Rec. O/f., France, vol
peut-être succombé si le gouvernement britannique, des cenclu dans l'arène comme le Deus ex machina, n'avait combattu pour lui de toute la force de ses conseils et de son influence. Ce n'est pas l'un des moins curieux dans les rapports du Régent et de l'abbé Dubois avec les Anglais.
Le Régent, nous l'avons vu, avait de très bonne heure introduit son fils encore adolescent au conseil de régence pour l'initier aux affaires, début qui n'avait pas été heureux. Néanmoins, à l'instigation du maréchal de Villeroy qui, si nous en croyons Saint-Simon, agissait par malice pour lui nuire dans l'opinion par quelque démarche scandaleuse, il rétablit au profit de ce jeune homme, âgé tout au plus de dix-huit ans *, l'office de colonel général de l'infanterie, mai 1721. Puis, l'année suivante, il le fit entrer au conseil royal, juillet 17222. Le cardinal, lorsqu'il fut déclaré ministre principal, émit la prétention très rationnelle que les autres ministres vinssent travailler avec lui. Il ne doit y avoir, disait-il, aucune partie du gouvernement qui ne se rattache uniformément au premier ministre. En même temps, il remontrait combien il importait au Régent, pour l'époque de la majorité, que nul autre ne fût en situation de travailler immédiatement avec le roi. « Tout ce qui sera obligé de passer nécessairement par le premier ministre, ne peut échapper à S. A. R. et restera nécessairement dans ses mains. » Il proposait que le Régent reçût les secrétaires d'Etat et autres chefs de service à certains jours de la semaine; à d'autres jours, ils se rendraient chez le premier ministre, soit pour lui
i. Né en 1703.
2. Composé du Roi, du Régent, du duc de Chartres, de M. le Duc, du cardinal Dubois, et de M. d'Armenon ville, chancelier, en remplacement de Daguesseau.
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rendre compte, soit pour recevoir par son canal les ordres de S.A. R.1.
Or, le duc de Chartres manifestait l'animosité la plus violente contre un homme qu'il avait vu si petit personnage dans sa maison. Il disait que l'action de sa vie qui lui avait le plus coûté était celle de lui faire son compliment; et si son père l'obligeait à travailler avec le cardinal, il n'irait que pour l'insulter.
La déclaration de guerre était formelle.
La célébration du sacre de Louis XY et l'agitation en Angleterre contre les catholiques remplirent les derniers mois de l'année 1722. A la fin seulement, le gouvernement anglais, redevenu libre de ses mouvements, prit la situation au sérieux et identifia le maintien de Dubois avec le maintien de l'alliance.
D'abord, nous voyons le cardinal inquiet à l'excès des dispositions où les Anglais peuvent être à son égard et à l'égard de l'alliance, sans laquelle il n'est plus rien. Il se tient aux écoutes, recueillant avec anxiété les moindres propos susceptibles de marquer chez eux quelque penchant pour l'Autriche. Car les négociations préalables avec cette puissance étaient la pierre d'achoppement du congrès. Schaub lui fait honte de paraître alarmé par des nouvelles si frivoles, en l'assurant à nouveau que le roi demeurera ferme dans ses liaisons avec la France, tant que lui, cardinal, sera en place et y maintiendra ses principes. Une autrefois, il lui communique une lettre de L. Townshend à Saint-Saphorin, ambassadeur à Vienne. Elle est si rassurante que Dubois, transporté, le conduit « chaudement » chez le Régent pour la lui lire aussi, et il s'exprime dans les termes les plus forts tant sur la manière solide et sou-
1. Mémoire au Régent, 14 octobre 1722. Sévelinges, t. II, p. 300.
tenue avec laquelle L. Townshend parle des déclarations offertes par la cour impériale en dernier lieu, que sur le témoignage franc et cordial qu'il y rend à la candeur du Régent et du cardinal1.
Mais l'accalmie est de courte durée. Par bonheur survient une lettre de L. Carteret, datée du 28 décembre 1722, v. s. — 8 janvier 1723, n. s. 2.
Schaub répond, 20 janvier 1723.
« Elle est venue justement dans le temps que l'inquiétude du cardinal était montée au plus haut point. Et quand je lui appris que vous veniez de me mettre en état de la détruire radicalement, il ne peut le croire, et me dit en secouant la tête d'un air soucieux, que la chose devenoit très sérieuse. Mais je savois bien que votre lettre couchée avec tant de dextérité, de solidité et d'ingénuité, ne pouvoit manquer d'emporter conviction entière. »
Il la lui lit d'un bout à l'autre, en l'avertissant qu'elle est écrite, qu'il la lui communique dans la plus grande confidence. Chaque syllabe produit son effet. La lecture achevée, le cardinal veut se convaincre par ses propres yeux. L'ayant lue bien attentivement : « C'est, dit-il, parler en homme et en amy ». Et il ajoute que la liaison avec la France fait de George Ier l'arbitre du dehors et le rend inébranlable au dedans. Elle le rend aussi plus respecté à la cour impériale. D'ailleurs, la vraie figure d'un roi de la Grande-Bretagne, c'est d'être chef du protestantisme.
