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CHAPITRE VI

L. Stair, qui ne le cédait à Dubois ni en vigilance ni en soupçons, avait remarqué en fronçant le sourcil les mouvements des ministres de certaines cours d'Italie. Le Régent et l'abbé le tirèrent d'anxiété en lui apprenant que le duc de Parme s'interposait pour procurer la paix par ses représentants, l'abbé Landi à Paris, le marquis Annibal Scotti à Madrid1.

Philippe V, en effet, avait emporté de sa triste campagne de Navarre le sentiment de la nécessité de la paix. Mais par point d'honneur, il ne voulait pas faire d'ouvertures sous le coup de son affront. Les événements de Sicile lui fournirent une propice occasion.

Le marquis de Lede, général de l'armée espagnole, avait dû renoncer à bloquer Melazzo, que les Anglais ravitaillaient par mer et que les Autrichiens, après de longs délais, secoururent enfin avec un puissant corps d'armée.

1. L. Stair à Craggs, Paris, 8 juillet 1719. En anglais. Hardwicke Papers. p. 585.

Il se replia à l'intérieur sur le poste de Franca Villa, où le comte de Mercy, nouveau chef des Impériaux, alla le chercher. Mais Lede se défendit brillamment et le battit, 20 juin 1719. Par malheur, il ne sut pas ou ne put pas poursuivre son avantage. Une guerre de postes se continua sans autre effet que d'occuper inutilement, loin de l'Espagne, ce que Philippe Y possédait encore de bonnes troupes.

Du moins, le roi jugea avec raison que le lustre rendu à ses armes lui permettait de parler de paix honorablement. Telle était aussi la pensée du duc de Parme, à la vue de sa frontière bordée d'Autrichiens brûlant de la franchir. Au milieu de juillet, il fit proposer à Paris un congrès sous la médiation du pape. A Madrid, il tenta auprès du roi et de la reine, sa nièce, une démarche plus sérieuse.

Il envoya au roi et à la reine d'Espagne le marquis Scotti, le même qui les suivit à Tudela en Navarre, pour leur conseiller la paix1. Ils répondirent qu'ils y étaient très inclinés pourvu qu'elle pût se faire en ménageant l'honneur. Alberoni, de son coté, dit au ministre de Parme que ce n'était pas sa faute si on avait commencé la guerre, ni si on la continuait. L'abbé Landi, par ordre de son maître, porta les paroles des uns et des autres à la connaissance de l'abbé Dubois. Celui-ci répliqua que l'Espagne n'avait qu'à accepter les conditions des alliés2.

1. Le duc de Parme à son secrétaire à Londres, Colorno, 30 juin 1719. Rec. O/f., France, vol. 351.

1. L. Stair à L. Stanhope, Paris, 10 juillet 1719. En français, Rec. O/f., France, vol. 35 l.

Langage de mauvais augure, comme si Dubois eût connu d'avance l'étrange mission de Scotti. Même défiance, chez le Régent. « Il n'est pas en disposition de se laisser amuser. Il est plus affermi que jamais dans l'idée qu'il ne peut pas y avoir de bonne paix sans le renvoi du cardinal. » Ainsi s'exprime L. Stair1.

Ce jour-là, 10 août, Scotti est arrivé à Paris; et, alors, selon les instructions de Philippe V, se joue la comédie la plus singulière.

Le 12 août, Scotti vient annoncer à Dubois qu'il a su disposer la reine à la paix, que le roi s'est laissé fléchir, qu'il n'a plus de difficultés sur les choses importantes. Il lui reste seulement de la délicatesse sur le point d'honneur pour laquelle il sera facile de trouver des expédients. Les propositions dont il est porteur seraient sûrement du goût des alliés; mais il a ordre exprès du roi d'Espagne de ne les communiquer à qui que ce soit, avant de les avoir mises sous les yeux du marquis de Beretti Landi (l'ambassadeur d'Espagne à la Haye). En conséquence, il demande un passe-port au duc d'Orléans pour se rendre en Hollande.

