Locution anglaise : concourir par
luv; qu'il me rendoit toute son amitié et toute sa confiance. Il me prioit d'user avec luy comme j'avois fait autrefois avec la même franchise, et que je luy trouverois les mêmes sentiments.
« Il ajouta : Je me sens tout à fait à mon aise de m'être expliqué avec vous; en dernier lieu, mon cœur se soulevait d'être obligé de vous voir sur le pied que je vous vovois; j'en souffrois véritablement ».
Au reste, le duc affirma qu'il ne se servirait plus de Law comme ministre, ayant trop reconnu ses défauts pour se confier à lui de nouveau et l'ayant ôté de place. C'était, en effet, ce qu'il venait de faire. Néanmoins, Stair comprit que le Régent, quoi qu'il retirât à Law le contrôle général, avait toujours grande opinion de ses talents et croyait pouvoir s'en servir dans une fonction subalterne, le faire travailler sous lui-même, avec l'assistance des autres. « Mais cela, dit à part soi l'ambassadeur, j'appelle ne pas connaître M. Law. Il est incompatible avec le reste du genre humain ».
Ils parlèrent encore longtemps de la conjoncture présente, des arrangements à faire pour rétablir la confiance, et tout naturellement aussi de la situation critique vers laquelle s'acheminait la Bourse de Londres, où l'enivrement de la Compagnie de la Mer du Sud allait dépasser, de bien loin, la folie de la rue Quincampoix et de la Place Vendôme.
« My Lord, dit le duc d'Orléans, vous faites la même faute en Angleterre que nous avons faite icy. Vous laissez monter vos actions trop haut et vous vous mettez entre les mains des étrangers. Je sçay que les étrangers ont quinze millions de livres sterling dans vos fonds, et seurement si l'envie de retirer leur argent leur prenoit, vous seriez très embarrassez. »
L'opposition de génie et de maximes entre le deux Etats donne une valeur historique à la réponse de L. Stair.
« Monseigneur, je suis du sentiment que nos fonds ont trop augmenté; pourtant les choses sont sur un pied très différent en Angleterre. L'étranger croit son argent en sûreté en Angleterre, et effectivement il l'est tant qu'il y a un sol valant eu Angleterre, de sorte qu'ils ne seront pas tentez de retirer leur argent de chez nous pour le mettre ailleurs, où leur bien dépend souvent du caprice du prince ou du caprice du ministre.
« My Lord, cela fait effectivement une très grande différence, mais pourtant il n'est pas bon de dépendre tout autant que vous le faites dans le cas présent de la bonne volonté des étrangers '. »
Cette réplique du Régent était faible en face de la solide efficacité du principe britannique.
Lord Stair avait donc reconquis l'amitié du Régent. Cette entrevue in extremis constitue, ce nous semble, une des pages mémorables et originales d'un régime dont la grande originalité au dehors est l'alliance anglo-française. Ces deux hommes, le duc d'Orléans et l'ambassadeur, avaient vécu côte à côte pendant cinq ans et demi, non pas dans une inaltérable union ; plus d'une fois, le bon accord s'était troublé parles trop fréquentes oscillations de l'un, la raideur soupçonneuse de l'autre. Mais ensemble, ils avaient maintenula paix de l'Occident contre le tumulte et la ruse d'Alberoni et de ses maîtres. La coalition anti-française, parallèle aux quarante dernières années de Louis XIV, était mise à néant. L. Stair en s'éloienant allait transmettre à son successeur une situation acquise, étrangement mais utilement nouvelle chez l'un et l'autre Etat, l'alliance après tant de conflits.
1. L. Stair à Craggs, 1er juin 1720. En français, lettre destinée sans doute à passer sous les yeux du roi. Rec. Off'., France, vol. 361.
En même temps, que devenait Law?
L'avant- veille de l'entretien de L. Stair avec le Régent, c'est-à-dire le 29 mai, Le Blanc, ministre de la guerre, était allé, par ordre, déclarer à Law que le Régent le déchargeait de son emploi de contrôleur général. L'administration des finances était divisée en cinq départements sous la direction, pour les principaux, de Lepelletier-Desforts et d'Argenson. Des gardes suisses occupèrent l'hôtel de Law, captivité ou protection éventuelle. Mais comme Stair quittait le duc d'Orléans, après l'audience que nous venons de raconter, le duc de Bourbon lui succéda, accouru de Chantilly, inquiet pour les actions dont il était nanti.
