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Sévelinges, t. II, p. m

La négociation, cependant, demeurait entravée parce que le pape voulait avant tout qu'on libérât la Chambre apostolique des pensions extraordinaires qu'elle était obligée de payer au chevalier de Saint-George (la pension ordinaire qu'elle lui faisait était de douze mille écus romains). Mais les Français voulaient aussi leurs sûretés et ajournaient après le chapeau. Le chevalier leva la difficulté, ou, selon le style diplomatique de l'évêque de Sisteron, le personnage se désista de bonne grâce des sûretés qu'on exigeait pour sa subsistance.

Le moment décisif semblait approcher à grands pas. Dubois fit partir un courrier (10 juin) porteur de la confirmation et de l'exécution de l'engagement pris en faveur du prince. D'autre part, le cabinet de Vienne, toujours sous l'aiguillon des iVnglais, déclarait à deux reprises, soit par le cardinal d'Altheim à Rome, soit à Vienne par le comte de Sinzendorf, que l'Empereur verrait sans aucun déplaisir la promotion de l'archevêque de Cambrai'. L'abbé Scaglione, qu'il était question de gratifier de mille pistoles, s'il était « effectif », donnait à espérer qu'Innocent XIII, qui avait l'intention de promouvoir son propre frère, l'évêque de Terracine, lui adjoindrait l'archevêque de Cambrai. Le chevalier l'avait mandé à ses amis en Angleterre, et le cardinal de Rohan ne doutait pas que ces affaires ne finissent dans le cours du mois de juin, déjà fort avancé. Le Régent ordonnait à Dubois, à quelque heure que le courrier de M. de Rohan arrivât, de l'éveiller et de ne pas différer d'un moment à lui donner une si agréable nouvelle. Dubois, tant humilié jusque-là, se redresse, donne de la voix ; par allusion à l'attitude amicale de l'Autriche dont

1. Lettre de remerciement de Dubois à Sinzendorf, 23 juin 1721. Sévej linges, t. II, p. 138. Saint-Saphorin à L. Townshend, Vienne, 5 juillet 1721. Rec. Ofl\, Germany, vol. 218.

Rome lui a si souvent opposé l'exigeante jalousie, il dit au cardinal de Rohan : « Le pape ne peut donc courir aucun risque d'aller son chemin. Ce n'est plus le tems de me promener, de m'amuser et de me berner, comme on trouva plaisant de le faire sous Clément XI. Qu'on daigne y réfléchir1. »

De ses ennemis : « Je ne sais pas ce qu'ils peuvent faire, mais je suis persuadé qu'il n'y a rien qu'ils ne tentent, et je reconnais que le point essentiel contre leurs intrigues et contre tous les hasards qui peuvent favoriser leur mauvaise volonté, c'est d'attacher mon sort à celui de M. l'évêque de Terracine2. »

Lorsqu'il traçait ces lignes, il y avait déjà neuf jours que son sort était détaché de celui de l'évêque de Terracine. Ce dernier avait été nommé cardinal, le 16 juin, et nul autre n'était associé à sa promotion, exclusivement fraternelle.

Le cardinal de Rohan éclata en plaintes auprès du pape. Il alla jusqu'à le menacer de reprendre le chemin de la France. Il donna à entendre à l'abbé Scaglione qu'il pourrait rendre public l'engagement écrit que le cardinal Conti avait contracté au conclave. A Paris, Dubois sut dominer sa surprise et sa colère ; il laissa la parole à son maître le Régent, atteint lui aussi dans sa dignité, et piqué au vif par cette tactique décevante, alors que le royaume et les cours étrangères étaient imbus, disait-il, des démarches qu'il avait faites. Jugeant que sa gloire ne lui permettait pas de suivre

1. Lettre au cardinal de Rohan, 25 juin 1721. Sévelinges, t. IL p. 140, 142. 2. 'Même lettre du 23 juin.

davantage cette affaire, après avoir essuyé un dégoût si public, il prescrivit au cardinal de Rohan de renouveler au pape très respectueusement, mais avec force, les représentations qu'il lui avait faites; et que, s'il n'en recevait pas une réponse précise à donner par le retour du courrier, il déclarât à Sa Sainteté qu'elle ne serait plus importunée de cette grâce et qu'il prenait congé d'elle dans cette même

audience1.

