CHAPITRE III
Tandis que cette correspondance s'échangeait avec les délais qu'imposaient les distances et la difficulté des communications, Alberoni, faisant la guerre à contre-cœur, mais à fond, devançaitles alliés et prenait l'offensive contre l'Angleterre où la chute de George Ier aurait eu nécessairement pour contre-coup celle du duc d'Orléans en France.
xVvec les débris de la marine espagnole, il organisa silencieusement à Cadix une flotte destinée à débarquer en Angleterre cinq mille hommes, de nombreux réfugiés écossais et anglais, des armes, le tout sous les ordres du duc d'Ormond. Il appela d'Italie le Prétendant, pour l'avoir sous la main et prêt à rejoindre cette petite armée dans son futur royaume, si elle y débutait heureusement.
Jacques III résidait à Rome, usant de l'hospitalité que le pape Clément XI lui dispensait d'une main timide. Il attendait sa fiancée la princesse Clémentine-Marie, petite-fille de Jean Sobieski, l'héroïque roi de Pologne, le sauveur de Vienne en 1683. Mais George Ior voulait éteindre la descendance royale des Stuarts en les réduisant à des mésal-
48 LE RÉGENT, i/ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS.
liâmes. A son instigation la princesse et sa mère furent arrêtées et enfermées dans un couvent à Inspruck, par ordre de l'Empereur qui n'osait rien refuser au roi d'Angleterre ! (premiers jours d'octobre 1718).
Cet incident extraordinaire, peu honorable pour les deux monarques, laissa le Prétendant libre de répondre à l'appel d'Alberoni. Envoyant ostensiblement ses équipages vers le nord, il s'esquiva de Rome, sans même prendre congé du pape, et s'embarqua sur un bâtiment français à Nettuno, petit port de l'État pontifical, le 8 février 1719 \ Tandis qu'il voguait vers l'Espagne, ses voitures arrivaient à Yoghera; les Autrichiens les saisissaient (27 février) et envoyaient au château de Milan les voyageurs qu'elles portaient. On reconnut bientôt que le Prétendant n'en était pas; et en réalité on ne désirait pas le prendre. L'Empereur se tenait pour satisfait d'être le geôlier de la fiancée 3. Tandis que ce stratagème déroutait les Impériaux et, sans doute, émoussait la vigilance des Anglais dans la Méditerranée, le prince abordait à Roses, en Catalogne. De là, il se rendait à Madrid, où il fut reçu le 27 mars avec tous les
1. On a l'habitude de représenter George Ier comme agissant partout en vassal de l'Empereur à cause du Hanovre, plus qu'en roi de la Grande Bretagne (H. Martin, t. XV, p. 88). Cependant en fait, ici et autre part, c'est l'Empereur qui fait les volontés du roi. Précisément, a propos de cette arrestation, le cardinal Gualterio écrit à Jacques III (Gorgnolo, Ier novembre 1718) que l'ambassadeur impérial (Gallas) s'en est explique plusieurs fois et a dit que l'empereur n'est fas en position de rien refuser au duc d'Hanovre.
Brit. Mus. Additionnai Mss, n" 20,295. Cela est décisif, surtout quand on songe à l'énorme orgueil de la cour de Vienne et à son attachement
au catholicisme.
2 Dubois, en communiquant ces renseignements a L. btair, dit les tenir d'un homme sûr qui est dans la bouteille (sans doute ressouvenir de Molière). Stairà Graggs, Paris, 15 mars 1719. Rec. O/f., France, vol. 3o3, et Germany, vol. 212. En français.
3. Dubois affirma à L. Stair que l'Empereur avait donne 1 ordre .te remettre le prétendant en liberté, en cas qu'il eût été arrête a Milan. — L. Stair à Graggs, Paris, 6 mai 1719. En français. Rec. O/f., 1-rance, vol. 353.
honneurs dus aux têtes couronnées, à titre de roi d'Angleterre y.
