Laliteau à Dubois, Sévelinges, t. 11, p
Le cardinal de Rohan arriva à Rome le 31 mars, le jour môme où les cardinaux étaient entrés en conclave. Il avait pour auxiliaires Lafîteau et l'abbé de Tencin, conclaviste du cardinal de Bissy. Il se mit à la tête de la faction française, soutenu par les cardinaux Gualterio, Albani et Acquaviva. Ce dernier avait reçu de Philippe Y, alors au moment de signer avec la France un traité d'amitié, Tordre de soutenir Dubois et l'intérêt français1. Après un premier vote en faveur du cardinal Paulucci, à qui le cardinal d'Altheim donna l'exclusion au nom de l'Empereur, le sacré-collège, sous l'influence de la France, reporta ses voix sur le cardinal Conti, qui fut élu le 8 mai 1721 sous le nom d'Innocent XIII. Préalablement, le cardinal avait pris l'engagement écrit en forme authentique, de surseoir à l'affaire de la Constitution jusqu'à la majorité du roi, et de tenir la promesse du défunt pape de faire cardinal l'archevêque de Cambrai, Sa Sainteté ayant été guidée par trois motifs qui subsistaient toujours : la défense des intérêts territoriaux du Saint-Siège au congrès de Cambrai ; la déclaration du chevalier de Saint-George qu'il se tiendrait pour satisfait de cette promotion, comme si elle avait été faite à sa nomination; enfin, le paiement des pensions qu'on lui avait fait espérer à sa sortie d'Avignon. On terminait cet écrit, en constatant le consentement désintéressé qu'on avait eu de l'Empereur et du roi d'Espagne; « de sorte que le pape, au commencement de son pontificat, pourra gratifier trois grands princes avec un seul chapeau 2. »
1. Dubois écrivit une lettre de remerciements à Philippe V. Le duc d'Orléans fit de même, avril 1121. Sévelinges, t. II, p. 54.
2. Le Régent, l'Empereur et le roi d'Espagne. Sévelinges, t. II, p. 80 et suiv.
Après l'élection survinrent de la part d'Innocent XIII les mêmes difficultés qu'avait soulevées Clément XI, par le même désir de recevoir le prix du chapeau avant de le donner , c'est-à-dire d'obtenir des garanties immédiates sur les trois points précités. Mais, répondait Dubois (26 mai 1721) : « lorsqu'on croira que je n'ai d'autre intérêt en vue que celui d'être cardinal, comment serai-je écouté au congrès et en France sur les droits du pape? » Quoiqu'il eût accepté sans les avoir recherchés les bons offices du Prétendant, et quelque disposé qu'il fût à les payer, il s'opposait absolument à ce que ce roi d'Angleterre fût mentionné dans les pièces émanées de la chancellerie romaine. Il avait deux motifs : l'un de politique internationale, étant donnée l'intime alliance avec George 1er; l'autre, d'indispensable gratitude envers le duc d'Orléans; ce prince ayant demandé cette grâce en sa faveur, il ne pouvait plus la tenir que de lui, ni l'obtenir que par lui. Il serait trop mortifiant pour S. A. R. « d'avouer qu'elle a eu besoin d'un secours étranger pour obtenir une grâce qu'elle a méritée du Saint-Siège, et qu'elle n'aurait que prêté son nom à celui qui l'aurait obtenue. En mon particulier, je serais au désespoir si la connaissance d'une démarche qui me procurerait un si grand bienfait devenait préjudiciable, comme il est très possible, à celui-là même qui me l'aurait procurée1. »
Déjà aussi, il avait dit, et il n'y a pas de juste raison de suspecter sa parole : « Nulle considération qui regarde mon intérêt ne peut me détourner un moment des devoirs de mon ministère et des intérêts de l'État, qui sont tous déterminés par le cours général des affaires de l'Europe; mais il ne faut pas s'attendre que le public me rende cette