Il plaida la cause de Law si bien, qu'en quittant le Régent, il alla, le soir même (31 mai), annoncer à son protégé qu'il était nommé conseiller d'Etat d'épée, intendant général du commerce et directeur de la banque. Ces nominations, d'abord tenues secrètes, ce qui ne laissa pas d'inquiéter Law, furent rendues publiques lorsque la Compagnie eut fourni (3 juin) un bilan clair et triomphant du produit des Fermes, de ses affaires de commerce et de sa marine. La roue tourna encore une fois en faveur de Law. Argenson, son ennemi, fut sacrifié. Dubois eut charge d'aller lui redemander les sceaux (7 juin), dès que Law qui avait couru, muni d'une lettre du Régent, les offrir à d'Aguesseau dans sa retraite de Fresnes, fut revenu avec l'acceptation de l'illustre solitaire. Un retour éphémère de popularité salua cette fallacieuse révolution. Il aurait même dépendu de Law d'être réintégré au contrôle général, s'il n'en avait décliné le dangereux honneur que le Régent lui offrait. Le
330 LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS, prince aimait l'aventureux magicien : deux songe-creux ensemble, au dire des Anglais. Ainsi cette destinée, à laquelle peu de jours auparavant L. Stair avait cru donner le coup de grâce, rebondissait aussi haut que jamais : audace suprême d'un Phaéton, comme avait dit Stair, dernier défi à la force des choses.
Cependant, amoindri et blessé dans ses intimes susceptibilités par le désaveu public de son gouvernement, L. Stair était impatient de quitter un théâtre témoin de sa récente déception, après le rôle superbe qu'il y avait rempli. Il fut autorisé de Londres à ne pas prendre congé solennellement, pourvu qu'à se dispenser de cette partie du cérémonial, il n'y eût pas apparence d'offense pour la cour de France, ni de mauvais procédés quant à lui, soit comme représentant du roi, soit personnellement. Il eut néanmoins son audience de congé de Louis XV, le 22 juin, en même temps que Sutton son audience d'arrivée. Confiant alors à ses amis le soin des effets qu'il laissait derrière lui à Paris, il regagna mélancoliquement l'Angleterre. Il y pressentait un autre déboire : serait-il reçu par le roi? « Je vois clairement, écrivait-il de Paris à Craggs, le 12 juin, que je ne serai pas admis en présence du roi en Angleterre. Il y a beau temps que M. Law a dit ici à ses amis qu'on ne m'accorderait pas l'honneur de voir le roi. Chose dure à digérer, je l'avoue, si, après avoir servi le roi fidèlement, avec le plus grand zèle et quelque succès, j'éprouvais la mortification de ne pas seulement avoir le bon accueil de mon maître. » Et, en effet, il n'apparaît pas qu'il ait reçu cette satisfaction, mais simplement parce que le roi était parti dès le 26 juin
pour son voyage annuel de Hanovre. L. Stair fut, de la part du monarque, l'objet de libéralités importantes '; car, à la façon magnifique dont il avait géré son ambassade, ses affaires privées s'étaient fort dérangées. La légende qu'en rentrant en Angleterre il était dans la disgrâce du roi et de son gouvernement, réfcst pas fondée. Il fut victime des circonstances. Si, au mois de janvier de cette année 1720, il avait été effectivement en disgrâce, peu de mois après, il n'y était plus. Stanbope lui-même l'en avait relevé, ayant constaté de ses propres yeux, à Paris, au mois de mars suivant, que l'ambassadeur naguère par lui sacrifié à cause de sa querelle enveminée avec Law, ne s'était pas trompé en dénonçant l'implacable et dangereuse animosité du financier écossais contre la maison de Hanovre. Dès lors, il était revenu loyalement de ses préventions. N'ayant pas de fausse honte à se déjuger, il avait témoigné à L. Stair une pleine satisfaction de son attitude, de sorte qu'en se séparant, Stair lui avait dit que, quelque sujet de plainte qu'il eût pu avoir contre lui, il oubliait tout, comme s'il n'était jamais rien arrivé. « Et, «lit— il à Craggs en lui rendant compte de ses adieux, je n'ai qu'une face pour mes amis, une seule manière de leur parler et d'en parler. » Gela était vrai. Stanhope, revenu en Angleterre, confirma à un ami commun qu'ils s'étaient quittés en très bons termes et qu'il ne demandait pas mieux que de maintenir L. Stair à Paris, si cela était agréable au Régent; pourvu que ce prince voulût bien le donner à entendre par quelque moyen, cela écarterait la seule objection qu'il y eût à l'y conserver 2.
1. Craggs à L. Stair, Cockpit, 23 mai (3 juin); Whitehall 6 (17) juin 1720. Stair Annals, vol. II, p. loi, 155. L. Stair à Craggs, Paris, 12 juin 1720. Hardw. Pap., vol. Il, p. G20. En anglais. Stair n'ayant eu son audience de congé à Paris que le 22 juin, ne fut pas de retour à Londres avant le départ du roi.
