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CHAPITRE XXIV

L'idée d'un congrès pour résoudre par un accord définitif les questions européennes seulement tranchées par les armes delà Quadruple-Alliance, avait décidé Philippe V à la paix, ensuite à l'alliance du 28 mars 1721 avec la France, et à celle du 13 juin suivant avec la France et l'Angleterre. Dubois en avait conduit les négociations préparatoires que rendaient particulièrement difficiles les prétentions excessives et contradictoires de l'Espagne et de l'Autriche. On ne pouvait s'exposer au congrès, ni à une lutte directe entre ces deux puissances, mises comme en champ-clos, front contre front; ni à quelque renversement de la situation, par une soudaine entente entre elles, comme Philippe Y en avait tenté l'ébauche, et cela, en face de la France et de l'Angleterre, jouées, objets de risée ; ni enfin aux manœuvres et complots des petites puissances. Dubois voulait, d'accord avec L. Stanhope, ensuite avec L. Carteret, que les puissances occidentales s'entendissent d'abord ensemble pour déblayer le terrain, pour aplanir un point, puis un autre; et ainsi, sans sup-

primer le congrès brusquement, le réduire à la simple signature du traité final, ou à moins encore : « Nous verrons, écrivait-il, le congrès de Cambrai employer la moitié de sa durée à régler son cérémonial, l'autre moitié à ne rien faire, jusqu'à ce que des incidents inattendus le fassent dissoudre *. »

Nous avons rapporté que, par égard pour le Régent, George Ier, entre plusieurs villes proposées pour le congrès, avait donné la préférence à une ville située sur le territoire français, Cambrai, siège archiépiscopal de Dubois, et que le Régent y avait acquiescé, juillet 1720. La date de l'ouverture en fut fixée au 15 octobre de la même année. En réalité, il ne s'ouvrit que quatre ans après. Mais, dès le mois d'octobre 1720, les ministres des diverses puissances commencèrent d'arriver. Ils occupèrent, par des fêtes et de vaines conférences, le temps que la France et l'Angleterre employaient à se rapprocher de l'Espagne, et à réduire par des négociations directes l'antagonisme entre Espagnols et Impériaux.

Si, par le traité de Londres en 1718, l'empereur Charles VI avait renoncé à toute prétention sur la couronne d'Espagne, et Philippe V aux anciennes possessions de la monarchie espagnole en Italie et aux Pays-Bas, certaines prétentions subsistantes semblaient démentir les stipulations écrites; quelques droits demeuraient en litige. Charles VI se parait quand même du titre de roi d'Espagne; il créait des grands (d'Espagne), des chevaliers de

1. Schaub à L. Carteret, Paris, 4 octobre, 6 novembre 1721. Rec. Off., France, vol. 3G3. — Seilhac, t. II, p. 162. Sévelinges, t. II, p. 398.

la Toison d'or, en alléguant que Tordre avait été institué dans les provinces belges à lui dévolues par le traité d'Utrecht. S'ingérant jusque dans l'exercice des droits régaliens en Espagne, il demandait, outre une amnistie en faveur de la Catalogne et de l' Aragon, le rétablissement des Fueros de ces deux provinces ; enfin la confirmation par les Cortès de la renonciation de Philippe V à ses anciennes provinces d'Italie et des Pays-Bas. Philippe Y rejetait bien loin cette exigence comme attentatoire à ses droits de souveraineté, à moins, disait-il avec malice, que, de son côté, l'Empereur ne fît sanctionner sa renonciation par toutes les diètes autrichiennes. L'expectative de Parme et de la Toscane, devenus fiefs impériaux, maintenant garantie à l'infant don Carlos, fournissait également matière à contestation.

Il ne fallait pas moins que la subtilité, la justesse de vues et la ténacité du cardinal pour conduire parmi les écueils, sans s'y briser, la barque montée par un équipage si disparate. Car c'était lui le pilote chef. Mais il serait oiseux de s'attacher aux vicissitudes d'une entreprise qui n'aboutit pas, du moins du vivant du Régent et de son ministre. Bornons-nous à telle scène qui montre Dubois aux prises avec le danger du naufrage.

L'Empereur, sans s'inquiéter de la tempête qu'il risque de déchaîner, s'est donné la provocante satisfaction de créer des grands d'Epagne. « Le cardinal, raconte Sutton1, s'emporta contre la mauvaise foy de l'Empereur, appelant cette démarche impertinente et insolente, et jurant et répétant plusieurs fois que puisque ce prince vouloit se ruiner, il auroit inévitablement six cent mille hommes sur les bras dans trois mois. Il dit à M. d'Acunha (ambassadeur