Dubois répond qu'il paraît extraordinaire qu'avec des propositions si bonnes et si capables de rendre la paix à l'Europe, on en fasse mystère au duc d'Orléans. Cela donnerait lieu aux alliés de soupçonner que le prince se ménage une négociation secrète et séparée. Il fallait préalablement consulter l'Empereur et le roi d'Angleterre.

Le lendemain, l'abbé Landi (envoyé du duc de Parme à Paris) va dire à L. Stair que, d'après Scotti, la paix est immanquable; que tout le monde sera content des propositions du roi d'Espagne, aussitôt que Beretti Landi en aura fait l'ouverture. Stair lui fait observer qu'il est peu vrai-

1. Lettre à Graggs, Paris, 10 août 1719. En anglais. Hardwicke Papers, vol. 11, p. 584.

semblable que les alliés veuillent commencer une négociation à la Haye; il s'étonne qu'un homme d'esprit comme lui, Scotti, se soit chargé de passer par la France et de demander un passe-port au duc d'Orléans pour aller faire des propositions en Hollande, propositions qu'il était obligé de cacher au duc d'Orléans. Selon lui aussi, il est nécessaire de consulter au préalable le roi d'Angleterre et l'Empereur.

Landi défendit son compatriote, sur ce qu'il avait prévu cette difficulté avant de sortir d'Espagne; mais on l'avait voulu ainsi absolument. Scotti croyait qu'Alberoni avait pressé son départ, jaloux du pouvoir qu'il acquérait de jour en jour sur l'esprit de la reine. 11 raconta aussi que le roi d'Espagne était hors d'état de continuer la guerre; comment lors de la marche sur Fontarabie, le cardinal s'était jeté aux genoux du monarque pour l'en dissuader en lui disant qu'avec les troupes qu'il avait, il n'était pas question de faire la guerre et qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre que de la finir promptement.

En dépit de cette confidence, Stair et Dubois furent d'avis que quelque intention qu'Alberoni pût avoir en envoyant Scotti, il n'y aurait nulle sûreté à faire la paix avec le roi d'Espagne, à moins qu'Alberoni ne fût renvoyé et le ministère remis entre les mains des Espagnols; que le duc d'Orléans aurait beaucoup plus à craindre que pendant la guerre; qu'il ne fallait pas se laisser amuser, mais pousser la guerre avec vigueur, remettre les Aragonais et les Catalans en possession de leurs libertés et privilèges, etc.

Le Régent, clans un entretien avec L. Stair, confirma le langage de Dubois. La paix, dit-il, ne serait ni sûre ni solide sans l'éloignement d'Alberoni. Cependant si le Roi (de la Grande-Bretagne) avait des raisons particulières de souhaiter la paix au plus tôt, sans insister sur l'éloignement

du cardinal, il y déférerait. Stair répondit que ses raisons de souhaiter l'éloignement d'Alberoni étaient si fortes et si bonnes, par rapport à ses propres intérêts, et même aux intérêts du royaume, qu'il était sûr que le roi penserait comme S. A. R. Mieux valait continuer la guerre quelques mois de plus pour pouvoir faire une paix stable et solide, que de se presser par impatience de conclure une paix simulée de la part de l'Espagne et qui ne durerait point.

Le soir du même jour (14 août), Scotti fut reçu par le Régent et se tint « boutonné » avec lui1. Naturellement, le Régent resta convaincu que cela n'était pas sérieux; et il suspendit le passeport jusqu'à la réponse du roi d'Angleterre et de l'Empereur. 11 va sans dire que l'un et l'autre furent d'avis de le refuser.

Scotti demeura donc à Paris et ne reprit le chemin de Madrid que dans le courant d'octobre.