2. L. Stair à Craggs, Paris, 2 juin 1720. En anglais. Hardw. Pap., vol. II,
Mais il parlait trop tard. Ce qui était fait était fait, et ne déplaisait pas non plus au gouvernement français. Sir Robert Sutton prenait le chemin de la France. Les bonnes intentions de Stanhope n'eurent pas d'effet d'autre part à cause de sa longue absence à Hanovre à la suite du roi, puis à cause de la chute de la Compagnie de la Mer du Sud, de l'effroyable désordre qui s'ensuivit dans les affaires, et de la mort prématurée de Stanhope lui-même et de Craggs dans les premiers mois de l'année 1721. Alors le ministère, sans sortir des mains des whigs, passa à la fraction qui avait fait le fameux schisme de 1716. Les hommes politiques d'Angleterre ne pratiquaient pas l'oubli des offenses. Robert Walpole, en succédant à Stanhope, frappa réellement d'une disgrâce de parti L. Stair, coupable sans doute, selon lui, de s'être tenu à l'écart du schisme en le déplorant, et de n'avoir pas plié sous la cabale du prince de Galles, qui devint le roi George II en 1727. Pendant tout le temps que dura ce ministère, l'ancien ambassadeur en France fut laissé systématiquement sans emploi. Retiré dans ses terres d'Ecosse, sauf l'hiver où il siégeait à la Chambre des lords à Londres, il s'adonna philosophiquement à cultiver son jardin, c'est-à-dire à améliorer son domaine, méthodes, récoltes, bétail. Sans jouer de rôle politique en évidence, il se rangea parmi les opposants, ce qui lui coûta sa dignité de vice-amiral d'Ecosse et son régiment. Enfin, la chute de Walpole en février 1742, après vingt et un ans de pouvoir et d'inextinguible rancune, et l'avènement du ministère Carteret, valurent à L. Stair un brillant retour d'honneurs. L'Angleterre prenant parti en faveur de Marie-Thérèse dans la guerre de la Succession d'Autriche, Stair, âgé de soixantedix ans, fut appelé au commandement des troupes anglaises
p. 619, 620. Le duc de Montrose à L. Stair, Londres, 29 mai (9 juin) 1720. En anglais. Staw Papers, vol. XXIV, Stair Annals, vol. Il, p. 423.
en Allemagne. Il se signala par la bataille de Dettingen où il tira victorieusement des mains du duc de Noailles l'armée qu'il avait mise imprudemment en grand péril d'être enveloppée (1743). Toujours mal vu néanmoins de George II, qui préférait ses officiers hanovriens, il rentra en Angleterre où il reçut, plutôt à titre honorifique, le commandement des forces militaires dans le sud. Le déclin de sa santé le réduisit à l'inaction et, enfin, quittant Londres, il retourna mourir en Ecosse, à Edimbourg, à l'âge de soixante-quatorze ans, en 1747.
L. Stair fut sans contredit l'un des plus remarquables parmi les hommes d'Etat de cette première moitié du xvme siècle. Envoyé à Paris par George Ier pour nouer avec le duc d'Orléans une alliance à laquelle répugnaient les deux nations, quoiqu'elles y eussent intérêt l'une et l'autre, et alors mis aux prises avec une mission hérissée de difficultés, il déploya les qualités vigoureuses et fines les plus capables de surmonter ou de déjouer des obstacles sans cesse renaissants, comme aussi il lui arrivait de jeter à la traverse ses défauts de tempérament, hauteur, suspicion, pessimisme, qui, sans l'esprit plus pondéré et, disons-le, plus élevé du cabinet de Londres, auraient mis en péril les résultats acquis ; au reste, et ceci ressort avec évidence de toute sa correspondance, fidèle, probe, sincère vis-à-vis de son maître comme du Régent; passionnément attaché à la succession protestante, néanmoins sans haine contre les personnes chez les dissidents et rendant volontiers service à d'anciens amis, jacobites exilés. Il obtint de chaudes amitiés; il se heurta à des inimitiés que les mœurs politiques en Angleterre rendaient implacables. Elles lui fermèrent, dans la force de l'âge et de l'expérience, à quarantesept ans, la carrière qu'il s'était ouverte avec tant d'éclat et de retentissement; de sorte que, malgré de très hauts
334 LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS, mérites, sa longue existence aurait été presque vide sans les cinq années de son séjour à Paris. Mais elles suffisent à le tirer hors de pair1.
1. Inutile de rapporter la diatribe de Saint-Simon sur L. Stair, t. XVIII, p. 32. Quelle étrange invention chez l'auteur de Mémoires, que la supériorité que le roi d'Angleterre acquit sur la nation (anglaise) « moyennant les subsides immenses qu'il a tirés de nous, qui l'ont mis en état de se rendre le maître de ses parlements, et de n'y trouver plus de barrière à ses volontés, grâces à l'ambition de l'abbé Dubois, à l'aveuglement de Canillac, à la perfidie politique personnelle du duc de Noailles, et à l'entraînement de M. le duc d'Orléans. »