Et pour lui-même?
1. Schaub à L. Carteret, Paris, 2 janvier 1723. Très secrète, liée. Off., France, vol. 359. Ces déclarations de la cour de Vienne clochaient toujours par quelques phrases captieuses.
2. Elle ne figure pas au Record office, mais la substance s'en retrouve dans la réponse de Schaub, Versailles, 20 janvier 1723. Très secrète. ld., ibid.
« Votre lettre, mylord, et les réflexions qu'elle fît faire au cardinal n'ont pas seulement remonté parfaitement sa tête : mais votre conclusion luy fit un plaisir singulier, en ce qu'elle fait dépendre de ses principes et de son maintien la durée de nos liaisons avec la France. Il a des ennemis qui ne s'endorment point; les uns luy sont communs avec le Régent, et les autres s'attachent à lui aliéner ce prince, en quoy ils ne pourroient mieux réussir qu'en luy faisant regarder comme chancelante l'amitié du Roy, c'est-à-dire la base de toute la fortune du cardinal. Rien aussy n'est plus propre à décréditer leurs affaires étrangères dont le bon aspect, dû à l'union avec S. M., a fait jusqu'à présent la principale force tant du maître que du ministre. »
Schaub s'aperçut bien que le cardinal devait avoir essuyé quelque attaque là-dessus, à la vivacité avec laquelle il l'entraîna chez le duc d'Orléans pour lui montrer la lettre de L. Townshend à Saint-Saphorin, dont il a été parlé plus haut. De même pour la lettre de lord Carteret du 28 décembre, v. s., en appuyant sur la conclusion pour faire sentir combien le cardinal est nécessaire, et combien il est essentiel que le Régent se hâte de lui déférer avant la majorité tout ce qui constitue un premier ministre, seule forme de gouvernement qui puisse assurer la durée de l'autorité du duc d'Orléans, tandis qu'elle aura un effet tout contraire s'il la laisse imparfaite.
Mais le duc de Chartres!
« Je vois bien que ce qui tient le plus à cœur au cardinal, c'est que le duc de Chartres vienne aussy travailler chez luy, et donne l'exemple au comte de Toulouse et à quelques autres grands qui travaillent encore directement avec le Régent, et voudront par conséquent le pratiquer aussy avec le Roy quand il sera majeur. Or, le duc de
Chartres est étrangement animé contre le cardinal, auquel il ne se soumettra que par les ordres les plus sévères de son père; et le cardinal, qui n'ose en solliciter S. A. R., ne voit que moy seul qui puisse l'entreprendre. » Mais c'est un point si délicat que Schaub n'en parlera que quand il pourra espérer de convaincre le Régent, et cela de manière que S. A. R. elle-même lui en sache gré.
La journée décisive arrive enfin. Le 23 janvier 1723, le duc de Chartres met le feu aux poudres. En présence de son père, de La Yrillière et de Le Blanc, il dit au cardinal : « Je suis mécontent de vous, sachant que vous détournez mon père d'une chose qu'il m'avait déjà accordée ». Mais le cardinal n'est pas homme à se déconcerter. Il répond avec la mesure d'un tacticien :
« Je n'ay jamais parlé à Monsieur votre père de ce qui vous concerne qu'en votre présence; et j'ay parlé pour ce que j'ay cru être le mieux pour vous-même. Si vos intérêts pouvoient être contraires à ceux de votre père, je serois pour les siens contre les vôtres; mais ils sont inséparables, et ce seroit vous couper la gorge à tous les deux que de vous accorder ce que vous demandez. Je ne puis pas vous trahir pour vous complaire, tant que votre père se sert de mes conseils. Toute ma complaisance ne peut aller qu'à vous épargner ma vue; et je sacrifîeray volontiers le plaisir que j'ay à vous servir à la satisfaction que vous auriez de mon éloignement. Mais sachez que cette satisfaction vous seroit commune avec tous les ennemis de votre père. »
Le duc d'Orléans désapprouva son fils autant qu'il approuva le cardinal, mais pas avec assez de vigueur au gré de ce dernier, ce Comment voulez-vous, dit-il ensuite à Schaub, que je me tue à servir un prince qui donne champ libre à tous ceux qui luy parlent mal de moy et qui excitent contre moy et sa femme et son fils? Je suis las
464 LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS, de lutter contre sa famille, et j'irois plutôt me cacher au bout du monde que d'y rester assujetti davantage. » Il s'apaise pourtant à condition que Schaub ira sur-le-champ en faire de vives représentations au Régent.
