Carignena, 18 mai 171e.). Id., ibid
« Priez Dieu que je me trouve en état de contribuer palmes efforts à la paix; en ce cas on la verra bientôt. Le roi se regarde comme profondément offensé.; et malgré toutes les représentations, il a toujours cru que le point d'honneur et le respect de lui-même devaient passer avant tout autre intérêt et avant les maux que la guerre pouvait lui causer. Avec ses maîtres, on n'a qu'à faire des représentations et à obéir. C'est ce que j'ai fait de vive voix et par écrit dans le principe pour éviter la rupture; cependant, quand il s'est agi d'obéir, quoique je fusse opposé à la guerre, je n'ai pas faibli, si peu (pie ce fût, en zèle, en attention, en activité pour servir, comme je le devais, le roi, mon seigneur et bienfaiteur '. »
Il ne serait pas juste de blâmer trop rigoureusement le langage ni la conduite du ministre. Accordons qu'ils soient en situation 2. Mais ils ont le tort de s'exclure réciproquement. Peut-être sent-il tout le péril de la guerre. Peut-être préférerait-il sincèrement la paix, ne fût-ce que pour se donner le temps de mieux préparer la guerre. Par malheur, son maître, « son bienfaiteur », a résolu de tirer l'épée. Brisé s'il pousse trop loin la résistance, sa brillante existence d'aventure où se mirent encore tant de beaux rêves s'éteindra tout à coup dans le néant et l'ignominie. Mieux vaut tenter le sort des armes, puisque ainsi le veut le roi, et qui sait ? fournir à la Providence le loisir de se manifester in extremis. Comme un homme effrayé chante dans l'obscurité pour se donner du courage et projeter sur ses pas l'intimidation, de même Alberoni enfle la voix, à la façon
1. Tudela, 8 juin 1719. Lettres intimes d 'Alberoni au comte Rocca. publiées par Emile Bourgeois, à partir de 1713.
2. « Un ministre n'a pas d'autre droit que celui de faire des représentations. C'est là ce qui le distingue de son patron, qui est absolument maître de faire ce qu'il veut. » Alberoni au comte Rocca, Madrid. 29 novembre 1719. Ici., ibid.
du capitaine Spavento, héros fanfaron de la comédie du temps; hautement et au risque d'envenimer à l'excès le conflit, il annonce sur la route que le roi va en France pour ajuster les affaires de ce royaume; tellement que le Régent, à qui ces propos reviennent, ne sait que penser, attendu qu'il y a du désordre en Bretagne et qu'un armement très suspect se prépare à la Corogne. Avec un Alheroni, on doit s'attendre à des choses extraordinaires; car il n'a de ressource que dans un coup de désespoir ; serait-ce quelque profond dessein bien établi et concerté en France, pour occasionner une révolution générale? L'espérance de voir la ligue du Nord se former sous les auspices du tsar soutient-elle le courage de la faction espagnole en France, et fortifie-t-elle le cardinal dans l'idée de tenir ferme et de méditer des projets d'invasion? Telles étaient les inquiétudes du Régent et de l'abbé Dubois.
Inquiétudes superflues. Lorsque arrivé, le 11 juin, près du théâtre de la guerre, à Pampelune, avec le roi et la reine, le cardinal voit de près l'état des choses, Fontarabie assiégée, le Guipuzcoa, dont son administration financière a entamé les fueros, en négociation avec la France pour se donner à elle; les deux régiments de miquelets de cette province saisissant eux-mêmes les déserteurs français et les ramenant au camp où, sur l'heure, ils sont mis au gibet1, alors il comprend que, de ce côté encore, nouvelle déception comme au complot de Gellamare, la partie est perdue. Frappé de stupeur, il est réduit à fulminer contre l'abaissement des caractères en France, abaissement qui se manifeste en ce que les Français font véritablement la guerre et que le duc régent est bien servi dans ses desseins et dans ses maximes. « Il a avili tout le monde et l'a mis dans
1. Colonel Stanhope à L. Stanhope, 27 juin 1719. Rec. O/f., France, vol. 354.
une épouvantable crainte '. » Que dirait-il s'il savait qu'au premier mouvement offensif des Espagnols, le duc de Berwick est résolu d'aller les chercher sans perdre un moment, afin de ne pas lui donner l'occasion, étant si près de l'armée française, de la tenter et de l'entraîner à la désertion 2?
Déjà le cardinal, sans perdre non plus un moment, a entamé sa campagne de corruption. Il s'attaque au plus haut personnage par le sang dans le camp français, c'està-dire le prince de Conti.
Le Régent avait désiré que dans cette guerre de famille, un prince du sang parût sous ses drapeaux3. Louis-Armand, prince de Conti, âgé de vingt-quatre ans, vendit son concours cent mille écus. Orgueilleux, très étourdi, ses extravagances amusèrent et scandalisèrent l'armée. Tout semblait le désigner aux suggestions du tentateur. Le 9 juin, une lettre anonyme venue d'Espagne, que l'on attribua non sans vraisemblance à Alberoni, lui offrit la Sicile pour prix d'une défection '. Il préféra rester fidèle.
Trois jours après, Philippe V lui-même, authentiquement, portait ses séductions encore plus haut. Par une lettre du 12 juin 1719, adressée au prince de Conti pour la communiquer au Régent, il proposa à celui-ci l'appât d'un royaume à prélever sur la France.
1. Lettre au duc d Ormond, 28 juin 1711). Baudrillart, t. II, p. 365.
2. Col. SlanhopeàL. Stanhope, au camp devant Fontarabie, 13 juin 1719. En français. Rec. 0//., Spain, vol. 163.