‹ Le RégentChapitre 36 sur 196 · Weber, p · texte numérisé non relu

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Les soupçons de Pentenriedter étaient fondés particulièrement en ce qui était de la France. Nous avons touché plus haut cette question. L'abbé Dubois voulait fermement le maintien des expectatives en faveur de l'Espagne, donc le renouvellement du terme des trois mois autant qu'il serait nécessaire. Ainsi la lenteur rétive des Hollandais n'était pas pour lui déplaire, puisqu'il avait besoin de gagner du temps. Mais, d'autre part, elle le mettait dans une position assez ridicule, comme s'il leur servait de jouet. De là, un grand trouble dans ses idées, lui qui ne brillait pas par le sang-froid.

Perplexe, il l'était vraiment à bon droit : d'un côté obligé de parfaire la Quadruple-Alliance, son œuvre, par l'accession finale des Hollandais; de l'autre, ayant à craindre que si leur adhésion devançait intempestivement celle de Philippe V, elle ne fit déchoir ce prince des expectatives. Cela aussi serait son œuvre. Et s'il réussissait trop bien, quel esclandre en France! que devenir?

L. Stair était pressant. Lui, pour qui l'intérêt britannique immédiat prime tout le reste, aspire à mettre un terme à la situation privilégiée que les Hollandais se sont créée par leur savante temporisation. Diplomate altier, pouvant à peine souffrir que son gouvernement pense autrement que lui, à plus forte raison est-il, avec l'abbé, inébranlable et supérieur, aussi insensible que le marbre à ses agitations, à ses angoisses. Il les analyse pour Stanhope avec le sangfroid de l'anatomiste \

1. Nous tirons ce qui va suivre d'une très longue lettre (24 pp.) de L. Stair à L. Stanhope, Paris, 30 juin 1719. En français. Rec. Off., France, vol. 353.

Un jour, Dubois parle avec chaleur d'interrompre le commerce des Hollandais en Espagne; un autre jour, de laisser tomber cette négociation et d'affecter un silence morne. Ou bien, un certain matin (29 juin), son ressentiment se porte sur les Impériaux. Sans les expectatives, la paix sera impraticable. Il faut pousser la cour de Vienne à donner une nouvelle déclaration touchant la prolongation du terme. Si elle s'y refuse, elle montrera une ambition démesurée et le peu de cas qu'elle fait de ses alliés et de leurs intérêts, quand elle a une fois trouvé son compte.

Mais, répond Stair, si la prolongation est souhaitable en effet, il faut apporter à Vienne beaucoup de délicatesse et de retenue; le roi (d'Angleterre) a usé son crédit à cette cour, au point que l'Empereur paraît prêt à se jeter dans les bras des Espagnols et des Italiens; le pousser à quelque chose contre son gré et au delà de ses engagements, fera très mauvais effet; il est très important que les alliés restent unis, Alberoni n'ayant d'espérance que dans leur désunion.

A ces impassibles et judicieuses représentations, quelle est l'attitude de l'abbé?

« L'abbé , raconte Stair , eut beaucoup de peine à m'écouter. Il ne m'écouta effectivement point dans le commencement. Il se mit en colère et déclama contre l'Empereur... Je luy laissai dire avec beaucoup de patience; et je me suis contenté de luy mettre sous les yeux, froidement, où nous en serions si la désunion se mettait entre nous, et de quelle manière le Cardinal Alberoni triompherait de notre imprudence. Par dégrez, l'abbé revint à moy. »

Alors l'abbé propose un expédient que L. Stair applaudit parce qu'il ménage l'Autriche, c'est de faire courir le terme de la déclaration à partir du jour où Penterriedter avait été prêt à signer à la Haye.

Mais, dans le cours do la journée, c'est le Régent qui désapprouve. Mécontent des explications que Dubois lui apporte, il le quitte sans répondre, « marmottant quelque chose entre les dents ». Alors, le soir, Dubois va chez L. Stair et lui redit toutes les choses aigres qu'il avait dites dans la matinée contre l'Empereur; et il prêche la même doctrine en faveur de la prorogation de la clause qu'il qualifie simplement de comminatoire. L'ambassadeur tient la même conduite que le matin , c'est-à-dire le laisse parler. Ensuite il lui représente le danger qu'il y aurait pour tous les alliés, et principalement pour le duc d'Orléans, à se brouiller avec l'Empereur. Comme le matin, l'abbé se radoucit. Ils tombent d'accord de ne pas signer la déclaration dans le moment, mais de la donner si l'Empereur la demande.

Le lendemain, 30 juin, le duc d'Orléans, à son tour, exprime l'avis de laisser dormir la négociation à la Haye, de ne faire aucune démarche à Vienne touchant les expectatives; et si l'Empereur souhaite la déclaration touchant le terme, de la lui donner. Dubois, de son coté, reprend avec L. Stair la thèse de la nécessité des expectatives en faveur des fils de la reine d'Espagne. Ce dernier finit, à bout d'arguments, par le prier d'en écrire lui-même et d'expliquer ses propres sentiments à L. Stanhope !.

