Rec. Off., France, vol
« Si, dit-il, mes sentiments pour Votre Excellance avoient besoin que quelqu'un vous les expliquât, je n'aurois pu les confier à personne de plus capable de vous les rendre que M. de Chavigni. Il sait de quelle estime je suis pénétré pour vous depuis lontemps, et à quel point je porte l'idée de vos talents et de votre droiture. La preuve la plus forte qu'il puisse vous en donner, Milord, est de vous exposer fidèlement l'attention que j'aurai toujours à faire usage de vos lumières, et à vous communiquer ce que je croirai le plus propre à serrer les liens des deux couronnes. C'est un bien que j'envisage toujours comme notre objet principal; mais ce qui me touche personnellement dans ce concert, c'est qu'il m'unit étroitement à vos sentiments et qu'avec l'honneur du succès je puis encore partager votre amitié. J'en connois trop le prix pour ne pas la reconnoistre par l'attachement le plus inviollable et le plus respectueux pour Votre Excellence.
« Le cardinal Dubois !. »
La minute de la réponse préparée par L. Townshend a été conservée. Elle est en français, sans date, avec la simple mention : à Hannover. Le ministre britannique ne le cède pas au cardinal en courtoisie sur l'honneur, la vénération, sur l'éloge de M. de Chavigni, et il termine : « Vous trouvères toujours en moy une droiture invariable et un empressement très sincère à contribuer de tout mon pouvoir à une parfaite union entre les deux couronnes et à
1. Dans ce document, suprême expression de la politique de la Régence, dernier souffle du ministre en qui elle s'était incarnée, la signature seulement est autographe. Elle est intéressante à observer. Le mot Le est écrit avec la ferme élégance habituelle chez Dubois; le mot Cardinal, un peu long à tracer, est d'une main moins sûre; Dubois est tremblé. L'élan n'a pas dépassé les deux premières lettres. Le reste porte la grilTe de la maladie, le signe d'une ardeur qui s'éteint. L'homme est expirant. Rec. Off., France, vol. 358.
soutenir dans ma sphère ce grand système pour la tranquillité de l'Europe que Yotre Eminance a formé avec tant de sagesse, et qui fera honneur à sa mémoire jusque dans la dernière postérité. J'en donnerai des preuves à M. de Chavigni de tems en tems par la conduite que je tiendrai avec luy. Je m'ouvrirai toujours avec la plus grande franchise et je lui ferai voir en même tems l'attachement très respectueux avec lequel je suis... »
Cette lettre ne fut pas envoyée à cause de la nouvelle survenue delà mort du cardinal '. Ainsi la mort surprend, révèle à l'improviste la cordiale intimité des rapports entre les deux gouvernements. C'est une scène sincère de leur vie quotidienne qui- se place naïvement sous nos yeux et sert en même temps de tableau final.
Dans ces dernières journées, la maladie s'envenima. Le cardinal se raidissait, se faisait illusion et ne voulait pas entendre parler d'opération2. A la fin, seule voie de salut, le chirurgien appelé d'autorité par le duc d'Orléans put bien mettre à décourvert et déterminer la nature du mal au col de la vessie; il demeura impuissant contre la gangrène. Le lendemain de l'opération, Dubois expirait, 10 août 1723, à Versailles, âgé de soixante-sept ans.
Il y a peu d'exemples d'une fortune politique commencée si tard dans la vie, à soixante et un ans, et portée si haut en si peu de temps. Partir de la modeste fonction de précepteur d'un prince né dans la ligne collatérale, et, dans
1. On lit à la marge : Card. dyed 10 Aug. before this was sent. Rec. Off., France, vol 358.
2. Son principal remède était l'eau minérale de Bristol dont, au premier mot, le roi d'Angleterre lui avait envoyé 400 bouteilles.
l'espace de six ans, devenir secrétaire d'Etat, cardinal, premier ministre, plus encore, chef de la politique européenne, c'est là un rare phénomène historique. Ne supposet-il pas nécessairement chez celui qui le réalisa de rares talents, de grandes qualités?
Telle fut l'impression de l'étranger.
Schaub, en mandant la nouvelle à Robert Walpole (Paris, 11 août 1723), disait : « Je suis affligé jusque dans le fond de mon cœur... outre que j'y perds un amy, je sais que le Roy perd un homme qui lui étoit véritablement attaché par inclination et reconnaissance, qui était ferme dans ses principes quoique ses manières fussent quelquefois inquiétantes, qui abhorroit le trouble et la guerre, et qui se picquoit de la gloire d'être de meilleure foy dans ses traittez que jamais ministre de France ne l'ait été avant luy1 ».
« J'ai reçu hier, répond Robert Walpole (Whitehall, 5 [16] août), la triste nouvelle de la mort du cardinal. La perte d'un ministre de si grande capacité et de si bonne disposition ne peut manquer d'affecter sensiblement tous ceux qui veulent du bien à la cause commune. Je peux vous assurer que je prends ma juste part de ce malheur public ; et, en ce qui vous concerne particulièrement, la perte d'un ami si bon et si puissant doit vous être une affliction presque inconsolable; je vous adresse mes condoléances 2 » .
Au congrès, L. Whitworth (Spa 12 [23] août 1723) à Tilson (à Paris) : « La mort du cardinal a été un coup très malheureux ; et quoique je ne doute pas des bonnes intentions de M. de Morville3 ni de son dévouement au duc d'Or-