CHAPITRE XI
LE CHAPEAU DE L'ABBÉ DUBOIS lre CAMPAGNE 1719
Le chapeau de l'abbé Dubois! Cette ambition qui serait déjà si audacieuse chez un fils d'apothicaire de pays perdu, et rien que par les voies purement ecclésiastiques, devient d'apparence énorme, démesurée, lorsque, partie de si bas, elle se glisse, s'insinue, escalade les plus hauts sommets des royaumes et des empires et s'impose comme un élément essentiel dans la trame des plus grandes amures d'Etat. Elle en arrive à tenir en suspens la guerre, la paix, les alliances. Le petit abbé enrôle sous sa bannière ministres et princes, rois et empereurs; il les discipline et, toute affaire cessante, les mène à l'assaut du Vatican. Pour lui, le chapeau rouge est àla clef de voûte du système européen. Mais l'entreprise est difficile et de longue haleine. A l'attaque la plus savante, le saint-père qui a ses vues, oppose la plus savante résistance. L'abbé use de toutes les voies, de tous les ressorts, tàte partout l'accès. Tous les rôles lui sont faciles, l'extrême ardeur et le plus froid désintéresse-
ment, la franchise la mieux jouée et la ruse la plus compliquée, la plus futée, qu'on nous pardonne le mot, il est approprié à l'homme. N'ira-t-il pas, dans sa correspondance, jusqu'à se travestir sous le masque d'une dame?
Bref, coupée de tragédie et de comédie, féconde en péripéties, et en même temps centre de gravitation des plus hauts intérêts de la France et de l'étranger, la conquête du chapeau forme dans la carrière de Duhois une sorte d'épopée triomphale, à la vérité assez proche parente du Lutrin !.
Si l'heure assurément précoce où s'éveilla dans cette âme ardente l'aspiration à la pourpre échappe à l'analyse, on en découvre les premiers indices certains aussitôt que l'ahbé a mis le pied dans la carrière politique. Madame avait prédit assez témérairement à son fils que cet insigne fripon, pour p eu au il pût se fourrer, voudrait aller à tout et le vendrait lui et ÏEtat pour son plus léger intérêt*. Le prince ayant besoin d'un homme bien à lui dans les hautes fonctions, le nomme conseiller d'Etat d'Eglise; et, une fois décidé à l'alliance anglaise, comme il n'a pas d'autre agent pour porter la parole en son nom, il l'envoie à la Haye, à Hanovre mystérieusement; de nouveau à la Haye, alors officiellement pour signer la Triple-Alliance et attacher son nom à cette révolution extraordinaire de la politique française (1717). Ici, dans sa joie madrée, l'heureux négociateur lance le mot qu'on veut qu'il ait déjà risqué près de Louis XIV 3. Parlant de la mission dont il a été chargé :