V. notre Ier vol. p
écervelé était encore à Paris. Il y fut arrêté, le 29 mars, et avoua sans difficulté. Le Régent se contenta de le garder prisonnier; et quand, au bout de cinq mois, il lui rendit la liberté pour satisfaire les dames de la cour, il dit simplement : « J'ai fait grâce à ce jeune homme, parce que j'ai vu dans sa conduite la folie de son âge, plutôt qu'un crime réfléchi ». Le marquis de Saillant, colonel de l'autre régiment de Bayonne, arrêté aussi dans le premier moment, fut élargi au bout de quelques heures *.
A l'autre extrémité de la France, en Bretagne, le cardinal fomentait l'insubordination de la noblesse et s'efforçait, par des promesses de secours, de la pousser à la révolte.
Faut-il s'étonner si, dès ce moment, le duc d'Orléans disait à L. Stair qu'il n'avait point d'accommodement à espérer avec l'Espagne tant que le cardinal y serait et qu'il n'y avait pas d'autre sûreté pour lui que de réduire 'Espagne à un état à ne pas pouvoir lui nuire? « S. A. R. m'a dit alors, continue Stair, qu'elle sçavoit que son salut lépendoit d'estre toujours étroitement unie avec le roy de la Grande-Bretagne et que je pouvois compter que cette maxime seroit la règle de toute sa conduite2. » Cependant, quoique irrité, le Régent restait d'avis, en dépit de 'Autriche, d'accorder à l'Espagne le nouveau délai de trois xiois pour adhérer à la Quadruple-Alliance. Il laissait ystématiquement la porte ouverte à la paix. Mais de cette réconciliation, il excluait Alberoni3. Même sur ses ins-
1. Lémontey, t. I, p. 232 et suiv. Mais il fut envoyé en exil chez son 3ère en Auvergne. Saint-Simon, t. XVII, p. 196.
2. Stair à Graggs, Paris, 2 avril 1719. En français. Rec. Ojf'., France, vol. 3o3.
3. On a attribué aux Anglais, d'après une lettre de Stanhope du mois l'août suivant, l'idée première de s'attaquer au cardinal et d'eu poursuivre e renversement. Elle était venue de bonne heure au gouvernement franais comme un moyen d'atténuer l'odieux de cette guerre. Dubois l'exprime
tances, l'Empereur fit sonder le pape par le comte de Gallas, son ambassadeur, à savoir s'il consentirait à priver le cardinal du chapeau; et le pontife s'y montra assez disposé pourvu que les alliés s'obligeassent à ne point faire de paix avec le Roi Catholique, sans que le Saint-Siège rentrât dans la jouissance des droits dont il était en possession en Espagne quelques années auparavant1.
Le moment des opérations militaires était arrivé.
Le plan du duc d'Orléans consistait à menacer la Biscaye et à diriger l'attaque sérieuse sur la Catalogne. C'était sans doute, en souvenir de ses campagnes de 1707 et de 1708 dans cette région. La flotte de l'amiral Byng devait y aider. Mais la facilité et la rapidité des succès de l'armée française sur la Bidassoa changèrent ses vues2.
Une avant-garde, sous le marquis de Cilly, franchit cette rivière le 20 avril (1719), s'empara le lendemain en courant de quelques fortins et, par un rapide coup de main , s'ouvrit l'accès de Passage, dont Alberoni avait fait le grand arsenal maritime et le port de construction de l'Espagne dans le golfe de Biscaye. Six gros vaisseaux sur les chantiers y furent détruits parce qu'ils n'étaient pas en état d'être lancés à la mer. On embarqua pour Bayonne les bois accumulés dans l'arsenal, sans
dès le 16 janvier (v. plus haut. p. 14); le Régent, le 2 avril. Le 24 avril, il dit à Stair que, dans sa conviction, il n'y a pas de paix possible sans avoir mis l'Espagne hors d'état de nuire; qu'il faut chasser Alberoni et remettre le gouvernement entre les mains des Espagnols. — Même langage, le 4 et le 7 mai. Bec. Off., France, vol. 353.
1. Id., ibidi, 15 et 16 mai. — Il s'agissait de droits fiscaux supprimés par Philippe V.
2. Stair à Graggs, Paris, 24. 29 avril 1719; En français. Rec. Off.. France, vol. 353.
LES HOSTILITÉS. CAMPAGNE DE 1719. 5o
compter une artillerie considérable1. Et ce qui était pour combler Philippe V de surprise, point de déserteurs dans celte armée qu'il s'était flatté de retourner d'un mot contre un gouvernement où il croyait avoir fait brèche par ses proclamations2.
Plusieurs erreurs ont été accréditées sur ces débuts de la campagne : à savoir, que les Anglais exigèrent la destruction des chantiers de Passage, qu'ils y tinrent la main par la présence du colonel William Stanhope , cousin du ministre3 et par la coopération d'une escadre.
Rien dans les correspondances britanniques ne donne lieu de supposer que les Anglais fussent les promoteurs de cette destruction. Berwick n'est pas pressé d'entrer en campagne, soit à cause des pluies, soit pour attendre, écrit-il, que les six vaisseaux soient achevés et goudronnés, sans quoi ils ne prendraient pas feu '*. Aucune allusion à la pression anglaise. Une fois maître de la place, Cilly les démolit parce qu'ils ne sont pas assez avancés pour être lancés à la mer5; or le Régent en est fâché. Il aurait voulu les faire achever et transporter en France avec les bois
1. Le maréchal de Berwick à L. Stair, Bordeaux, 26 avril 1719. En français. Rec. Off., France, vol. 353. « Ce coup, dit Saint-Simon (XVII, 196), fit exulter l'Angleterre, et fixa la certitude du chapeau sur la tète de Dubois. 11 montra une joie odieuse de cette funeste expédition, et toute la France une douleur dont personne ne se contraignit, et qui embarrassa le Bégent pendant quelques jours. »
2. Pas un déserteur : telles sont les nouvelles de l'entrée en campagne; Stair k Craggs, Paris, 29 avril 1719. Rec. O/f., France, vol. 353. Ensuite cette solidité de l'armée se démentit quelque peu, à moins qu'elle n'ait été exagérée dans le principe. A la fin de juin, les officiers évaluaient la désertion totale à 2,500 hommes. Colonel W. Stanhope a L. Stanhope, camp de Renteria, 27 juin 1719. En français. Id., vol. 354. Aucun officier ne fit défection. La jeune noblesse avait recherché avec empressement l'honneur de servir dans cette campagne. V. notre t. H, p. 285.
3. Le lecteur se rappellera que le colonel avait été adjoint à Bubb, à Madrid pondant l'automne de 1716. V. t. II, p. 101, 109. Il était donc tout désigné pour suivre les affaires d'Espagne.
4. Le maréchal de Berwick à L. Slair, Bordeaux, 11, 17 janvier, Bayonne, 7 février 1719. En français. Rec. Ofî'., France, vol. 353.