Sévelinges, t. I, p
Le premier tle ces bons offices du ministre auprès du maître fut d'en obtenir pour l'exilé que le pape ne pouvait plus soulager, un don de cinquante mille écus romains *. Dubois, afin de contenter deux personnes à la fois, chargea Lafîteau (24 mars) de faire remarquer au pape ce que ce prompt service témoignait de soins à son égard.
Autre trait de son zèle à servir le pape, mais alors directement. Le Saint-Père voulait que la République de Gênes lui livrât Alberoni pour le juger à Rome. Le Sénat génois s'y refusait. L'abbé raconte à Lafîteau que cette opinion prit le dessus en France comme ailleurs; et quand il entreprit de sonder ceux du conseil du roi, il n'en trouva aucun qui ne rejetât avec mépris une telle proposition. Et cependant il avait, dit-il, si fort à cœur de combler la mesure et de marquer à Sa Sainteté l'attachement qu'il avait pour elle, qu'il avait obtenu du Régent la promesse de soutenir le pape par écrit, et la permission d'intimer au chargé d'affaires de Gênes en France que le roi s'intéressait à ce que Sa Sainteté avait demandé à la République, et de dépêcher un courrier à Gênes pour ordonner à l'envoyé du Roi de concourir avec les agents de Sa Sainteté dans tous les cas qui se présenteraient. 11 concluait triomphalement : « Voilà tout ce que le pape pouvait désirer de S. A. R., dans un cas qui intéressait sa générosité, et dans une matière très délicate, accordée selon son désir et audelà de ce qu'il y avait lieu d'espérer ». Puis, avec un soupir : « Les courriers qui vont de Paris à Rome ne s'en vont pas les mains vides comme ceux qui viennent de Rome à Paris2 ».
Suivait la [nomenclature des avis importants, des assu-
1. Lettre de Dubois à Lafîteau du 24 mars 1720. Sevelinges, t. 1, p. 320. Seilhac, t. II, p, 243. L'écu romain valait 105 sous.
2. Dubois à Lafiteau, 2i mars 1720. Seilhac, t. II, p. 241-242, note xxix.
rances relatives au congrès, de la grande nouvelle de l'accommodement, que, coup sur coup, ses courriers avaient portés à Rome ; et encore le sacrifice que le Roi et le duc d'Orléans avaient fait au pape du ressentiment que méritait la promotion de l'archevêque de Reims au cardinalat, malgré l'opposition du roi; et les soins de l'abbé pour engager l'Empereur et le Roi Catholique à faire savoir aux Génois qu'ils déplairaient aux trois plus grandes puissances de l'Europe, s'ils ne satisfaisaient pas sa sainteté.
Vraiment, il fallait que l'abbé, maté et aveuglé par la maladie de l'ambition, eût perdu tout empire sur lui-même pour descendre à propos d'Alberoni et pour entraîner un maître trop facile à des complaisances qui, à peine murmurées, avaient révolté le sentiment public et la générosité nationale. Comment ne comprenait-il pas qu'à mettre ainsi à nu sa passion et sa faiblesse par des empressements serviles, il s'éloignait du but, et confirmait un arbitre déjà peu bienveillant dans la pensée de le jouer, de le pressurer, de concession en concession, en l'alléchant par le mirage d'une récompense insaisissable?
Par exemple, le Saint-Père lui demanda, comme preuve préalable de dévouement, la promesse écrite de prendre les intérêts du Saint-Siège contre l'Empereur et le roi d'Espagne, notamment contre l'article de la Quadruple-Alliance de 1718 par lequel avaient été transformés en fiefs de l'Empire les duchés de Parme et de Plaisance, qui depuis le milieu du xvie siècle relevaient du pape. L'abbé raconta à Lafiteau (14 mars 1720) comment, à Londres, il s'y était opposé si vigoureusement qu'on avait transféré furtivement, dit-il, l'affaire à Paris, où on l'avait tranchée, lui absent. Il protestait du zèle qu'il apporterait au congrès pour rendre service au Saint-Siège. Néanmoins, tout en gémissant « du dégoûtqu'un honnête homme doit trouver
à voir qu'on marchande toujours avec lui et qu'on ne lui fait aucune grâce qu'en lui imposant des conditions et en la lui voulant faire acheter », il conserva assez de prudence et recouvra assez de fermeté pour prescrire à son agent de n'accepter aucune condition, surtout sur les affaires qui se devaient traiter au congrès. Le pape riposta par des difficultés de forme sur l'induit de l'archevêché de Cambrai, pour lequel on était en instance auprès de lui1.
L'abbé agita alors la question de savoir si les trois cent mille livres offertes au roi d'Angleterre, étant distribuées dans la famille du pape, ne pourraient pas faire conclure l'affaire plus facilement que par l'intervention du roi. En ce cas, « il serait inutile d'y mêler aucune autre intrigue ». Cette idée n'eut pas de suite.
Tandis que le pétulant abbé poussait dans tous les sens ses travaux d'approche, celui qu'il est permis d'appeler son adversaire se tenait paisiblement au centre de la position, comme dans une citadelle imprenable d'où il défiait les impuissantes manœuvres de l'assaillant et d'où il répliquait, soit par des échappatoires, soit par des exigences lourdes et multiples.
