‹ Le RégentChapitre 51 sur 196 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sur la question essentielle de la politique européenne les deux gouvernements marchaient d'accord, non sans de fortes oscillations chez Tune au moins des parties; mais, d'autre part, ils débattaient aussi des affaires où subsistait entre eux, irréductible, l'antagonisme latent ou déclaré des deux nations, c'est-à-dire Dunkerque et la mer.

Dunkerque. Est-il nécessaire de rappeler que la démolition du port de Dunkerque avait été la condition sine qua non que les ministres tories de la reine Anne avaient mise à la paix de 1713 qui sauvait le France épuisée; et qu'en même temps elle était compensée par le recouvrement de Lille, alors au pouvoir des Hollandais, qui durent l'évacuer quand même?

Louis XÏV avait entrepris d'éluder et d'annuler ce douloureux sacrifice en commençant Mardick, mais en affrontant le risque de remettre sur pied la coalition à peine dissoute et de rallumer une guerre où la colère d'avoir été

jouée aurait poussé l'Angleterre aux dernières extrémités.

Sous le jeune Louis XV, le duc d'Orléans, d'abord un peu perplexe, comprit qu'il n'entrait ni dans la politique d'une régence ni dans son propre intérêt, de provoquer de gaîté de cœur une crise si redoutable. Il fît sagement de préférer l'alliance anglaise et de rester dans la lettre et dans l'esprit du traité d'Utrecht; ou, comme on dirait de nos jours, de faire rentrer la France dans le concert européen, en lui donnant comme garants de sa sûreté ces mômes Etats qui, quarante années durant, avaient eu faim et soif de sa ruine \

Mais, chez le public français, les sentiments ni les ressentiments ne sacrifiaient à la nécessité. La cruelle démolition de Dunkerque seule frappait les yeux et les cœurs; et c'était faire acte de bon français que de l'empêcher ou <lc la tricher par subterfuges. On se piquait de désobéir au Régent. Patriotisme mal entendu : car il y avait à Dunkerque un commissaire anglais qui dépistait les ruses et dénonçait à son gouvernement les travaux de contrebande. Aussitôt plaintes du ministère britannique, surtout des lords justices-, en l'absence du roi, répercutées par L. Stair auprès du Régent et de l'abbé ; alors le Régent, sous peine de rupture avec l'Angleterre, obligé de déférer à ces réclamations d'ailleurs fondées, et chaque fois, impatienté et compromis, réitérant des ordres plus rigoureux, de sorte que l'indiscipline aveuglément patriotique des ingénieurs français n'aboutissait qu'à renouveler comme à plaisir et à rendre plus aiguë la souffrance, plus complet le désastre de cette destruction.

Page 1