Le représentant britannique s'empresse d'obtempérer. D'abord, il remet au Régent les lettres de condoléance du roi sur la mort de Madame. Ensuite, abordant la question de fond, il dit au prince qu'il approche d'un temps qui va donner lieu à des appréhensions; des malintentionnés répandent que l'Angleterre n'attend que ce moment pour abandonner ses liaisons avec la France. Il était revenu au cardinal des paroles imputées à L. Cadogan1. Sur l'inquiétude que le cardinal en avait ressentie, L. Carteret avait répondu de manière à détruire toute impression de change-' ment de la part du roi. « Je serai bien aise de le voir, dit le Régent, car je vous avoue que moi-même je n'ay pas été dans une peine médiocre et qu'il me tardoit fort de vous en parler. »
Schaub lui donna lecture de cette lettre du 28 décembre, v. s., dont, rapporte-t-il, tous les traits portèrent coup. Le Régent, très satisfait, déclara qu'il resterait inébranlable dans son intimité avec le roi et dans le système établi pour la tranquillité générale.
Après avoir ainsi préparé le terrain, c'était pour Schaub le moment d'en venir au véritable objet de sa démarche. On avait de l'inquiétude, dit-il au prince, non sur ses sentiments, mais sur sa situation. L'élévation du cardinal au premier ministère, moyen le plus propre de passer sans risque de la minorité à la majorité, paraissait rester à moitié chemin; ce que le public ne pouvait attribuer qu'à méfiance ou mésintelligence entre S. A. R. et Je cardinal.
1. Il aurait dit à Vienne que son maître ne faisait aucun fond sur la régence et qu'il regardait l'Empereur seul comme son solide ami.
Bien des gens cherchaient, disait-on, à lui donner de la jalousie contre le cardinal. « Je sais, interrompit le Régent, que l'on ne manque pas de bonne volonté pour nous désunir; mais il faudrait que j'eusse perdu le sens pour devenir jaloux du cardinal. Après tout, je pourrois encore me soutenir sans luy, mais il ne sauroit se soutenir sans moy. Je sais que je puis compter sur luy; mais je sais aussy qu'il ne sauroit me manquer sans se déshonorer et sans se perdre. » — « C'est par cette même certitude, luy dis-je, que nous sommes toujours si soigneux de la conservation du cardinal, étant convaincus par notre propre expérience et par la vôtre, qu'il est votre seul instrument auquel vous et nous puissions avoir une entière confiance. Mais votre persuasion ne suffit point. Il ne faut pas que le public la puisse mettre en doute; et on sait que l'on excite contre lui Mme la duchesse d'Orléans et M. le duc de Chartres. » — « Je ne puis pas, dit le duc d'Orléans, répondre de ma femme qui a toujours ses frères en tête; mais ce n'est qu'une femme, dont les importunités ne me séduiront point; et mon fils n'est qu'un enfant que je morigéneray bien. Il est vrai que mon fils s'entête sottement du travail direct avec le roi, et qu'il ne sait ce qu'il veut; mais je luy feray entendre raison là-dessus d'une façon ou d'une autre; vous pouvez y compter. Mais aussy le cardinal Dubois se tourmente plus qu'il n'est nécessaire de ces traits de jeunesse, dont il devoit bien croire que je viendrois à bout avec un peu de te m s et de peine. »
Après quoi le Régent assura de nouveau son interlocuteur qu'il ne lui laisserait rien à désirer par rapport au cardinal, de tout ce qui pourrait intéresser sa place, qu'il regardait comme la principale défense de sa propre autorité. « Le cardinal, ajouta-t-il, a plus d'esprit que moy, mais j'ay plus de courage que luy; et étant bien unis
ensemble, il ne pourra guère nous arriver de mésaventure, pour peu que nous soyons attentifs. »
Dubois persista dans sa défiance. « Ses discours sont bons, dit-il à Schaub, mais ce qui s'ensuit ne l'est pas toujours. » Même, il se serait abstenu d'aller au Conseil des Dépêches, qui se tenait à cette heure-là, si Schaub ne l'avait conjuré de ne pas prendre un air boudeur devant son maître, « vu, ajoute-t-il, que je pensois avoir déjà suffisamment lassé sa patience.
« Je ne l'ay point revu depuis, et rien ne presse aussy de luy apprendre les ordres que vous me donnez de faire tout ce qu'il me suggéreroit pour son soutien. Car, jusqu'à présent, il a plus besoin d'être bien conseillé que d'être servi par d'autres démarches1. »
C'est ainsi que le représentant de la Grande-Bretagne menait une chaleureuse et fructueuse campagne au profit du cardinal son ami, et tout à fait au gré du roi. Mais il n'en était pas de même auprès des ministres anglais. Leur orgueil de race était froissé qu'un étranger à peine naturalisé occupât à Paris un poste si élevé; et ils n'attendaient que le moment de le reconquérir au profit des natifs.
1. Schaub à L. Carteret, Paris, 26 janvier 1123. Très secrète. Bec. Off\, France, vol. 359.