Michelet, La Régence, p
3. Certainement Michelet se trompe en supposant chez le duc d'Orléans de telles craintes personnelles qu'il veut se mettre sous la protection du petit roi, pour pouvoir à toute heure descendre au lieu inattaquable, la chambre, à coucher de l'enfant. La Régence, p. 304. On dit qu'il y avait eu au Parlement un projet d'enlever le roi et de le proclamer majeur a Pontoise. W. Ayerst à Slanyan, Paris, 27 août 1720; à Tickell, 14 septembre 1720. En anglais. Rec. O/f'., France, vol. 358. Le Régent coucha au Louvre (Tuileries), le 23 août (Barbier, 1, 65), dans l'appartement de Mme la Duchesse; dans le sien propre, le 2 septembre (Sutton à Craggs, 4 septembre, vol. 302). Il s'y établit les 10 et 11 septembre, et assista au lever du roi les matins suivants (Lett. d'Ayerst).
en branle ou à rejeter indifféremment : « Je lui ai mis tout entre les mains, disait-il de Law, et je l'ai soutenu. Mais, pardieu, s'il ne fait pas fleurir le royaume, comme il l'a promis, je lenvoyerai au diable avec son système * ». Rien de plus aisé en ce qui était de l'homme; mais le système 2?
Que servait-il de hausser ou d'abaisser par voie d'arrêts la valeur de l'or et de l'argent, de se jouer dans l'émission ou le retrait des actions et des billets, de supprimer le cours des billets de mille et de dix mille livres à partir du 1er octobre, de restreindre celui des billets de cent, de cinquante et de dix livres à partir du lei novembre, d'opposer au progrès de la crise des arrangements qui se détruisaient les uns les autres et portaient le désespoir dans toutes les familles?
L'approche de la catastrophe, beaucoup plus visible du dehors qu'au dedans, où le tourbillon aveuglait et entraînait, inspira à Stanhope un conseil d'ami. Il le transmit, non pas au Régent, mais à l'archevêque de Cambrai; non pas directement, mais par la plume de Destouches qui, avons-nous dit, avait suivi George Ier à Hanovre. Dans sa lettre datée de Hanovre, 8 octobre 1720, Destouches, guidé
1. Nous ne voulons rien changer à ce propos si naïf. C'est Sutton qui le rapporte à Graggs (Paris, 26 juillet 1720). Dans la même lettre se trouve une plaisanterie du duc de Berwick, semi-sérieuse selon son tour d'esprit humoristique. En prenant congé du Régent pour retourner dans son gouvernement de Guyenne, il lui dit : « Monseigneur, je suis très dévoué à votre personne et je serai bien aise de vous trouver la régence entre les mains à mon retour, et que Law ne l'aura pas jouée et perdue à une partie de piquet. » Rec. O/f., France, vol. 361.
2. Le Régent, dit Sutton (27 août), toujours attaché au système, si conforme à son génie et à ses vues, ne sait quel parti prendre. Vol. 362.
par Stanhope, rapportait que Schaub, voyageant en France, avait trouvé les peuples si aliénés et si déchaînés contre M. Law qu'il y avait lieu de craindre un soulèvement prochain et général qui ne pourrait manquer de retomber sur S. A. R. Il n'était pas douteux que les parlements, surtout celui de Paris, irrité de sa translation à Pontoise, n'employassent tout leur crédit à fomenter la haine et l'animosité des peuples, ni que le roi d'Espagne ne profitât de ces dispositions, fût-ce même en y joignant la force des armes.
Pour calmer au plus tôt les esprits, Stanhope posait en principe qu'il était essentiellement nécessaire de renoncer au système, d'y substituer quelque projet qui, du moment qu'il paraîtrait le réformer considérablement, suffirait pour rappeler la confiance. Ce projet, l'archevêque de Cambrai l'établirait secrètement avec le concours des plus habiles gens à Paris pour les finances ; il convaincrait le Régent de la nécessité absolue d'abandonner les arrangements de Law, le tout à l'insu de celui-ci, qui ne serait informé que par l'événement. De ce projet, il ferait confidence à quelques membres du parlement, ses amis, qui, à leur tour, l'introduiraient au parlement en feignant de l'avoir imaginé eux-mêmes pour le bien public.
Alors, sans doute, le parlement adopterait la résolution de le proposer au Régent comme un expédient que la Compagnie aurait imaginé pour le soulagement des peuples, et auquel elle supplierait S. A. R. de donner son agrément. Après quelques semblants de délibérations avec une députation des magistrats, le Régent publierait le tout sous forme de déclaration du roi. Alors, satisfaction du Parlement, joie des peuples, le Régent, tout d'un coup plus aimé, plus accrédité, plus affermi que jamais. En même temps, il y avait à faire deux choses essentielles : l'une, de rappeler le Parlement à Paris; l'autre, de faire sortir Law du
royaume, en lui permettant néanmoins d'emporter assez de bien pour jouir d'une retraite agréable.
Après un tel langage, comment parler davantage de la perfidie du ministère anglais? Manifestement le système était à bout, et sa chute devait inévitablement être la sentence d'exil de l'auteur du désastre. Encore celui-ci, à son départ, ne trouva-t-il pas chez le Régent les bons procédés que Stanhope avait désirés pour lui.