1. Dubois au cardinal de Rohan, 10 mai 1721. Sévelinges, t. II, p. 69.
400 LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS, justice. » Et ce durant, il demeurait, selon son expression pittoresque, « sous le feu de la mousqueterie du genre humain * » ; — il y est encore. — Dans sa lettre du 10 mai au cardinal de Rohan : « Lorsqu'on croira que je n'ai d'autre intérêt en vue que celui d'être cardinal, comment serai-je écouté au congrès et en France sur les droits du pape? Pourrai-je soutenir aussi hautement et aussi vigoureusement qu'il sera nécessaire ses intérêts contre ceux de l'Empereur et du roi d'Espagne tant que je serai dans leur dépendance? C'est un écueil certain, et si je m'y exposais, je me perdrais en même tems avec le Saint-Siège, que je servirais mal, avec les couronnes que je combattrais vainement, et en France, où tous mes soins et mes mouvemens seraient traités de prévarications.
« Il vaudrait mieux, comme V. Em. l'a fait remarquer à l'abbé Scaglione 2, que je renonçasse au chapeau que de faire des équipées infructueuses, sans autorité, sans droit, sans mission et sans défense; au lieu que si j'étais revêtu d'une dignité qui me mettrait en droit et dans l'obligation de défendre les intérêts de l'Eglise, je combattrais pro arts et focis, et je ferais un progrès que je ne puis pas espérer sans cela. »
Ce langage, si évidemment fondé en raison, n'avait pas d'écho en cour de Rome, où régnait la politique d'atermoiement. Des intrigues dont le foyer était en France travaillaient aussi à éloigner la coupe des lèvres du patient. La vieille cour, M. de Torcy embusqué dans la surintendance des postes3, le maréchal dTIuxelles, outré contre le ministre
1. Lettre à Lafitcau, 20 janvier 1721. Sévelinges, t. I, p. 402. Lettre au cardinal de Rohan, 10 mai 1121. I<L, t. II, p. 74.
2. L'abbé Scaglione avait servi de conclaviste au nouveau pape.
3. Voir dans notre t. I. p. 2G2, le portrait que traçait M. de Torcy dans une lettre au cardinal Gualterio, 4 mars 1720. Mais Gualterio n'en était pas moins l'auxiliaire zélé de Dubois dans cette campagne du chapeau.
et la politique qui l'avaient dépossédé des affaires étrangères, le maréchal de Yilleroi, ennemi du Régent et du ministre, le chancelier d'Aguesseau, le cardinal de Noailles et les jansénistes, dont le bras, qui l'aurait cru? s'allongeait jusqu'à Rome contre l'auteur de l'accommodement, des coteries de toute sorte, tout un monde rivalisa d'intrigue contre lui1. Le duc d'Orléans écrivait au cardinal de Rohan : « On me rapporta, cesjours passés, que des hommes et des fem mes s'étaientameutés pour vous écrire que vous ne deviez pas travailler si vivement pour l'archevêque de Cambrai ' . . . »
Simultanément, le Régent et l'archevêque s'adressèrent au pape (26 mai 1721). L'archevêque félicitait le pape d'une exaltation dont son illustre naissance et ses grandes qualités le rendaient digne. Quant à lui, il était du nombre des pasteurs qui avaient un droit particulier à l'amour paternel de Sa Sainteté, et il était encore honoré d'un ministère qui lui donnait de fréquents accès auprès d'elle, et des occasions fréquentes et très précieuses de lui marquer le zèle ardent et le profond respect avec lequel, etc., etc.3, — c'est-à-dire, non sans quelque raideur, ses titres : l'accommodement et le congrès.
Le Régent sollicitait du Saint-Père la grâce que le feu pape lui avait accordée en faveur de l'archevêque de Cambrai, et dont sa mort seule avait empêché l'exécution. Il parlait de ses bonnes intentions pour la paix de l'Église et pour l'autorité du Saint-Siège, du zèle de l'archevêque de Cambrai dans l'exécution de ses ordres pour la gloire et les intérêts du pontificat de Sa Sainteté.
1. Lettres de Dubois toujours si bien informé. Lettres au cardinal de Rohan, 10 juin 1121, et 13 juin : « La fureur des jansénistes est si grande, et tant de gens principaux qui ont des vues détournées se mêlent avec eux qu'on serait ravi de faire échouer cette alîaire. »