‹ Le RégentChapitre 138 sur 196 · Vollaire, Histoire de Russie, chap. xv · texte numérisé non relu

Vollaire, Histoire de Russie, chap. xv

intervention armée, et s'était réduit à fournir des subsides à la Suède, en même temps qu'il en sollicitait aussi du Régent. Après lui, L. Townshend fît voter au parlement un subside de soixante-douze mille livres sterling. Le roi de Suède, Frédéric 1er, dénué de forces militaires, comprit alors la nécessité de la paix. Le tsar qui, lui-même, la désirait, refusa de recevoir la médiation de l'Angleterre; il accepta seulement celle de la France. M. de Campredon, ministre de France à Stockholm, se transporta à Saint- Pétersbourg. Il obtint qu'un congrès pour la paix se réunît à Nystadt, port de Finlande à moitié chemin des deux capitales. Le tsar, afin de hâter le dénouement, renouvela par sa flotte (été de 1721) une guerre de destruction le long du golfe de Botnie, presque sous les yeux de la flotte anglaise mouillée devant Stockholm. Alors, sous l'inexorable nécessité, Frédéric Ier se résigna. Par le traité de Nystadt, 30 août (10 septembre) 1721, il céda au tsar le vaste domaine que, dans son âge héroïque, la Suède avait conquis tout le long des deux rives du golfe de Finlande, Livonie, Estonie, Ingrie, Carélie, Viborg. Il ne sauvait du naufrage que le duché de Finlande, vieille possession suédoise depuis le xne siècle.

Il ne fut pas fait mention, dans le traité, de la médiation de la France; et si l'Angleterre y figura, ce fut par une allusion peu bienveillante. Art. XXI. De la part de S. M. le roi de Suède, on comprend aussi dans ce traité de paix S. M. le roi de la Grande-Bretagne, à la réserve des griefs qu'il y a entre S. M. czarienne et ledit roi, dont on traitera directement, et l'on tâchera de les terminer amiablement1.

Les gouvernements de France et d'Angleterre s'étaient flattés d'être appelés, et s'étaient promis de ne pas parti-

1. Pufendorf, Histoire de Suède, t. III, 2e partie, p. 64. Continuation, Amsterdam, 1748.

ciper autrement que de concert à la garantie du traité. Mais le tsar, ne tolérant point d'immixtion étrangère officielle, coupa court par cet article xxi désobligeant pour les Anglais, « incongru », selon leur expression1. Ils proposèrent une autre rédaction que M. de Campredon présenta et soutint à Saint-Pétersbourg avec plus de bonne volonté que de succès. Le Régent aurait été bien aise de fixer le tsar afin, disait-il, qu'il ne fût pas toujours comme une pierre en l'air2. Mais la médiation par lui tentée pour réconcilier George et le tsar demeura infructueuse 3.

N'importe, la pacification du Nord était un fait accompli. Vingt et un ans de combats avaient fait surgir un âge nouveau; et l'avènement de la Russie complétait l'Europe des grandes puissances.

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Dubois était tout disposé à nouer avec elle des relations plus étroites, c'est-à-dire une alliance entre la France, la Moscovie et la Suède, où l'on aurait admis ensuite la Prusse et le Danemark. Ses vues s'étaient donc singulièrement élargies depuis le temps où il avouait ingénument à L. Stair son incompétence dans les choses du Nord. Il s'en ouvrit à L. Carteret. Mais cela n'eut pas de suite. De même, il conçut la pensée d'un traité de commerce avec le tsar. D'où, par jalousie, grande alarme chez beaucoup de ministres étrangers. Schaub ne fut pas le moins ému.

1. Schaub à L. Carteret, Paris, 18 octobre 1721. Rec. Off., France, vol. 363.

2. Schaub à L. Carteret, Paris, 4 septembre 172(1). Rec. Off. France, vol. 359.

3. L Townshend au comte Broglio, 27 juillet 1724. Rec. Off., France, vol. 358. Dubois, tout en s'employant à un accommodement, n'y croyait guère. Schaub, à L. Carteret, Paris 2 janvier 1723. kl., ibid., vol. 359.