La fin de la lettre de Destouches jette une vive lumière sur les sentiments de George et de son secrétaire d'Etat :
« My Lord Stanhope se flatte que S. A. R. considérera que tant qu'on n'a alarmé le Roi de la Grande-Bretagne et ses Ministres que sur les vues que M. Law pouvait avoir au préjudice de l'Angleterre, ils se sont tenus en repos et n'ont fait nulle tentative pour le faire éloigner, comptant bien que S. A. R. elle-même saurait le contenir et l'empêcher de leur nuire. Mais à présent qu'ils sont persuadés qu'il s'agit de S. A. R. elle-même, dont la situation sera tous les jours plus violente tant que M. Law se mêlera de nos finances et restera dans le royaume, ils croiraient se rendre complices en quelque sorte de tous les malheurs dont Elle est menacée, s'ils ne lui donnaient pas les meilleurs conseils qu'ils puissent lui suggérer, pour la mettre en état de regagner promptement la confiance publique, et la déterminer à renvover M. Law \ »
En effet, les derniers mois de l'année n'allaient plus présenter qu'une série de convulsions dont chacune avan-
1. Destouches à l'archevêque de Cambrai, 8 septembre 1720. L. Mahon, vol. II, p. 386.
çait l'heure désormais fatale. Lorsqu'enfin le Régent avoue, par l'arrêt du 10 octobre, qu'il a été fabriqué pour 3 milliards 71 millions de billets, alors que les arrêts du Conseil n'en avaient autorisé que pour 2 milliards 118 millions; lorsque le cours légal des billets est supprimé à partir du 1er novembre (1720), le système expire. Law est réduit à se démettre de ses fonctions le 9 décembre, quoiqu'il continue à promettre imperturbablement au Régent de lui trouver de l'argent, prétendant être encore le maître de tout l'argent de l'Europe l. Le Régent se sépare avec un pénible effort de son compagnon du grand-œuvre 2. Néanmoins, sujet comme il était aux mouvements contradictoires, il eut la pensée de le faire arrêter. Dubois, nullement fâché de la chute de Law, l'en empêcha 3. Il n'était pas, tant s'en fallait, un méchant homme; il pensa sans doute aussi, comme avec Alberoni, au pont d'or qu'il faut faire à l'ennemi qui se retire.
D'ailleurs, comment le garder à Paris, en butte à tant de haines et de vengeances? Comment affronter le scandale d'un immense procès *?
Law gagna la Belgique sous la protection et dans une voiture du duc de Bourbon, avec des passeports du duc d'Orléans. A Valenciennes, le marquis d'Àrgenson, intendant du Hainaut (français), eut la maladroite inspiration
1. Sutton à Stanhope, à Craggs, Paris, 9 novembre (21 décembre) 1720. En français. Uec. O/f'.. France, vol. 362.
2. Extraits des Mémoires du marquis d'Argenson, t. I : « Ami des nouveautés en tous genres, le Régent.... » p. 19. — « Le Régent fut toute sa vie la dupe des faiseurs de projets », p. 22. — « Le Régent, qui avoit bien de l'esprit et qui adoroit les nouveautés », p. 196. »
3. Crawford à Craggs, Paris, 21 décembre 1720. En français. liée. O/f., France, vol, 356.
4. Law disait qu'il avait en main de quoi se justifier et que M. le duc Régent se garderait bien de le mettre en justice. Sutton à Craggs, Paris, 11 décembre 1720. En français. « Le désordre dans lequel il a laissé ses propres affaires, aussi bien que celles du public, passe l'imagination. » Paris, 18 janvier 1721. Rec. O/f., France, vol. 362.
de l'arrêter; mais sur des ordres formels de la cour, Law put continuer son voyage. Il arriva à Bruxelles le 22 décembre (1720). Le duc d'Orléans omit de mettre en pratique le conseil généreux de Stanhope d'assurer au financier disgracié une « retraite agréable ». Law vécut dans la pauvreté. Il n'avait pas séparé sa fortune privée de la fortune publique. L'une périt avec l'autre.
Le parlement, réhabilité par la catastrophe qu'il avait toujours prédite, fut rappelé à Paris dès le 16 décembre. Qui sait s'il eût été possible de retenir le bras des magistrats, et de les empêcher d'inscrire un troisième nom à la suite d'Enguerrand de Marigny et de Samblançay sur la liste des surintendants des finances victimes des proscriptions judiciaires?
Pour le dire en passant, la cause essentielle du désastre, outre l'erreur de croire que le papier constitue par luimême la richesse, n'est-elle pas d'avoir cru aussi qu'on peut créer et maintenir le crédit par voie autoritaire, et d'avoir ignoré la notion de la liberté? « Sa banque, dit Saint-Simon, était une chose excellente dans une république ou dans un pays comme l'Angleterre où la finance est en république *. » Chez Law, l'économiste ne fut pas à la hauteur du financier. Transplanté en France avec ses idées britanniques, il voulut les mettre en pratique à la mode française : entreprise contradictoire. Dès lors, il n'était plus que l'homme à système, le théoricien en possession de la formule du bonheur public et privé, c'est-àdire de la déception universelle.
Le crédit se rétablit rapidement dans la finance républicaine d'Angleterre. En France, il fut laissé pour mort sous les décombres tout le temps que dura encore la monarchie