Né à Bordeaux en
2. Sévelinges, Mémoires secrets du cardinal Dubois, t. I, p. 268 et suiv.
Lafiteau, arrivé incognito à Paris (fin décembre), tandis que la lettre ci-dessus allait le chercher à Rome, éclairé déjà par la correspondance de l'abbé sur les hautes visées de ce dernier et fier d'un tel emploi où il y aurait gloire et profit, s'établit au centre de la position, entre la cour de Rome et la cour du Palais-Royal, poste éminemment propice à marchander astucieusement de l'une à l'autre. Comme le chasseur lève le gibier, il leva l'ambition de Dubois qui ne demandait qu'à prendre champ.
Dubois le retint près de lui une partie de l'année 1719, s'en servant pour batailler avec Rome par correspondance, et pour gagner du temps à Paris jusqu'à ce qu'il eût conduit l'affaire de la Constitution à la satisfaction du pape', car il n'entendait pas se livrer à discrétion. Son adroit auxiliaire mandait à Rome (11 février 1719), en réponse aux bonnes dispositions qu'on y professait à l'égard du duc d'Orléans, que néanmoins le ministère français croyait que les acceptants et les jésuites étaient entrés dans la conspiration de Cellamare; qu'on n'y avait pas encore trouvé un seul appelant; que les jésuites en étaient 1 ame. De plus, chaque ordinaire apportait à Paris des plaintes (des Français) contre le P. Pages, qu'on disait avo.r levé à Rome l'étendard contre le Régent par ses discours très peu mesurés. « De tout ceci, mandait Lafiteau à son frère, qu'il avait laissé à Rome pour l'informer, concluez que les circonstances présentes sont très mauvaises pour la cour de Rome; mais attendez-moi, et je vous montrerai un temps qui n'est pas éloigné, où tout changera ■. » Fine tactique : à la fois intimider et rassurer.
1 Sévelinges, t. 1. p. 26S-273. Seilhac. t. H, chap. îx.
ï Le P Laflteau'à son frère, Paris, 11 février 1719. Sevelmges, t. I,
Le jeu va se poursuivre très serré, souterrainement. Mais de bonne heure il s'échappe de cette espèce de prison sacrée. Des laïcs s'en emparent. Des profanes, voire des hérétiques, surtout des hérétiques, entrent en campagne et érigent la conquête de la toison de pourpre en une expédition des grandes puissances. N'ont-ils pas à rasséréner, à préserver le ministre indispensable, à rendre la présence d'esprit, la fermeté à celui qui est leur unique ami, sans lequel l'édifice de l'alliance semble voué à un écroulement soudain et irrémédiable?
Sur le cri d'alarme poussé par L. Stair, au mois de décembre, le roi et L. Stanhope entament les opérations.
Elles ont pour premier siège, qui le croirait? l'Autriche. On veut gagner l'Empereur à sa cause. La majesté de l'Empire; la terreur des armes autrichiennes qui, de toutes parts, enserrent l'État pontifical, avec mille querelles nées ou à naître, permettent à l'Empereur d'élever la voix à Rome. Seulement il est nécessaire que, s'il y demande un chapeau, il fasse, pour une fois, passer avant les exigences de sa propre couronne les convenances de la Quadruple- Alliance ; avant les sujets ou les candidats autrichiens, le candidat des puissances occidentales. La raison qui assouplira l'égoïsme de cette cour superbe, c'est qu'elle ne saurait se priver de l'appui de la flotte britannique dans les mers de Sicile.
L'initiative de cette démarche fut prise spontanément par l'ambassadeur britannique à Vienne, Saint-Saphorin. On en trouve la trace dans des négociations très secrètes suivies à Vienne, au nom de George Ier, par un abbé
Strickland : il s'agissait pour le roi d'Angleterre et pour le pape d'arriver à une entente par les bons offices de l'Empereur, le saint-père demandant que l'on se relâchât en Angleterre sur l'exécution des lois contre les catholiques ; le roi faisant ses conditions, notamment que le pape ne donnerait plus de chapeau à la nomination du chevalier de Saint George, « mais que si on le juge nécessaire dans la suite il en donnera un comme motu proprio à quelque personne non suspecte à la cour d'Angleterre, et qui sera recommandée par l'Empereur ' » (l'abbé Dubois s'entend); enfin l'Empereur, de son côté, demandant par l'organe de son ministre Sinzendorf que la France s'engage à ne point faire de paix avec l'Espagne à moins que celle-ci ne donne une juste satisfaction au pape sur les griefs qu'il a contre elle. En ce cas, il espère pouvoir travailler efficacement à faire faire au pape contre Alberoni toutes les démarches que l'on peut souhaiter de lui (l'Empereur avait le même intérêt que la France au renversement d'Alberoui) , et à donner le chapeau de cardinal à M. l'abbé Dubois; de la part du roi d'Angleterre, il suffira, pour pousser la chose, que l'on ait sa parole qu'il ne fera point de paix séparément de l'Empereur et de la France 2.
L. Stanhope approuva sans réserve le parti que Saint- Saphorin avait pris de lui-même dans l'intérêt de l'abbé et des affaires communes 3.
