CHAPITRE XXVII
La crise à date fixe vers laquelle on marchait alors à grand pas, objet de tant de compétitions, de passions et d'intrigues, c'est-à-dire la majorité du roi, s'accomplit le 16 février 1723. Le lit de justice tenu le 22 par Louis XV au Parlement de Paris confirma le gouvernement sur la base où l'avaient assis le Régent et les Anglais. « Mon oncle, dit le roi, je désire que vous présidiez après moi à tous mes conseils et je confirme le choix que j'ai déjà fait, par votre avis, de M. le cardinal Dubois pour premier ministre de mon Etat ! ». La régence prenant donc fin, le duc d'Orléans reçut par acte royal du 16 février, outre le pouvoir de présider après le roi à tous les conseils, le pouvoir de continuer à signer les états et ordonnances des fonds. Les séances des divers conseils furent réglées de manière à faire passer toutes les affaires par le canal du premier ministre et du duc d'Orléans.
Ce prince demeurait donc le véritable chef du gouvernement. Il put dire à Schaub qu'il n'y aurait nul autre
1. Ministre principal, août 1722, pendant la minorité et la régence; premier ministre à la majorité.
changement, hors qu'à la place du conseil de Régence, il y aurait un Conseil Royal composé de lui, du duc de Chartres, de M. le duc, du cardinal Dubois et de l'évêque de Fréjus. « Nous y mettons ce dernier pour plaire au roi; mais vous voyez bien que nous ne laisserons pas pour cela d'être les plus forts ». Et Robert Walpole réitère à Schaub de cultiver par-dessus tout la bonne correspondance avec le duc d'Orléans, de ménager le caractère instable du prince et même de ne pas s'opposer au rappel deLaw, dont quelquesuns parlaient '.
Les exilés, d'Aguesseau, Villeroy, Noailles, furent, par un Bon du roi, maintenus dans leur disgrâce et leur éloignement.
Le duc de Chartres, admis dans plusieurs conseils, ne fut plus inquiétant, quoique toujours rétif 2. Il dut résigner ses attributions de colonel général de l'infanterie. Le conseil de marine, seul conseil encore subsistant, fût supprimé et retiré au comte de Toulouse, autour duquel se rangeait la vieille cour; Morville le remplaça avec le titre de secrétaire d'État de la marine. Le cardinal réunit ainsi toute la puissance publique dans sa main. Une sage mesure d'apaisement à l'égard des légitimés donna au duc du Maine ainsi qu'au comte de Toulouse le rang au parlement audessus des ducs et pairs (avril 1723).
Enfin, une dernière gloire couronna, non sans quelque ironie du sort, la carrière ecclésiastique du cardinal. L'assemblée générale du clergé, ouvrant sa session aux Grands
1. Schaub à L. Garteret, Paris, 24 février 1723. Rec. Off., France, vol. 359. R. Walpole à Schaub, Whitehall, 19 (30) avril 1723. Coxe, Walpole, vol. II, p. 252.
2. Barbier rapporte (mars 1723) que le jeune homme ayant menacé son père de quelque frasque, celui-ci alla chez Mme d'Orléans et lui dit : « Madame, je ne sais à qui en a votre fils, il a aussi peu d'esprit que M. le Duc, il est aussi brutal que M. le comte de Charolois, et aussi fou que M. le prince de Conti. »
Augustins de Paris, lui décerna la présidence, 4 juin 1723. Point culminant, sommet extrême dune vie près de s'éteindre.
La nature l'avertissait par des symptômes redoutables. La maladie de vessie dont il souffrait depuis longtemps le rongeait avec une acuité qu'exaspéraient encore le tempérament nerveux de l'homme, le sentiment des haines qui l'enveloppaient, la jalousie de ne pouvoir tout concentrer dans ses mains. Les divers ministres s'étaient entendus malicieusement pour lui renvoyer toutes les affaires, même les plus menues, afin de le démoraliser, de le noyer, impuissant, désespéré, dans l'infini détail. À chaque contrariété, à partir du printemps de 1723, la fièvre le terrasse. Dissimulant son mal aux autres et à lui-même, il se cramponne à l'omnipotence; sa gloire est sa planche de salut.
Etrange aberration : comme entraîné par un accès du délire des grandeurs, il se flatte d'imposer au public, au moyen d'un spectacle extraordinaire, en affichant le rôle de chef de la force militaire. Monté à cheval, il passe en revue la maison du roi (fin d'avril). Mais ses contorsions, sous l'aiguillon de la douleur physique, provoquent, dans les rangs de la troupe, la risée qui retentit encore aujourd'hui autour de son nom, tandis que ce malencontreux exploit cause la blessure intérieure qui, bientôt, mettra fin à sa vie.
Les correspondances britanniques deviennent pour ainsi dire le journal de sa santé, empreint d'amitié pour lui, d'inquiétude sur les relations entre les deux Etats, quand
celui qui en est le créateur, le lien vivant, viendra à disparaître.
S'il parvientà l'accommodement des légitimés (avril 1 723), il le paie d'une atteinte de fièvre continue et de deux saignées. Dans les réunions privées, les ministres étrangers s'étudient à le ménager « sur le manger, sur le parler », à ne lui rien dire qui puisse lui coûter de l'application. A la moindre éclaircie, ils reconnaissent, à travers sa faiblesse, un fond de gaieté qui semble promettre le prompt retour de ses forces. Mais il ne peut endurer l'inaction. Or, dès qu'il se lève pour travailler, le frisson et la fièvre le ressaisissent. Aussi bien qu'à travailler il tient à se montrer en public, à faire son personnage de représentation. Le 25 juin, à Meudon, il reçoit à dîner la duchesse de Montague avec la famille du duc de Berwick1. La chère est magnifique, mais il ne déplie pas sa serviette. Les hommes d'Etat d'Angleterre l'étudient d'un œil anxieux.