Le Régent se sentait en péril encore une fois comme en 1718, à l'enfantement de la Quadruple-Alliance. C'était lui que l'opinion mal informée rendait responsable d'une

1. « J'espère qu'il le fera, écrit-il à Stanhope. En un mot, à proportion que la peur <le l'Espagne diminue, la jalousie de l'Empereur augmente. » Les Français venaient de prendre Fontarabie le 18 juin.

guerre dont le réel auteur était Philippe V. Comment affronter davantage l'indignation publique s'il souffrait que, sous ses auspices, avec sa complicité, le roi d'Espagne fût déchu des compensations que le traité de Londres, déjà si mal vu, lui avait réservées?

L. Stair n'ayant pas qualité pour donner une solution, l'abbé, selon son conseil, s'adressa à L. Stanhope. Emu profondément, il écrivit (30 juin) une lettre inspirée de sa meilleure éloquence, pro avis et focis. Elle vaut qu'on s'y arrête l.

D'abord le thème obligé de l'indignation contre les Hollandais, la mauvaise foi que leur dernière chicane fait paraître. Dans cette conjoncture, il faut se conduire sagement pour éviter l'éclat qui pourrait décréditer l'alliance et fournir des prétextes au cardinal Àlberoni de soutenir les espérances qu'il donne au Roi Catholique; il faut suspendre les conférences sur cette matière, laisser agir les bienintentionnés pour faire craindre à ceux qui sont à la tète de cette cabale les inconvénients qui peuvent en arriver à la République 2.

Ici, l'abbé aborde l'épineux, le vrai problème : le défaut d'accession de la République pourra jeter dans quelque inconvénient avec la cour de Vienne, si elle prétend n'être plus tenue du délai de trois mois auquel elle avait consenti.

1. L'abbé Dubois à L. Stanhope, Paris, 30 juin 1719. Rec. O/f., France, vol. 353.

2. Voici le tableau peu flatté que Saint-Saphorin trace de la Hollande. à ce moment même : « Ceux qui ont gouverné la Hollande pendant la dernière guerre, avaient de grands principes de probité. Mais ceux qui s'appellent en Hollande de vrais républicains, et qui sont en effet des factieux, n'ont certainement aucun principe de droiture, et malheureusement ce sont ceux-là qui dominent à présent. Ils étoyent François sous Louis XIV, Anglois sous Strafford (négociations d'Utrecht), et ils sont présentement Espagnols ».

Lettre à L. Stanhope, Vienne, le 18 juin 1719. En français, Rec. O/f., Germany, vol. 212.

« Je ne vois point approcher le temps où il peut être question d'une nouvelle disposition des expectatives sans frémir, non pas seulement parce qu'elle rendra la paix d'Espagne beaucoup plus difficile et peut-être impraticable, mais parce que ce changement peut porter un coup dangereux à S. A. R. et la décréditer en France, et que lorsqu'on renouvellera le reproche qu'on luy a déjà fait d'exposer l'Italie à être entièrement subjuguée par l'Empereur, ses plus affidés serviteurs ne pourront plus répondre que S. À. R. en favorisant l'Empereur pour avoir la Sicile, avoit pris de sages précautions pour l'empêcher d'envahir le reste de l'Italie par la disposition des successions de Parme et de Toscane en faveur d'un prince d'Espagne.

« On avoit toujours regardé les trois mois donnés au Roy d'Espagne comme une clause comminatoire que les contractans renouvelleroient jusqu'à ce que l'Espagne acceptât la paix, ainsi qu'il en a esté usé à l'égard de toutes les clauses pareilles insérées dans les traitez; et la rigueur que l'Empereur veut exercer dans cette occasion ne xa que trop vérifier les prédictions qu'on a faites à S. A. R. et lui attirera beaucoup de reproches. La haine du gouvernement d'Espagne contre elle ne peut pas la faire soupçonner de regretter l'avantage que la famille du roy d'Espagne perdra en cette occasion. Mais elle ne peut être que très affligée du discrédit que cette variation lui causera. Je vous avoue, My Lord, que ces réflexions font un sujet de méditation bien triste pour moy. »

Néanmoins le duc d'Orléans ne balancera pas à exécuter avec fidélité ses engagements. C'est à ses alliés à considérer combien ils agiront contre eux-mêmes, en exigeant de lui des choses qui pourraient le décréditer. L'abbé propose de faire savoir à l'Empereur ce qui s'est passé à la Haye « avec les circonstances qui marquent notre candeur, et la

chaleur, et la sincérité avec laquelle nous avons agi pour obtenir et accélérer leur accession, et ensuite attendre ce qu'il désirera de nous. On aurait ainsi le temps de connaître plus particulièrement ses sentiments et sa bonne volonté pour le repos général et pour l'affermissement de S. A. R. »

L'Empereur apparaît ici au troisième plan, personnage de fond qu'on respecte et qu'on sacrifie. Car, quel que soit son orgueil, la guerre de Sicile le tient sous la dépendance des Anglais. Il suffira donc à Dubois de persuader les Anglais; ceux-ci qui ont besoin des Français, se laisseront gagner de bonne grâce, du moins le roi et son principal ministre Stanhope.

