoup de mauvais propos à sa table et partout publiquement. Il en a tenu même à moy. J'ay tâché de le contenir ; mais cet homme est difficile à gouverner. Je l'ai bien éprouvé ».
Le prince parla ensuite du dérangement présent des affaires, lequel, selon lui, ne venait que de ce que le peuple manquait de confiance, et il ne put s'empêcher d'ajouter que L. Stair avait tâché d'inspirer cette défiance aux Français.
« — Je luy dis : Monseigneur, il ne faut chercher ce manque de confiance que dans la conduite de M. Law. Du reste, Monseigneur, le Roy mon maître n'étoit point jaloux du honneur de la France. Il étoit hien aise que vous arrangiez vos affaires. Pour moy, j'étois bien aise que cela arrivât pendant votre Régence. Vous pouvez fort hien vous souvenir de l'inquiétude que j'ay souvent fait paroître du dérangement des finances. Je souhaitais fort de les voir rétablir. Je ne considérois point du tout votre bonheur comme incompatible avec le nôtre.
« — Mon Dieu, dit le duc d'Orléans, le monde est assez grand pour tous, sans que nous cherchions à nous manger les uns les autres.
« — Ouy, Monseigneur, je pense comme cela, et je voudrois que M. Law eût pensé de même. Je vous en réponds, je n'aurois jamais marqué la moindre inquiétude de votre prospérité ni dit un seul mot pour contrecarrer ses opérations. Mais, Monseigneur, quand M. Law déclaroit en tous lieux que l'usage qu'il méditoit de faire du bonheur de la France étoit de détruire la Grande-Bretagne dans son commerce et dans son crédit, dans ses manufactures, et, en un mot, en tout ce qui faisoit fleurir notre royaume, et même de bouleverser notre Etat, et de nous donner le Prétendant pour roy, pouvois-je, étant ambassadeur en ce pays-icy, entendre tous ces discours insolens et n'en dire mot? Il est vray, Monseigneur, j'ay traitté Law en France d'un fol et d'un fanatique, et j'ay fait rapport de ses discours à mon maître. Pouvois-je faire autrement et agir en honnête homme? Ajoutez à cela le pouvoir qu'il s'étoit acquis sur votre esprit et les propositions que je sçavois qu'il avoit eu l(a) hardiesse de vous faire. Avois-je raison de me taire? »
Le duc d'Orléans répondit qu'effectivement Law lui avait
tenu des discours vains et ridicules, mais qu'il ne les avait point écoutés. Pourtant, il ne s'étonnait pas si Stair avait fait des rapports capables de donner de la jalousie.
Celui-ci protesta que du moment que le prince avait découvert les mauvaises intentions de cet homme et le danger qu'il y avait à se laisser conduire par lui, il se ferait le plus sensible plaisir de lui marquer son attachement dans toutes les occasions et de contribuer en tout ce qui dépendrait de lui à une union encore plus étroite, si c'était possible, avec le roi son maître.
« Je seray prêt même à prodiguer mon sang, s'écria-t-il, pour votre service. Et je suis si peu jaloux du bonheur de votre Régence et de la France même que si je pouvois contribuer1 quelques lumières à vous aider à rétablir la confiance et le crédit, je le ferois avec plaisir ».
Ici, une transition pour asséner de nouveaux coups à Law.
« Je ne crois pas vos affaires désespérées. Je suis persuadé que vous les pourriez rétablir; mais je crois impossible que cela se puisse faire par les mains de M. Law. Il est tant haï en France que s'il étoit le plus honnête homme et le plus habile homme qu'il y eût, jamais V. A. R. ne pourroit plus s'en servir avec utilité. Le peuple est trop prévenu contre son esprit tyrannique et contre sa mauvaise foy. Et pour vous dire la vérité, je sçais qu'il n'est pas en meilleure odeur parmi nos voisins ».
Ce langage viril était d'une justesse irréfragable. Le
Régent se sentait vaincu. Ses ressentiments désarmèrent.
« Il me dit, rapporte Stair, toutes les choses imaginables
les plus flatteuses et les plus obligeantes. Il me marqua
que je luy avois fait un sensible plaisir de m'éclaircir avec