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CHAPITRE YII

Tandis que cet incident bizarre, c'est-à-dire la mission de Scotti, était plutôt de nature à aigrir encore davantage les deux cours de France et d'Espagne Tune contre l'autre, les affaires du Nord demeuraient en suspens. Mais après avoir tenu George Pr dans des anxiétés prolongées, elles allaient se résoudre à sa satisfaction, et, par une suite nécessaire, réagir à l'avantage du Régent.

En 1719, Pierre-le-Grand, frustré de sa meilleure épée par la mort si récente de Charles XII, et toujours hostile à George Ier, n'était pourtant pas réduit à un isolement irrémédiable. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ie', ne pouvait-il pas se laisser tenter si, parmi les possessions suédoises, outre Stettin, qu'il tenait déjà dans la Poméranie ultérieure, il lui étoit donné par l'alliance moscovite de s'attribuer encore Stralsund et la Poméranie citérieure? Frédéric IV, roi de Danemark, continuait la guerre sur les frontières de Norvège et de Suède, où Charles XII l'avait portée.

En Pologne, Auguste II était client du tsar, ayant reçu de lui deux fois sa couronne. Ainsi les éléments d'une ligue du Nord subsistaient toujours. Le Hanovre demeurait à découvert. En Angleterre, le parti jacobite fermentait, encouragé de ce coté du nord par des apparences qui semblaient prendre un corps; et du côté du midi, par les armes de Philippe V et le génie prestigieux d'Alberoni.

Avant tout, le cabinet de Saint-James souhaitait de sauver la Suède des mains et de l'alliance des Moscovites; plus encore de lui faire recouvrer une partie des possessions extérieures que la guerre actuelle lui avait coûtées. Mais il y faisait un choix. Peu lui importaient les territoires dont s'étaient nantis les Prussiens et les Danois. Son intérêt se dirigeait sur les provinces de la Baltique orientale et du golfe de Finlande, Livonie, Esthonie, Ingrie, Garélie, là même où la création de Saint-Pétersbourg avait dressé le trophée de la conquête moscovite et la menace d'une nouvelle puissance maritime. Une contre-ligue, sous les auspices de l'Angleterre, aurait expulsé, rejeté loin de la mer cette dangereuse rivale et, à sa place, réintégré la Suède inoffensive gardienne.

A la base de cette contre-ligue devaient se placer la Prusse et la Pologne. George tenait essentiellement à détacher du tsar le roi de Prusse, à le réconcilier avec la Suède moyennant rançon, tandis que lui-même traiterait aussi avec cette puissance, enfin à obtenir de ce prince qu'il garantît le roi et le royaume de Pologne, « parce que, disait Stanhope, nous voyions bien d'un côté que ce seroit le

moyen le plus efficace de rompre des liaisons bâties principalement sur un démembrement de la Pologne; et que d'un autre côté le concours de ce royaume seroit d'une nécessité absolue s'il s'agissoit d'arracher par la force des armes au Gzar ses conquêtes '. »

On reconnaît à ce langage l'élan audacieux de Stanhope.

Le Régent n'était pas de si haut vol. Môme, jusque-là, il s'était montré assez indifférent aux inquiétudes que causait à son allié l'attitude équivoque de Frédéric-Guillaume. La correspondance de L. Stair fourmille de récriminations sur ce chapitre. Mais enfin le duc d'Orléans prit conscience que l'assurance agressive d'Alberoni et ses machinations en France avaient pour ferment la ligue que le cardinal espérait former dans le Nord. Il jugea que Frédéric-Guillaume, placé au point de rencontre des deux systèmes, était en possession de ballotter la tempête universelle, du tsar à Philippe Y, du bouleversement du Nord au bouleversement du Midi. Il se prit à craindre que la marche exécutée alors par le roi d'Espagne vers les Pyrénées et les vanteries d'Alberoni ne fussent le prologue d'une tragédie où on lui réserverait quelque sinistre dénouement. Secouant donc son indolence, il prit au sérieux les affaires de Berlin.

