Baudrillart, t. II, p
neuf ans séduisaient, le peuple, attaché d'ailleurs passionnément à l'enfant royal; à Versailles, ce ne fut qu'un jeu de l'arrêter (10 août 1722) après une dernière impertinence de sa part envers le Régent, et de le consigner dans sa terre de Yilleroy, de là, dans son gouvernement de Lyon. Il y finit sa vie obscurément en 1730.
Si d'abord le roi versa quelques larmes, elles se tarirent bientôt. La tendresse que lui portait son gouverneur avait été aussi par trop tyrannique1.
Le public ou, comme dit Barbier, les honnêtes gens, saisis d'abord de ce qu'il qualifie de coup hardi contre les lois 2, trouvèrent bientôt qu'il s'était fait prendre trop naïvement et se mirent à rire.
« Le pauvre maréchal, écrit Schaub, avoit son bon; et au sens commun près, rien ne sembloit manquer à sa probité. Une autre qualité dont il s'est toujours picqué, c'est la fermeté pour ses amis. Et il s'est acquis la réputation et le mérite de ces deux vertus par la parade constante qu'il en a faite. Mais quelque gré qu'on lui ait sceu de son envie démesurée de passer pour vertueux et patriote, son caractère prédominant de courtisan et de fastueux a prévalu, et jamais homme n'a porté si loin que lui ni la force de l'ignorance et des préjugés ni l'incapacité de juger et de se conduire. Les étrangers l'attribuoient à son grand âge; mais les gens du pais assurent que si l'on ne peut disconvenir qu'il n'ait radoté dans ces derniers
1. Le maréchal reparut à Versailles le 26 juin 1724; le lendemain il fut admis à saluer le roi, qui ne lui dit pas un mot (c'était sa coutume) et ne le retint pas (Barbier).
2. On ne doit point, dit-il, ôter le gouverneur du roi. Voilà un des premiers fruits du voyage de Versailles. Gela, continue-t-il, aurait été plus risquable à Paris, où tout le peuple aime et respecte le maréchal, t. I, p. 232. Nous ne parlons pas ici des petites manœuvres de l'évêque de Fréjus, comment il s'éclipsa et reparut spontanément, parce qu'elles n'entrent pas dans notre sujet.
temps, l'on doit convenir aussi qu'il a radoté toute sa
vie1
Et encore : « Yilleroy n'étoit propre à inspirer au jeune roi que du vent et de la morgue, avec une haine et une défiance outrée pour tous ceux qui n'admiroient pas aveuglément son bisaïeul2 ».
L'ascendant de sa victoire devait conduire le cardinal au but de ses désirs. Schaub le soutenait de tout le crédit de son gouvernement et répétait au duc d'Orléans qu'il fallait, à l'instant de la majorité, un premier ministre qui lui appartînt, pour éviter toute secousse, et lui assurer à lui-même la continuation de son pouvoir. Le prince, quoique très jaloux de son autorité, délibérait. Dubois, dévoré d'anxiétés, redoutait de plus l'opposition de M. le Duc. Mais les Anglais nous apprennent qu'il le dompta en gagnant Mme de Prie ; celle-ci lui expédia un courrier à Versailles pour lui dire que M. le Duc ne s'y opposait plus et qu'il pouvait se faire déclarer, ce qui eut lieu le soir même, contre l'usage 3.
En effet, le soir du 22 août (1722), le Régent, décidé enfin, les lettres patentes de principal ministre étant expédiées, présenta le cardinal en cette qualité à Louis XV. Il se réserva seulement la présidence des conseils et les états et ordonnances de fonds. On vit le gouvernement, dit
1. Dans Barbier: « Cependant, comme à Versailles tout est un peu de modo,, on dit à présent qu'on a bien fait, et qu'il radotoit. »
2. Schaub à L. Carteret, Paris, 12 août 1722. A L. Towshend même date. liée. O/f., France, vol. 364.
3. Grawford à L. Carteret, Paris, 2 septembre 1722. Rec. Off., France, vol. 364. Schaub, cela est assez curieux, annonce à L. Carteret cette nomination à laquelle il a si puissamment contribué, sans aucun commentaire.
Lémontey, s'enfermer dans une sorte de trinité royale et indivise, où Louis XV eut le titre, le duc d'Orléans la puissance le cardinal Dubois l'action et la volonté.
« Pour le coup, s'écrie Barbier, voilà une belle fortune. On dit aussi que cet homme-là est d'une politique infinie pour son ambition. Il ne fait aussi que cela, car il a soixante-huit ans; il ne boit pas, il ne voit aucune femme ni ne joue. Cela ne fait que rêver creux et travailler. »
Ce rève-creux eut une belle fin d'année : un rôle approprié à son rang", lors du sacre de Louis XV à Reims, le 25 octobre 1722; son élection à l'Académie française, le 19 novembre, à la place vacante par la mort de Dacier, la seule dignité qui pouvait être ajoutée à sa fortune, selon son expression. Peu de jours après, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres lui ouvrit ses rangs. Il se piquait de s'entendre au style lapidaire *.
Le 8 décembre (1722) mourut à Saint-Cloud Madame, mère du Régent. Ce prince en ressentit une cruelle douleur2, et il l'exprima ainsi au roi George, dont elle était cousine germaine :
« Accablé de la plus vive affliction que je puisse jamais éprouver par la mort de madame ma très honorée mère, arrivée le 8 de ce mois, après une maladie de plusieurs semaines où elle a fait paraître la plus grande piété et la plus parfaite résignation à la volonté de Dieu, j'espère que Vosire
1. Lors des mariages espagnols, il refit les devises de l'Académie, qu'il ne trouva pas assez adaptées au sujet.
2. Schaub à L. Carteret, Paris, 10 décembre 1722 : « Le cardinal ne quitte pas le duc d'Orléans, qui est inconsolable de la mort de Madame. » Rec. O/f., France, vol. 3G4.
Majesté contribuera à ma consolation par une nouvelle preuve de ses bontés pour moi en prenant quelque part à ma juste douleur et que la sensibilité de Vostre Majesté à ce triste événement ne sera pas seulement l'effet de l'estime et de l'amitié quelle avait pour cette princesse, mais encore celui de la considération de l'extrême perte que je fais1. »
Mais avant d'aller plus loin, il importe de remarquer que si Dubois ne pouvait pas se passer des Anglais, les Anglais non plus ne pouvaient pas se passer de Dubois. Il y avait entre eux partie liée, non pas de corrupteurs à corrompu, mais par la communauté d'intérêts politiques de premier ordre, c'est-à-dire la conservation de l'alliance qui avait élevé si haut le Régent et son ministre contre le mauvais vouloir et les embûches de la vieille cour adossée au roi d'Espagne; d'autre part, mis le trône de George Ier à l'abri des machinations jacobites, et permis aux deux gouvernements réunis de restaurer la paix de l'Europe après de si longs combats. Mais, à tout moment, la versatilité apparente du duc d'Orléans semblait menacer l'édifice d'un renversement soudain. Alors, les ministres britanniques, à l'appel du ministre français, venaient à la rescousse pour sauver la commune maison.
Il était dit que le cardinal ne connaîtrait jamais que des joies empoisonnées. A peine délivré de l'encombrant Yilleroy, il rencontrait un ennemi plus acerbe, plus dangereux, en quelque sorte domestique , dans la personne du fils de son maître, Louis, duc de Chartres. Il aurait