Lémontey, t. I, p. 2G
Il y avait une autre chose à faire et avec plus de sûreté et d'efficacité, c'est-à-dire d'encourager les Biscayens, ainsi que les autres provinces voisines à recouvrer leurs libertés qui avaient été opprimées par le cardinal seul, et dont le rétablissement n'était pas sujet aux mêmes difficultés qu'en Catalogne.
En s'exprimant ainsi, le duc de Berwick se cantonnait habilement dans la ligne de conduite adoptée par le Régent. A la différence de l'Angleterre, qui faisait la guerre au roi d'Espagne, la France faisait la guerre seulement au cardinal, et, vis-à-vis les Basques, prétextait les atteintes qu'il avait portées à leurs fueros. A le renverser du ministère, on ne s'attaquait ni à la personne ni à la souveraineté du roi, tandis que les Catalans domptés par Berwick en 1714, alors privés de leurs libertés, dont ils avaient fait si mauvais usage, et toujours autrichiens de cœur, étaient par principe les ennemis du trône de Philippe Y.
D'un côté donc, on prétendait seulement obliger le monarque à changer de politique et de ministre; de l'autre, on s'en prenait à l'essence même de sa royauté. C'est ce que le Régent ne voulait pas, ou du moins ne voulait pas encore et ne voulut jamais bien sérieusement. Les Anglais, nous l'avons déjà dit, ne se croyaient pas tenus aux mêmes ménagements. Mais le colonel, loin de s'arroger les airs de dictateur qu'on lui a prêtés, transmet tout simplement à son cousin les paroles du maréchal. Il ne les accompagne d'aucun commentaire fâcheux '.
1. Le colonel W. Stanhope à L. Stanhope, au camp devant Fontarabie, lOjuin 1718. En français. Il termine ainsi son compte rendu : « Cecy est en substance le plan du maréchal, à ce que j'ai pu conclure dans le peu de temps que je me trouve icy, et comme ce n'est que peu d'heures^ et que la poste doit partir incessamment, je suis obligé de différer à être plus ample jusqu'à ma prochaine ». Bec. 0//., Spain, vol. 163. Dans les suivantes, il s'exprimera du même stvle.
Cependant Philippe V, qui avait de la bravoure et croyait fermement qu'un petit-fils de Louis XIV exercerait sur les Français une attraction irrésistible, ne voulait pas rester enfermé dans son palais au fond de l'Espagne et attendre, inerte, les événements. Son poste, croyait-il, était à la frontière. Il préluda par un nouveau manifeste imprimé à Madrid, le 7 avril, intitulé : « Déclaration de S. M. Catholique sur la résolution qu'elle a prise de se mettre à la tète de ses troupes, pour servir les intérêts de S. M. Très Chrétienne et de la nation française ». Le 27 du même mois, il s'adressa à l'armée française elle-même. Il invitait les soldats à venir à lui et leur promettait que le jeune roi, une fois majeur, leur en témoignerait sa reconnaissance, promesse dont la potence démontra bientôt la vanité à ceux qui, s'y étant fiés, tombèrent aux mains du prévôt. Le jeune roi répliqua par la plume du Régent (20 mai) qu'il faisait la guerre non pas au roi, mais à un étranger (le cardinal Alberoni) qui opprimait la nation, et qui, en France, portait le roi d'Espagne à usurper une autorité imaginaire qui renverserait les fondements de celle qu'exerçait le roi légitime l.
La veille de sa proclamation à l'armée française, le roi d'Espagne était parti de Balsain pour le Nord, emmenant avec lui la reine, le prince des Asturies et Alberoni. A peine relevé de maladie, il ne se hâtait pas. Alberoni, chez qui l'esprit suppléait parfois le bon sens, n'avait pas confiance dans le prestige prétendu de son maître, non plus que dans la séduction des quatre pistoles offertes aux déserteurs. La mort de Charles XII, le désastre de la flotte des-