Dans le camp opposé, le gouvernement français faisait ses préparatifs à Bayonne. Tel était l'état de dénuement où le règne de Louis XIV avait laissé la marine, qu'on fut réduit à demander à George Ier deux frégates pour escorter les navires de Bretagne et de Normandie qui allaient porter à Bayonne les munitions de guerre et de bouche nécessaires à l'armée en voie de formation. Le roi s'empressa d'acquiescer; il fît assurer le Régent qu'il pouvait disposer de tout ce qui était à lui. Il regardait, dit-il, ses intérêts comme les siens propres. Le Régent, par réciprocité, protesta que son attachement pour la personne et les intérêts du roi durerait autant que sa vie; et il se déclara prêt à suivre ses vues dans les affaires du Nord 2.
Dès qu'il eut connaissance des armements de Cadix, de leur importance et de leur objet, il en instruisit son allié. Celui-ci, le 10 (21) mars, se transporta chez les Lords, où étaient aussi réunies les Communes. Il leur dit qu'ayant reçu de son bon frère et ami, le R. T. C, des avis réitérés qu'une invasion allait être tentée subitement dans ses Etats par l'Espagne en faveur de celui qui prétendait à sa
1. « Grâce à Dieu, il arriva hier soir à celte cour et fut reçu par LL. MM. avec la plus grande tendresse et avec la générosité conforme à leur caractère ainsi qu'à la situation malheureuse d'un pauvre prince abandonné et persécuté par tout le monde ». Alberoni au comte llocca, Madrid, 28 mars 1719. Emile Bourgeois, Lettres intimes... Lémontey, t. I, p. 259, cite une lettre du maréchal de Berwick à Dubois, du 29 mars 1719, portant qu'Alberoni aurait reçu très mal le chevalier de Saint-Georges.
- Mais comment le maréchal aurait-il pu mander de Bordeaux, sa résidence, dès le 29 mars, des détails sur ce qui s'était passé, le 27, à Madrid? L'information adressée au maréchal avait évidemment devancé les faits. Elle est en contradiction avec la vraisemblance et avec la lettre d'Alberoni qui n'a aucun motif de tromper le comte Bocca son ami.
2. Stair à Craggs, Paris, 9, 30 janvier 1719. En français. Rec. Off., France, vol. 353. La complaisance du roi n'avait rien que de naturel. N'était-il pas de son intérêt que l'armée française fût pourvue du nécessaire?
couronne, il avait jugé à propos de les en informer. Il priait les deux chambres de prendre toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de l'Etat. Après son départ, les Lords demeurés seuls, les Communes revenues dans leur salle, mirent toutes les ressources du royaume à sa disposition. Les votes furent unanimes, à cela près que Robert Walpole ne put pas se tenir de railler les ministres qui avaient envoyé une flotte dans la Méditerranée et laissé l'Angleterre à découvert1.
En dépit du sarcasme, le roi avait dès lors une puissante flotte à l'entrée de la Manche, et des troupes sur les points les plus menacés. Pour ne rien négliger, il appela à la rescousse les membres de la Quadruple-Alliance. France, Hollande, Autriche, et leur demanda les auxiliaires slipulés dans le traité.
Déjà, le Régent lui avait offert son aide, tout ce qui pourrait dépendre de lui, disait-il, non seulement pour remplir ses engagements, mais pour donner au roi et à son ministère les preuves les plus fortes qu'il ne faisait point de différence entre ce qui les regardait et ce qui le touchait personnellement2. A Stanhope, Dubois promettait « tout ce que nous pourrions faire pour la conservation de la France, si elle était en danger3. »
En effet, le gouvernement français constitua immédiatement un corps d'armée de dix-huit bataillons (10 800 h.) et de dix escadrons (1000 h.), avec désignation des ports d'embarquement pour l'Angleterre 4. Six cents matelots, levés en Normandie et en Picardie, furent envovés à Ports-
1. UrtnsartVs Parliamentary Histor//, vol. VIT, p. 595 et suiv.
2. Dubois à Stair, Paris, 11 mars 1719. Dubois ajoute : « Je ne puis qu'applaudir à ces sentiments ». liée. 0//'., France, vol. 353.