Sa mission à la Haye n'avait été qu'un piège assez grossier, tendu par qui l'envoyait aux gouvernements de France et d'Angleterre. En laissant accomplir ce voyage, ils auraient, les yeux fermés, livré à la Hollande, leur récalcitrante alliée, le rôle d'arbitre de la paix et de la guerre, arbitre acquis d'avance à une cour, qui rendait à la République ses beaux jours d'hégémonie européenne. De victorieuses qu'elles étaient, les deux puissances descendaient bénévolement au rôle de demanderesses; l'Espagne reprenait pied comme leur égale, les bafouait par le mystère offensant de son procédé et annulait moralement l'arrêt du sort des armes. Cette tactique donnait tout lieu de croire que le plan de la cour de Madrid était d'amuser, de réduire à rien la campagne dans la Péninsule, de faire négliger à

1. L. Stair à L. Stanhope, Paris, Vô août 1710. En français, 2i pages. Hec. O/f., France, vol. 354.

l'Empereur de transporter ses troupes en Sicile, surtout de retenir de son coté les Hollandais. Mais ni le duc d'Orléans et George Ier, ni Dubois et Stanhope n'étaient hommes à donner dans de tels panneaux.

Que Philippe V, mélancolique, l'esprit troublé jusqu'à la manie, égaré par sa haine contre le Régent, se berçât du rêve de le narguer et de trancher contre lui, par-dessus sa tête, la question de l'équilibre européen, cela se conçoit à la rigueur. On peut accorder aussi que le cardinal, enchaîné aux volontés de son maître, se prêtât à une manœuvre qui, de plus, lui rendait le service d'éloigner de Madrid un rival d'influence. Mais ce qui condamne en lui l'homme d'Etat, ce fut de croire sérieusement une telle négociation susceptible d'être menée à bien. Il se plaignit amèrement à don Louis d'Acunha, ambassadeur de Portugal à Madrid, qu'on n'eût pas permis à Scotti d'achever son voyage. Le roi, disait-il, était résolu à la paix telle que les alliés la désireraient, sauf la manière d'en proposer les conditions pour sauver son honneur; il désirait que quelqu'un s'interposât, de sorte qu'il ne fût pas obligé de dire de but en blanc aux puissances en guerre avec lui qu'il était prêta subir leurs lois.

Comme, à ces mots, don Louis offrait les bons offices du roi de Portugal, le cardinal, au lieu de répondre, se reprit à déplorer qu'on eût interdit le passage à Scotti. Il était clair, s'écria-t-il, que les alliés étaient résolus à rester sourds à toute proposition de paix, et que rien ne les satisferait que la ruine entière de l'Espagne1.

Quelle énorme exagération de taxer ainsi un traité portant reconnaissance de Philippe Y par l'Empereur à

1. L. Stairà Craggs, Paris, 4 octobre 1719. En anglais. Stair parle d'après une lettre de don Louis d'Acunha au comte Ribeira, ambassadeur de Portugal à Paris. Rec. O/f., France, vol. 354.

titre de roi d'Espagne, et garantissant à ses fils l'expectative de Parme et de la Toscane !

Même style avec plus d'éclat encore à la note finale, dans une lettre à son ami, le comte Rocca, ministre des finances de Parme. Il parle du succès de ses efforts auprès du roi pour le décider à une paix qui sauvait son honneur, du départ de Scotti pour la Hollande, de l'obstacle apporté en France à l'accomplissement du voyage, et il conclut par ce cri comique à force d'outrer la tragédie : « Nous sommes dans un siècle de monstruosités inouïes1 ». Le tout, parce que les alliés n'avaient pas été d'humeur à se laisser soustraire par un politique malicieux la supériorité acquise les armes à la main. Comment, lorsqu'il se permettait à l'égard du gouvernement français une démarche où se combinaient l'offense et la mystification, comment pouvait-il écrire à Scotti qu'il avait espéré que le duc d'Orléans terminerait le différend avec le roi d'Espagne en gentilhomme et en parent*?

Ici se place, datée de Hanovre, 22 août (2 septembre 1719), une lettre de L. Stanhope à Dubois, en réponse à une lettre de l'abbé du 9 août, relative, on le comprend, aux affaires du Nord, où il s'agit de conserver du moins la Poméranie à la Suède, et aux affaires d'Espagne, où l'on se prête à favoriser l'insurrection des provinces du nord. Stanhope vise également la grande lettre ci-dessus de Stair, du 13 août, touchant la mission de Scotti3.

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