Baudrillart, t. II, p
2. La lettre de Stanhope est en français. Goxe, t. II, p. 229, en a donné des fragments par lui traduits en anglais et qu'on a retraduits en français. Nous donnons le texte original resté inédit jusqu'ici, à ce que nous croyons.
consentir à la paix qu'en le perdant. C'est son ambition et sa. fureur de se rendre fameux qui luy ont fait entreprendre la guerre contre toutes sortes d'engagements, contre la foy des traittez les plus solemnels, et contre des promesses encore plus sacrées clans sa religion; s'il est contraint à poser les armes et à recourir à la paix, il ne cédera à cette nécessité que dans la résolution de s'en venger le plutôt qu'il pourra ; il ne faut point s'imaginer qu'il pût jamais perdre de vue ses vastes desseins, ni la volonté de les reprendre et d'en tenter l'exécution de nouveau, lorsque le rétablissement de ses forces et le ralentissement des puissances alliées le flatteroient d'un plus heureux succès.
« Il est versé dans toutes liaisons qu'il y a à prendre pour les faire réussir. Il ne cesseroit de les cultiver avec soin; et quand il en seroit tems, il sauroit s'en servir d'autant plus dangereusement pour vous et pour nous que ses imprudences l'auront rendu plus circonspect et ses revers plus animé. Il nous a avertis lui-même des dangers d'une paix simulée. Il est incapable d'en faire d'autre; il se croit permis tout ce que ses forces luy permettent, et nous devons louer Dieu de ce qu'il n'y a pas plus exactement mesuré ce qu'il a entrepris. Il ne reconnaît d'autre paix que l'épuisement et l'impuissance ; et quand il y sera réduit, ne permettons point qu'il s'en relève.
« Exigeons du Roi catholique qu'il le chasse d'Espagne; nous ne saurions lui proposer de condition plus salutaire tant pour luy que pour ses peuples. Nous devons cet exemple à l'Europe, pour intimider tout ministre téméraire qui voudroit impudemment s'attaquer aux traitez et aux princes personnellement par les voies les plus indignes. Quand ce cardinal sera une fois chassé de l'Espagne, les Espagnols qui s'empareront du ministère auront soin de ne l'y plus laisser rentrer; et le roi et la reine
\->'y LE RÉGENT, L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS,
même doivent en perdre toute envie par l'expérience qu'ils font de ses pernicieux conseils. Toute paix faite avec le cardinal ne seroit proprement de son côté qu'un armistice sans terme ; et nous ne pourrons nous y reposer que quand nous la ferons avec un ministère espagnol dont le système sera radicalement opposé à celui du cardinal, tant par rapport à la France que par rapport au reste de l'Europe ».
La fermeté et la raison s'exprimaient par la plume de Stanhope, si ce n'est peut-être qu'il chargeait un peu trop le cardinal et pas assez le roi. Quoi qu'il en soit, les apparences étaient criantes contre le premier. Quelques pacifiques sentiments qu'il pût prétendre de son fond, il n'était plus dans l'action qu'une très dangereuse machine de guerre.
D'autre part, en ce qui regarde le gouvernement français, il est aisé de reconnaître que le ministre hritannique, au lieu d'imposer ses vues, entre dans celles de son allié. Ils eurent même à ce moment un curieux échange de courtoisie. Tout à l'heure, nous voyions, dans la lettre de L. Stair du lo août, que le Régent, tout en disant que la paix ne serait ni sûre ni solide sans l'éloignement d'Alberoni, souscrivait néanmoins à n'y pas insister si le roi (George) avait des raisons de souhaiter la paix au plus tôt sans cette condition. Maintenant Stanhope, après avoir établi si vigoureusement que le maintien d'Àlberoni est incompatible avec la paix, va au-devant de la même concession à faire au Régent.
Ce point concernant, dit-il, la sûreté de S. À. R. et le repos de la France plus immédiatement que la Grande- Bretagne, le roi s'en remet entièrement à la décision du Régent. S'il persiste qu'il faut pousser le cardinal à bout, on continuera la guerre jusqu'à ce que le roi catholique ne
puisse plus nous refuser de s'en défaire. Si le Régent juge nécessaire de ne pas insister sur l'expulsion du cardinal, nous nous y conformerons aussi. Mais dans ce cas il faudrait pousser le cardinal avec la plus grande vivacité : plus il auroit peur, plus conseilleroit-il la paix. Peut-être s'il se maintenoit et nous étoit redevable de sa conservation, seroit-il plus fidèle à sa reconnaissance qu'à ses engagements. Mais toujours seroit-il très dangereux de s'y fier1. Ces deux documents, tant la lettre de L. Stair à Stanhopc du 15 août, que celle de L. Stanhope à Dubois du 2 septembre, n'éclairent-ils pas d'un jour inattendu, aussi bien que certain, les rapports confidentiels des deux gouvernements? Où est l'arrogance dont on a l'habitude de taxer les Anglais? Où sont les sommations tyranniques par eux signifiées de si haut à un allié qui les subit de si bas? Peut-on dire aussi que l'Angleterre ne négligea rien pour faire échouer la mission de Scotti? Cette mission elle-même n'était-elle pas entachée de vices rédhibitoires qui la condamnaient à un sûr avortement?
1. Rec. Off'., France, vol. 354. Sans reproduire ici le texle même de Stanhope, nous le suivons de très près. Craggs écrit à L. Stair, le 5 octobre : « Nous sommes tout à fait de l'avis du Hëgent que l'expulsion du cardinal Alhéroni est le meilleur moyen de parvenir à une bonne et solide paix. » Stair Paper?, vol. XIX, B. The Stair Annals, vol. 11, p. 40^.