1. Robert Sutton à L. Carteret, Paris, 26 octobre 1721. En français. liée. Off., France, vol. 363.

de Portugal), parlant de la même chose, que le Czar aussy bien que la France et l'Espagne se jetteroient sur l'Empereur. » Son indignation exhalée, l'indifférence succède, l'une et l'autre calculées; quelques jours après, il accepte bénignement les explications « adoucissantes » de M. de Penterriedter. Il avait toujours regardé, lui dit-il, cette affaire comme une chose de si peu de conséquence qu'on ne devrait pas s'en formaliser. Il en avait écrit sur ce pied en Espagne... selon lui, les Anglais en avaient fait un si grand bruit et l'avaient si fort pressé de porter des plaintes à l'Empereur conjointement avec eux, qu'il n'avait pu s'y refuser. Mais, rapporte Sutton, « il ne se passa pourtant rien de pareil dans les conversations où je me suis trouvé avec luy. Tout ce qu'on luy dit fut qu'il en falloit attendre des éclaircissements... « Il y a longtemps que je me suis apperçu que cette cour désiroit de mettre de la mésintelligence entre le Roy et l'Empereur, et de nous charger de toutes les affaires odieuses auprès de sa Majesté Impériale. » — Et encore : « Il est trop visible qu'il y a lieu de se défier des manèges secrets de cette cour en ce qui regarde les intérêts du Roy et de ses Etats. On se tromperoit, à mon avis, si on croyoit qu'elle marche droit à notre égard. Elle me paroist bien aise de nous mettre dans les embarras, dont elle tâchera de profiter pour ses vues particulières. » Il y avait, on le voit, une grande différence de critérium entre Sutton et Schaub, l'un Anglais de la vieille roche, avec ses préventions à peine endormies; l'autre, Anglais d'adoption, mais avec assez d'esprit pour être libre encore. Sans s'arrêter cependant à l'humeur aiguë de Sutton, le cabinet britannique ne négligeait rien pour assouplir la raideur de celui de Vienne et pour contenter ses alliés de Madrid et de Paris.

Par l'influence du cardinal, le roi d'Espagne ordonna

de faire sans plus long délai l'échange des actes de renonciation, sans un seul mot de la création de grands d'Espagne à Vienne. Ensuite Saint-Saphorin travailla toute une année (1722) à arracher aux Impériaux l'inféodation ou investiture et l'expectative des duchés italiens en faveur de l'infant don Carlos avant l'ouverture du congrès (3 janvier 1723).

Au cours de cette négociation, il y eut des retards par le fait et par un singulier travers de Duhois. Lui, dont la plume, parfois négligée, courait leste et rapide1, à de certains moments, se pique d'honneur; amoureux du bien dire, il peine, s'applique, pèse les mots, comme le plus scrupuleux des rhéteurs, laisse couler les jours à poursuivre la perfection, tandis qu'il tient la diplomatie et les affaires en suspens.

Schaub (Versailles, 8 novembre 1722) complimente Saint-Saphorin des belles dépêches qu'il lui a envoyées de Vienne, « des compositions si bien circonstanciées et si bien adaptées aux gens qui dévoient les voir ». Elles ont eu une répercussion inattendue. « Leur beauté n'a pas laissé de faire ici quelque mal. Elle a réveillé l'émulation du cardinal, très engoué de belles dépêches; et il s'est piqué de vous en rendre une de sa propre façon. Or, comme il met beaucoup de temps à composer lorsqu'il a envie de briller, et qu'il lui reste extrêmement peu dans la journée pour cette sorte de travail par le nombre d'autres affaires dont il est accablé, il

1. « Il écrit de la langue nouvelle el si agile qu'on peut dire celle de Voltaire. » Michelet, La Régence,, p. 55.

lui arrive de faire les expéditions trop tard, pour vouloir les faire trop bien. »

Schaub s'efforce de persuader au ministre de découper, dans la dépêche venue de Vienne sur l'investiture, certaines parties, et de les retourner à leur auteur comme réponse pertinente. Mais le cardinal en a commencé une, « ce qui nous a menés jusqu'à aujourd'hui; encore ne sais-je si, aujourd'hui, elle lui paraîtra assez belle pour tomber sous vos yeux, et s'il ne prendra (pas) encore quelques jours pour la polir. Je m'applique tant que je puis à guérir de ces petitesses un homme qui a d'ailleurs de grandes qualités et certainement de bonnes intentions1. »

Les Anglais, en somme favorables aux Espagnols, tenaient la balance entre ceux-ci et les Autrichiens. « S'il n'y a pas de mal à donner quelque peur à la Cour impériale, il n'y a pas de mal aussi par rapport à l'Espagne de faire passer l'Empereur pour un peu plus redoutable qu'il n'est, pourvu seulement qu'on empêche qu'elle ne le croye tout-puissant et irrésistible ».

La dépêche de Saint-Saphorin, que Schaub a lue au Régent et au cardinal et qui a tant ravi ce dernier en émulation, a fait, dit-il, un effet merveilleux. « Car, quoiqu'ils n'ayent nulle envie de se brouiller, ni de nous brouiller avec l'Empereur, ils sont toujours excessivement jaloux de notre ancien faible pour lui (comme ils l'appellent); et rien ne les charme tant, que quand ils voyent que les ministres impériaux nous honorent de leurs soupçons et de leurs

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