Le cardinal, écrivait Crawford (26 mai), est remis de son accident de cheval à la revue. Mais il a tant d'infirmités qn'on ne doit pas compter qu'il supporte longtemps la fatigue des affaires. Il faudrait préparer près du duc d'Orléans un choix qui exclurait M. de Torcy, « notre ennemi mortel ». Crawford ne songe pas que le duc a un choix tout prêt qui n'est autre que lui-même. Cependant Schaub, que son amitié pour Dubois rend peut-être moins clairvoyant, rassure Robert Walpole (10 juillet 1723) : « La santé de M. le cardinal continue à se soutenir sans aucun accident de fièvre. Je sais, Monsieur, que c'est ce dont vous êtes le plus curieux. Aussy est-ce tout ce que j'ai à vous
1. Schaub nous apprend que le duc de Berwick aurait désiré être ambassadeur près de Philippe V, mais que ce prince lui donna une exclusion absolue et péremptoire. Le cardinal ne sait qui trouver pour l'Espagne. « La disette de sujets est extrême en France », remarque Schaub (26 mai).
mander aujourd'huy ». Le cardinal venait de destituer et d'exiler pour malversations Le Blanc, secrétaire d'Etat de la guerre. Cette grande résolution à prendre l'avait agité cruellement'. Au dehors, il surveillait de très près la cour de Vienne, qui manœuvrait pour se lier le moins possible dans la forme à donner par elle aux expectatives des duchés italiens. Il discute avec une clarté supérieure le projet impérial, et l'examen qu'il en a fait avec le duc d'Orléans. Mais « ils le soumettent entièrement, dit-il, aux lumières supérieures du Roy », lequel, du reste, partageait leur manière de voir, c'est-à-dire que ces papiers étaient captieux et à rejeter. Il y insiste en termes très lucides. L'esprit ne paraît pas affaibli par la maladie. Le moral, au contraire, est comme détrempé; et le premier ministre de France s'abandonne trop, au moins en paroles, à la discrétion d'une puissance étrangère, si amie qu'elle soit. « Le cardinal, écrit Schaub à L. Carteret (Paris, 12 juillet 1723), attend votre décision et promet de la recevoir avec docilité quand elle seroit diamétralement opposée à la sienne. Car vous ne pouvez avoir que de bonnes raisons. — Il ne m'a jamais paru plus confiant en S. M. ni plus résolu de vivre et de mourir dans la plus intime union avec elle. Je ne saurois assez vous représenter l'effusion avec laquelle il m'en a parlé depuis quelques semaines. Il étoit déjà très disposé à revenir de toutes Jes frayeurs que Destouches vouloit lui communiquer2. Mais d'un côté la conduite de
1. D'après Crawford à Robert Walpole, 7 juillet, et à L. Carteret, 10 juillet, il se crut empoisonné par Le Blanc, et prit deux vomitifs dans la même après-midi. Rec. 0//'., France, vol. 368. Robert Walpole, Whitehall, 18 (29) juillet 1723, donne mission à Schaub de féliciter le cardinal de la victoire qu'il a remportée sur sesennemis.il fait des vœux pour lui. Coxe, Walpole, vol. II, p. 253.
2. Destouches, chargé d'affaires de France à Londres, s'était laissé circonvenir par les jacobites et envoyait à Paris les renseignements les plus inquiétants pour la solidité du trône de George 1er.
472 LE RÉGENT, i/ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS.
M. de Saint-Saphorin (à Vienne), et d'autre côté la douleur où il vous savoit être de son indisposition, ont entièrement achevé de remonter sa tête. Et il s'en est plus d'une fois expectoré avec moy, jusqu'à verser des larmes de tendresse1. »
Au cours de l'été, tandis que George Ier séjournait en Hanovre, Chavigni fut envoyé en résidence auprès de lui. Les lettres de créance qu'il reçut du duc d'Orléans (Meudon, 1er août 1723) respirent une exaltation presque lyrique. Sans doute, comme de coutume, elles émanaient de la plume de Dubois, « Monseigneur, les succès ont justifié, grâces à Dieu, mon application à affermir l'union qui est entre le Roi et Yostre Majesté; j'y ai raporté tous mes soins et toutes mes veiïes, ils n'ont tendu dans tout le temps et dans toutes les occasions qu'à la rendre plus étroite et plus glorieuse à Vostre Majesté, et ils font aujourd'hui le fondement de la prédilection du Roi et de ses maximes. Convaincu autant que je le suis moi-même de toute la confiance que mérite Yostre Majesté, il ne me reste qu'à fortifier par mes conseils des dispositions qui remplisent tous mes désirs ; j'espère que M. de Chavigni... ne laissera échapper aucune occasion de faire remarquer à Yostre Majesté la persévérance de mes sentiments pour elle, la continuation de la confiance sans bornes que j'ay dans ses bontés2.... »
Le cardinal intervint aussi pour accréditer M. de Chavigni auprès de L. Townshend à Hanovre; Meudon, 3 août 1723.