Mais il ne sacrifia pas les vieilles traditions de la politique française. Comme George Ier, il désirait secourir et sauver la Suède. Toutefois, au lieu de s'engager dans des plans démesurés et par trop aventureux, il s'inspira sagement des maximes de Richelieu et de Louis XIV et jugea

I. Lctlre à Dubois, Hanovre. 2 (13) juillet 1719. En français. Rec. O/f., Fiance, vol. 334.

plus conforme à l'intérêt de la France comme de l'équilibre européen, de rétablir la Suède sur le territoire germanique, en lui rendant, avec la Poméranie citérieure, sa place dans l'Empire et sa voix à la diète. Il soutint fermement et parvint à faire prévaloir cette doctrine auprès de son allié. En son nom, l'abbé pria instamment L. Stair d'envoyer un courrier à Hanovre, où, selon sa coutume, George pas sait l'été, pour représenter au roi l'état des affaires en France et le presser de surmonter toutes les difficultés qui pouvaient encore faire obstacle à la conclusion de son traité avec le roi de Prusse1; et ce, à cause de la grande importance qu'il y avait pour lui, Régent, dans cette situation critique, à détruire les apparences d'une ligue du Nord destinée à agir en faveur du roi d'Espagne 2. L. Stair, le plus alerte des diplomates, saisit l'occasion fugace et engagea le Régent à ne pas renvoyer La Marck en Suède. Car les Anglais croyaient savoir que La Marck, étant de retour à Paris, n'avait pas osé avouer le fond de sa conduite, quand il avait dit qu'il s'était efforcé de disposer la reine Ulrique-Eléonore à la paix avec le roi d'Angleterre de préférence à tous les autres ennemis de la Suède; qu'au contraire, c'était principalement par ses soins que les conférences d'Aland s'étaient renouvelées avec les Moscovites 3, ces conférences, suprême ressource des jacobites etd'Alberoni. Aussi Stanhope avait-il prescrit à Stair

1. Les difficultés prés de George étaient surtout le fait du vieux ministre hanovrien, Bcrnsdorf, alors en contestation avec le roi de Prusse pour trois villages qu'il possédait dans le Mecklembourg; son crédit auprès du roi balançait les grandes affaires du Nord. — Craggs à L. Stair, Cockpit 28 avril (9 mai L719). En anglais. Stair Papers, Oxenf. G., vol. XIX, R, The Stair Armais, vol. II, 301), 406. Le roi se décida à passer outre. L. Mahon, vol. 11, p. 372. Nous avons déjà parlé de ce personnage, t. I, p. 304.

2. L. Stair à Craggs, Paris, 1 i juin 1719. En anglais. Hardwicke Papers, vol. II, p. 573, 574.

3. L. Stanhope à L. Stair, Hanovre, 7 juin 1719. En français. Rcc. Off., France, vol. 353.

de faire les plus vives instances pour que La Marck ne fut pas renvoyé en Suède.

Le Régent céda. Quoiqu'il en eût bonne opinion, dit-il, il déclara qu'il n'emploierait personne qui pût être suspect au roi de la Grande-Bretagne, dans une conjoncture si délicate l. Il choisit M. de Camprcdon.

Mais s'il maintenait en principe avec la Suède la vieille amitié de Louis XIV et de Louis XIII, passerait-il des bons sentiments à l'action?

L. Stair, afin de s'en assurer, joua auprès de lui une de ces petites scènes diplomatiques où il triomphait. 11 se présente donc chez le Régent : son thème est le péril de la Suède attaquée à la fois par les Danois et par les Moscovites, la perplexité du roi, son maître, partagé entre le désir de sauver la Suède d'une ruine entière et le danger d'une telle entreprise. Il ne tentera rien sans consulter le duc d'Orléans; et il le prie d'y penser d'avance. Le prince répond qu'il croit qu'il faut absolument sauver la Suède, si c'est possible; il est prêt à fournir des subsides, les ayant interrompus uniquement parce que le roi en avait pris ombrage2; mais tout étant changé par la mort de Charles XII, il est disposé à faire dans le Nord ce que le roi jugera le plus convenable.

Satisfait d'avoir, selon son expression, ta té le pouls au Régent, Stair va renouveler l'expérience sur l'abbé. Elle est moins heureuse. Sévère comme l'intendant d'un prodigue, l'abbé l'arrête au premier mot : Pas un sou; le Régent est jusqu'au cou dans la guerre d'Espagne; impossible d'aller plus loin sans se noyer.