Si l'abbé s'érigeait presque en père de l'Eglise pour avoir dressé l'accommodement et apaisé ainsi les querelles religieuses dans le royaume, le pape ne lui savait pas bon gré, non plus qu'au Régent, d'avoir transigé, au lieu d'imposer d'autorité au clergé de France l'acceptation pure et simple de la bulle Unigenitus. D'ailleurs, il gardait rancune
1. Lett. des 14 mars, 17 avril 8720. Seilhac, t. II, p. 128, 235, 237.
au duc d'Orléans d'avoir, au commencement de sa régence, penché ouvertement du côté des jansénistes. Au moyen des jésuites, il avait participé à la conspiration de Cellamare; depuis, il n'avait pas désarmé. Il arguait aussi contre la brigue de Dubois de ce qu'il y avait déjà tant de cardinaux ultramontains; on s'en plaignait en Italie. Et les compétitions des diverses couronnes! S'il accordait un chapeau à lune, les autres s'en prévaudraient pour exiger la même faveur.
Dans son entourage, les familiers du palais lui inspiraient mille frayeurs par d'odieuses suggestions contre Dubois l.
D'autre part, le Saint-Siège exerçait des revendications politiques et territoriales en Italie qui l'instituaient en conflit avec les grandes puissances, et pour lesquelles il réclamait l'appui de la France. C'était, comme nous l'avons dit, la suzeraineté du duché de Parme et Plaisance, dont le pape Paul III avait donné l'investiture à Pierre- Louis Farnèse en 1545, et qui, après avoir subi une interruption, avait été transférée à l'Empereur parla Quadruple- Alliance en 1718, malgré l'opposition de Dubois. C'étaient les salines et pêcheries de Comacchio, autre objet de litige avec l'Autriche. C'était le duché de Castro et Ronciglione que Odoart Farnèse, duc de Parme, avait engagé au mont-de-piété de Rome pour une somme qu'il n'avait pas pu rembourser, et que le pape Alexandre YII avait libéré et incorporé au domaine ecclésiastique en 1661. Le duc de Parme, appuyé par le roi et la reine d'Espagne, ses héritiers désignés, prétendait faire revivre les droits des Farnèse sur ce fief en remboursant l'hypothèque. Enfin, il y avait
1. Gualterio à Dubois, Rome, 4 avril 1720. Brit. Mus. ld., ibid. On se rappellera les dénonciations calomnieuses que le nonce Bentivoglio avait écrites de Paris contre le Régent.
quelque ombrage du côté de la France à propos d'Avignon.
Le Saint-Père entendait que ces affaires fussent réglées à son avantage par Dubois avant le chapeau. Ses illusions sur la puissance du ministre français en Europe étaient grandes; et il faisait la sourde oreille lorsque celui-ci répondait qu'avec le chapeau, et alors seulement, il aurait l'autorité nécessaire pour soutenir utilement au congrès les droits du Saint-Siège. Ni d'un côté ni de l'autre, on n'avait foi dans la reconnaissance.
Cependant, celui que dans ce commerce interlope on appelait couramment le roi d'Angleterre, et que, d'abord, l'abbé aurait souhaité mettre hors de son jeu, n'était pas d'humeur à perdre les occasions de libéralité de la part du gouvernement français. A la nouvelle de l'allocation des cinquante mille écus romains par le Régent, sur la demande de l'abbé, il pria le cardinal Gualterio de faire savoir à la personne en question (c.-à-d. Dubois) sa vive reconnaissance ; il ne donnerait pas de repos au pape qu'il ne lui eût accordé ce qu'il ne cesserait pas de lui demander en sa faveur; il priait cette personne d'étaler à son principal (entendons le duc d'Orléans) des sentiments que les paroles ne pouvaient exprimer et qu'il n'appartenait qu'à un cœur comme le sien de comprendre *:...
Déjà Dubois avait dominé ses premières hésitations. Dans l'ombre, son langage, ses allures, sont d'un conspirateur déterminé. Le 27 mars 1720, il affirme au cardinal
1. Inclus dans une lettre de Gualterio à Dubois, du 4 avril 1720. Papiers de Gualterio, Brit. Mss., Additional manu, n° 20321, fol. 153.
Gualterio que le secours obtenu par ses soins, si petit qu'il soit, viendra régulièrement. Lui-même, dit-il, il va, par de profondes mesures, travailler à la sape. Point de confidents: « Je ne veux de correspondance avec personne, absolument sans exception; je tenterai tout et ne m'engage à rien. Je ne veux d'autre récompense que celle de satisfaire les senti mens dont je suis pénétré. » Et quant à l'efficacité de ses profondes mesures, il rappelle que, sur la recommandation du pape, transmise par M. de Sisteron, il a fait obtenir les cinquante mille écus romains à la personne principale qui avait écrit inutilement à M. Law, au cardinal de Noailles et même au duc d'Orléans. Il suppliait Gualterio de diriger l'évêque de Sisteron dans les démarches nécessaires pour déterminer le pape. « Je sais que le naturel du pape est très opposé à la décision dans les moindres choses. Il veut tirer des avantages ultérieurs, et faire des marchés conditionnels... II... voudrait s'assurer des services considérables de ma part dans le congrès : c'est au succès qu'il prétend attacher sa grâce. »
Là, en effet, était le système du Saint-Père. Dubois proteste de son aversion pour ces conditions qu'il juge serviles, déshonorantes ; elles le révoltent. Il espère donc que Son Eminence l'aidera à avoir cette décision et à se mettre, par un prompt succès ou un prompt refus, dans un état tranquille, qui donnera une liberté entière à sa conduite et ne l'exposera plus aux incertitudes, aux mortifications auxquelles il serait livré, s'il ne prenait pas la résolution et le parti qu'il prend1.
Yain propos. Il ne le prenait qu'en parole, le parti du tout ou rien.
Lafiteau redoubla de sollicitations auprès du Souverain