Le cardinal n'eut pas à faire usage de cet ultimatum. Le pape, informé de l'alliance défensive signée à Madrid le 13 juin entre l'Espagne, la France et l'Angleterre, craignit que l'Espagne n'y trouvât un appui pour revendiquer Castro et Ronciglione au nom du duc de Parme. Ce prétexte qu'on avait mis dans sa bouche pour le faire paraître effarouché du traité de Madrid était, selon Dubois (23 juillet), un piège envoyé tout dressé de Paris à Rome. On parlait aussi d'un mouvement prochain en Angleterre. Certains voulaient ajourner Dubois au succès de l'entreprise et au concours qu'il y aurait apporté. Mais le Prétendant, pressé de sa pension, pria instamment le pape de se hâter. Avant de reconquérir son royaume, il lui fallait vivre.

Innocent XIII se décida. Au consistoire du 16 juillet 1721 , il proclama cardinaux Guillaume Dubois, archevêque de Cambrai, et Alexandre Albani, neveu du dernier pape

Clément XL

Ainsi se terminait presque à l'improviste, par le triomphe du fils d'apothicaire, cette lutte épique où l'homme de rien avait mobilisé à son service les grandes puissances de l'Occident contre un vieillard politique, rancunier, dont le caractère sacré et le sang-froid raffiné les avaient tenues toutes

1 Lettre du 29 juin 1721. Sévelinges, t. II, p. 149. Le Régent malgré sa paresse habituelle, écrivit de sa main cette lettre au cardinal de Rohan. Elle est d'une brièveté nerveuse qu'il ne faudrait pas attendre de Dubois.

en échec. Entamée à l'automne de 1718, elle s'était prolongée pendant trois mortelles campagnes ; la première close le 29 novembre 1719 par une promotion de dix cardi naux, dont deux français, l'abbé exclu; la seconde, dénouée en septembre 1720, par un nouvel affront au candidat de l'Europe; la troisième enfin, au mois de juillet 1721, couronnée de succès, la mort ayant fait disparaître l'exigeant auteur de la bulle Unigenitus, et suscité, à sa place, sur le trône pontifical, un élu qui n'avait pas d'œuvre personnelle à soutenir.

Et quels avaient été les motifs dirigeants de Clément XI? La répulsion à lui inspirée par l'immoralité flagrante de l'homme? Il n'y en a pas trace dans les documents. Mais ce qui est partout, comme nous l'avons marqué plus d'une fois, c'est : dans l'ordre spirituel, le mécontentement du pontife que Dubois eût substitué l'accommodement à l'exécution pure et simple de la bulle; dans l'ordre temporel, le désir d'obtenir pour le Prétendant une pension capable de rassurer le trésor apostolique; et pour le Saint-Siège, des garanties contre l'Autriche et l'Espagne dans leurs compétitions réciproques de suzeraineté et d'état territorial en Italie. De tout cela, Clément XI voulait le règlement au congrès avant le chapeau, décerné alors comme la récompense du service rendu. Mais selon la thèse plus rationnelle de Dubois, redisons-le, cette situation d'expectative aurait ruiné son crédit auprès des puissances. Plus éclairé, moins libre aussi de ses résolutions, Innocent XIII lui accorda terme et délai.

Tandis que le courrier du cardinal de Rohan porteur de l'heureuse nouvelle du 16 juillet brûlait la route de Rome à Paris, le courrier de Dubois courait de Paris à Rome porteur de lettres du 23 juillet pour le cardinal de Rohan et l'abbé de Tencin, lettres gonflées de colère et de douleur.

Avec le cardinal, il flétrissait ce « mélange si monstrueux de malignité et d'intérêt, de grands et de petits projets, de ressorts, d'acteurs... » Et, s'armant d'une assurance bien singulière dont il ne pouvait être ni croire le cardinal dupe, faisant aux autres le plus inattendu des procès : « Je suis au désespoir qu'on n'ait jamais pensé à moi, et que la prétention d'une distinction dont je pouvais bien me passer devienne la source, ou l'occasion, ou le signal de grands maux ». « Mais le sort en est jeté », déclare-t-il. Quelques lignes plus bas, il renonce. « Du reste, certainement, il ne sera plus question de moi. Je mettrai tous mes soins à calmer le ressentiement de Son Altesse Royale. J'aurai le même zèle pour les intérêts de la religion . »

Moins retenu vis-à-vis de l'abbé de Tencin, il le prenait sur un ton presque approchant de la foire : « Vos lettres du 8 et du 10 m'ont mis dans une telle détresse, que je ne puis plus me souffrir moi-même; et il n'y a point de coiffure qui me paraisse aujourd'hui plus extravagante qu'un chapeau de cardinal2 ».

Deux jours après cette imprécation suprême, l'arrivée du message du cardinal du Rohan (25 juillet) rectifiait ses idées.

Rentré aussitôt en possession de lui-même, il reçut la dépêche, s'asbtint de l'ouvrir, entendit la messe et se rendit chez le duc d'Orléans. Ce prince, transporté de joie, le

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