Stair s'en tire en disant que certainement le roi agira

1. L. Slair à L. Stanhope, Paris, 10 juin 1719. En français. Rec. Off.* France, vol. 3o3.

2. Non sans raison puisque la Suède sous Charles XII était jacobite.

comme le Régent, à quelque résolution que ce prince s'arrête"1. »

Dubois n'en démord pas, du moins pas encore, tandis que le Régent, contre son ordinaire, tient bon. 11 ne veut pas, dit-il, regarder tranquillement à voir périr la Suède 2.

Il considérerait, répète-t-il à L. Stair, comme un déshonneur pour la France de ne pas assister une alliée telle que la Suède dans l'extrême danger où elle est tombée, et il secondera de tout son pouvoir les mesures que le roi prendra pour la soutenir. Devant la fermeté de son maître, Dubois se convertit. Apercevait-il distinctement ou seulement soupçonnait-il en arrière les menées àe Torcy, son ennemi, si versé dans la science des affaires du Nord et si attaché à l'ancienne politique, d'accord en ce point avec le duc d'Orléans? Quoi qu'il en soit, subitement il prend feu en faveur de la Suède et, dans son zèle de néophyte, dont L. Stair sourit in petto, il va jusqu'à s'attribuer ingénument le mérite des résolutions prises 3. Il trouve de l'argent et fait partir, le 10 août, pour la Suède, M. de Campredon muni de trois cent mille rixdales en lingots d'or (environ seize cent mille fr.). C'était le matin de ce môme jour que Scotti était arrivé à Paris, chargé par Philippe Y de l'étrange mission que nous avons racontée.

1. L. Stair à Craggs, Paris, 8 juillet 1710. En anglais. Hardwicke Papers, vol. II, p. 581. Id. à L. Stanhope, Paris, 20 juillet 1710. En français. Rec. Off., France, vol. 35 i.

2. L. Stair à L. Stanhope, Paris, 14 juillet 1719. Rec. Off., France, vol. 354.

3. « Cela m'amuse beaucoup de le laisser faire, et je n'ai pas l'air de me rappeler un seul mot de ce qu'il m'a dit précédemment sur la matière. Nous voilà embarqués : Dieu veuille nous envoyer un heureux succès! » Stair à Craggs, Paris, 10 août 1719. En anglais. Hardwicke Papers, vol. II, p. 5S2.

132 LE RÉGENTj L'ABBÉ DUBOIS ET LES ANGLAIS.

Les inquiétudes du duc d'Orléans et de George sur ce qui se tramait contre eux à travers le continent n'étaient pas de vaines imaginations. En effet, Alberoni tentait un dernier effort pour constituer la ligue du Nord et armer enfin le Tsar contre la dynastie de Hanovre en Angleterre, contre le duc d'Orléans en France.

D'abord il avait envoyé en Hollande le jacobite Patrick Lawless (devenu don Patricio Laulès), avec mission de trouver de l'argent pour le Nord. De la Hollande, Lawless avait pris le chemin de la Moscovie. Dubois, passé maître dans l'art d'éclairer les choses et les gens, comme 1rs Anglais s'en étaient aperçus avec quelque dépit du temps qu'il séjournait chez eux l, Dubois sut qu'à Saint-Pétersbourg Lawless avait eu des conférences secrètes avec le Tsar et son ministre Schaffirof. Alberoni lui avait prescrit de voir la fille du Tsar, d'en avoir le portrait et de s'informer particulièrement de tout ce qui regardait sa personne.

Schaffirof demanda quels subsides l'Espagne donnerait au Tsar et au roi de Prusse. Le Tsar emmena Lawless à Revel incognito et, de là, dépêcha un de ses conseillers au roi de Prusse pour l'empêcher de se laisser gagner par les cours de Vienne et de Hanovre; si l'on formait un projet! soutenable pour le rétablissement du roi Jacques et qu'on lui fournît l'argent nécessaire, il y contribuerait de ses troupes et de ses vaisseaux.

Simultanément, Alberoni faisait parvenir à la reine de

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