Dubois lui assura qu'il n'en avait pas été question, quoiqu'en réalité on ne pourrait pas y avoir de justes objections si un traité de telle sorte suivait la réconciliation des Anglais avec le tsar. Mais, ajouta-t-il, les gens expérimentés étaient d'opinion que la France n'avait rien d'avantageux à faire de ce côté-là. En effet, le comte de Rotembourg, qui avait négocié en Prusse et connaissait le Nord, objectait que les Moscovites ne recevaient rien des manufactures de France et voulaient être payés en argent comptant. Il combattait aussi par l'énormité des frais le rêve de Dubois, legs du système, de créer un commerce de caravane avec l'Inde et la Perse par la Russie1.

Le prince Kourakin vint à Paris en grand mystère. Sutton, qui suivait de très près ses mouvements, sut que Dubois l'avait reçu quatre fois de nuit, et que Kourakin n'était demeuré que sept jours à Paris, travaillant toujours. Quand il essaya de s'en informer auprès de Dubois, celui-ci lui répéta, comme auparavant, ne rien savoir de ce voyage. Sutton redit à son tour, déçu dans sa curiosité : « Ce ministre est si mystérieux et si secret qu'il est impossible de savoir ce qui s'est passé entre eux2 ».

1. Rec. O/f., France, vol. 363, passim. Dans un Mémoire sur ces questions, Rotembourg fait observer que les pelleteries du Canada étaient moins chères que celles de Russie, que les cuirs dits de Russie, pouvaient être tirés de Dantzig, que le commerce des vins et eaux-de-vie ne gagnerait pas sur ce qu'il était, que le commerce des soieries avec la Perse coûterait trop par le transport et les escortes, que l'on serait à la merci des puissances, maîtresses de fermer le Sund, et qu'après tout on ne savait ce qui arriverait en Russie après le tsar. — Inclus dans une dépêche de Schaub à L. Carteret, Paris, 4 décembre 1722. Rec. O/f., France, vol. 364. — Il n'est pas inutile de remarquer qu'aujourd'hui encore, à la fin du xix6 siècle, les échanges entre la France et la Russie sont très restreints. — Rotembourg était donc dans le vrai. Mais il avait le tort de puiser des inspirations auprès de Schaub avec qui il discutait au préalable ces questions à l'insu de Dubois. Schaub à L. Carteret, Paris, 25 octobre 1721, vol. 363.

2. Robert Sutton à L. Carteret, Paris, 25 octobre 1721. En français. Rec. O/f., France, vol. 363.

Probablement Kourakin avait mission de solliciter près du gouvernement français l'aveu du titre d'empereur pour son maître. Dubois le détourna de demander une audience formelle au roi T. C. pour cet effet. Il craignait que le tsar ne prétendit le rang- d'empereur après en avoir obtenu le titre. Il fallait, disait-il, consulter les alliés de la France; ces sortes de condescendances n'avaient jamais été accordées qu'à l'occasion de quelque grand traité. Il parlait ainsi afin de ralentir les Moscovites sans leur ôter l'espérance1. Mais déjà le tsar avait gagné de vitesse cette prudente diplomatie. Le 22 octobre 1721, un peu plus d'un mois après la paix de Nystadt, le Sénat et le Saint-Synode lui décernèrent le titre de Père de la Patrie et d'Empereur. Les ministres de France, d'Allemagne, de Pologne, de Danemark et de Prusse le félicitèrent le même jour de ce titre, qu'il voulut emprunter à la langue latine comme sanction de son entrée dans la famille européenne.

1. Schaub à L. Carteret, Paris 17 décembre 1721. En français. Rec. Off., Finance, vol. 363.

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