Dubois termine sa lettre en ramassant les motifs propres à toucher et à convaincre :

« Dans une si désagréable situation, je vous expose, My Lord, les premières pensées qui me viennent; et seur comme je suis de vos bonnes intentions pour le bien commun de nos maîtres et de la persévérance de S. A. R. à vouloir faire tous les sacrifices qu'elle peut faire pour entretenir une union étroite avec le Roi de la Grande-Bretagne, je puis vous assurer que quelque parti que S. M. Britannique juge à propos que nous suivions dans cette occasion, S. A. R. l'acceptera, et qu'elle croit ne pouvoir mieux faire que de se confier à vostre sagesse et à vostre amitié.

« Après avoir fait tant de sacrifices pour assurer la paix de l'Europe et particulièrement celle de l'Angleterre et de la France, et après avoir contribué si exactement et si efficacement à procurer le royaume de Sicile à l'Empereur, il seroit bien triste que lorsque nos efforts et nostre constance auroient conduit l'Espagne à résipiscence, la paix devînt impraticable par le retranchement de l'offre la plus

propre à la déterminer, et à estre regardée comme un moyen de supléer l'équilibre que la cession de la Sicile feroit perdre.

« Je soumets, M y Lord, à vos lumières et à rostre prudence les peines d'esprit et les embarras que la présente situation me cause et j'attens de vous la principale consolation que je puisse avoir. »

Un trait marquant et rare assurément dans la diplomatie, c'est que, chez l'abbé, la conduite des négociations devient facilement affaire de sentiment. Il veut toucher par le chagrin qu'il éprouverait; il a besoin de consolations. Il est sensible; et, à ce compte, point déplacé au seuil d'un siècle qui tant se piquera de sensibilité. Et, chose qui n'est pas commune non plus, on ne refuse pas d'y correspondre; on le console de chagrin en chagrin. Homme indispensable, on lui passe l'irritabilité des nerfs. Qui plus est, on travaille activement à le promouvoir à la pourpre cardinalice; et cette entreprise que nous omettons actuellement, se croise, se noue par mille nœuds compliqués à la vaste trame, si compliquée elle-même, dont les mailles couvrent l'Europe.

Si Dubois n'avait pas d'autre consolateur que L. Stair, il serait à plaindre. Le raide ambassadeur se plie aux instructions de douceur émanées de Stanhope; mais avec Craggs, comme il donne cours à ses humeurs, à ses soupçons! Gomme il est à l'affût des moindres griefs qu'il grossit avec une verve d'indignation dont la monotonie et le parti pris à la longue irritent et fatiguent.

Le 8 juillet, tandis que la lettre ci-dessus de Dubois par-

vient aux mains de Stanhope, Stair, se déchargeant de sa contrainte auprès de Craggs, accumule dans une lettre à celui-ci 1 les noirs pronostics sur les affaires du Nord (or, on n'était qu'à cinq semaines des conventions avec la Suède et la Prusse qui rassérénèrent l'horizon) : comment la cour de France se tiendra à l'écart et ne mettra pas seulement le petit doigt pour aider la Suède; comment sa pratique constante a été de combler ses alliés de tendresses, quand ils pouvaient lui être utiles, et de négliger ses meilleurs amis, quand ils avaient le malheur d'avoir besoin de son assistance; comment, à l'heure qu'il est, les dispositions de la nation française s'accordent avec le caractère personnel du Régent pour se réserver, pousser de leur mieux les Anglais dans les dangers et les difficultés et ne pas s'en mêler.

C'est ce qu'ils ont fait partout : en Espagne, dans les négociations avant la rupture, laissant tous les pas difficiles au roi et à ses ministres; à Vienne, l'odieux de toutes les conditions désagréables exigées de l'Empereur; en Hollande, faisant savoir qu'ils auraient signé l'instrument de l'accession des Etats, si les ministres anglais avaient consenti à faire de même; et après avoir déclaré à plusieurs reprises à l'ambassadeur hollandais qu'on ne souffrira pas qu'ils aient le profit du commerce de l'Espagne, maintenant qu'on touche la corde de l'interrompre, elle ne rend plus aucun son; et si l'on fait une déclaration dans ce sens à la Haye, on laisse aux Anglais le mauvais rôle2.

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