1. Saint-Saphorin à L. Stanhope, Vienne, 25 janvier 1719, avec un mémoire de l'abbé Strickland à l'appui, sur VEtat présent de la religion catholique en Angleterre et sur les moyens d'en prévenir l'extirpation. En français. Rec. 0//'., Germant/, vol. 212.
2. Saint-Saphorin à Stanhope, Vienne, 7 mai 1719. En français. Rec. Off'., Germany, vol. 212.
3. Dans cette même dépèche du 7 mai, Saint-Saphorin s'exprime ainsi: « Je me félicite, mylord, d'être enlré dans les vues de V. E. avant que de le savoir, par rapport au chapeau de cardinal en faveur de M. l'abbé Dubois; et si on peut le lui procurer et le fixer par là, je croy que l'on fera un ouvrage des plus salutaires par rapport aux intérêts de toutes les parties qui composent la Grande Alliance. » Id., ibid.
Voilà donc posé le premier jalon de la collaboration de l'Angleterre et de l'Autriche à la promotion de Dubois. N'est-ii pas piquant que cette promotion soit, dès l'origine, enchevêtrée de la sorte dans les mystères et les mobiles des cours étrangères? Plus encore, que cette partie se lie à l'insu du Régent, en manière de complot, disons-le, sans aucune arrière-pensée contre lui, ni contrainte, ni surtout hostilité; et que Dubois lui-même l'ignore, loin d'en être l'instigateur '?
Dès les premiers jours d'avril, L. Stair l'informe. L'abbé tressaille de joie. Ils se consultent ensemble comment s'y prendre avec le duc d'Orléans pour le faire entrer dans l'idée qu'il convient à ses intérêts que l'abbé ait le chapeau. L'ambassadeur agira de manière que l'abbé paraisse n'y avoir nulle part. Après cette conversation qu'il transmet à Londres, Stair, comme dans un aparté de comédie, continue pour- Craggs : « C'est la plus heureuse pensée du monde que vous avez eue de luy faire avoir ce chapeau. C'est le seul moyen d'être sûr de luy, de le luy mettre sur la tête, car tant qu'il ne l'a pas, on ne peut pas compter sur luy ».
Il verra le duc d'Orléans le lendemain 2.
Mais là se dressaient des difficultés qui mirent en défaut le flair et la finesse du subtil ambassadeur. Le duc d'Or-
1. Nous ferons remarquer en passant l'erreur de Saint-Simon, lorsqu'il dit que l'abbé Dubois « voulait obliger Georges et ses ministres d'employer l'autorité de l'empereur à lui obtenir un chapeau. « Mém., t. XVI, p. 255. Le lecteur comprendra que nous ne nous arrêtions pas à relever les nombreuses erreurs qui ont cours sur ce chapitre de la Régence.
2. L. Stair au secrétaire Graggs, Paris, 8 avril 1719. En français. Rec. O/f., France, vol. 353.
léans, s'inspirant de la maxime de Louis XIY, ne voulait point de cardinal dans son conseil. Très jaloux de son autorité, quoique nonchalant d'habitude à l'exercer, il s'était débarrassé de la tutelle des grands seigneurs qui peuplaient les conseils; moins encore était-il disposé à tolérer parmi ses ministres un prince de l'Eglise, qui serait par lui-même un personnage indépendant, avec qui il faudrait compter, ayant au besoin Rome derrière lui1.
Aussi, lorsque Stair entreprit de s'acquitter de sa commission (9 avril 1719), le prince lui coupa-t-il court en déclarant que jamais il ne consentirait que l'abbé fût cardinal, à cause qu'alors il dépendrait moins de lui et ferait un personnage dans l'Etat qui ne lui convenait pas2.
C'est sans doute après cette conversation qu'il soulagea son mécontentement auprès de Saint-Simon en s'écriant que « Dubois était un plaisant petit drôle pour imaginer de se faire cardinal; qu'il n'était pas assez fou pour que cette chimère lui entrât dans la tête, ni lui, si elle y entrait jamais, pour la souffrir ». Et encore, « qu'il le ferait mettre dans un cachot, s'il osoit jamais faire un pas vers la pourpre 3 ».
L. Stair pallia de son mieux auprès de Dubois la raideur du Régent, de peur de le désespérer. Ils convinrent, avant de rien tenter à nouveau, d'employer d'autres personnages à frayer le chemin, de faire voir au duc d'Orléans que celte promotion ne donnerait point de jalousie aux appelants;
1. Nous nous abstiendrons de reproduire ici la trop virulente déclamation de Saint-Simon contre les cardinaux dans les affaires. Mém.} t. XVII, p. 357-359. Il va sans dire qu'elle est dirigée sutout contre Alberoni et Dubois, ces deux hommes de rien.
2. L. Stair à L. Stanhope, Paris, 1er juillet 1719. En français. Rec. Off., France, vol. 35 i. — Stair un peu mortifié, semble-t-il, de son insuccès, n'en fit l'aveu à son gouvernement que dans cette dépèche du 1er juillet: « 11 y a plus de deux mois que je fis cette tentative de concert avec l'abbé. »