‹ Le RégentChapitre 68 sur 196 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

4. Lettre à Craggs, Paris, 8 juillet 1719. En anglais. Hardwicke Papers vol. II, p. 580.

l'improviste, il était rongé de soucis par la guerre d'Espagne, où le maréchal de Berwick commençait à peine le siège difficile de Saint-Sébastien, et par les plans d'insurrection dans la péninsule que les Anglais lui suggéraient à toute force, par la guerre de Sicile entre les Impériaux et les Espagnols, par les complications redoutables des affaires du Nord où, sous les auspices du Tsar, s'élaborait la ligue la plus dangereuse; et sur tous les points, L. Stair exigeant séance tenante des solutions fermes; à l'intérieur du royaume, la retentissante et inextinguible dispute des appelans et des acceptans, entre lesquels Dubois hésitait à se prononcer, incertain de quel côté serait la pourpre. L'angoisse de tant de sollicitudes, auxquelles le méprisant ambassadeur britannique se gardait de compatir, mettait à chaque instant le ministre français hors de lui. Mais ils se retrouvaient d'accord et de bonne amitié pour marcher vers la terre promise du sacré collège, la main dans la main, comme si jamais nuage n'avait terni la pureté de leur ciel; Stair, loyal instrument de son gouvernement, quel que fût le fond de sa pensée sur l'homme et la chose; Dubois, oublieux, dans sa joie naïve, de ses piqûres d'amour-propre, tout confiance et abandon en son chaleureux auxiliaire d'aujourd'hui, hier et demain le persécuteur, objet de ses terreurs et de ses colères.

Du moins l'intérêt que Stanhope y apporte ne se ralentit pas. En répondant à la lettre de L. Stair du 1er juillet, il s'afflige des difficultés que ce dernier appréhende de trouver à faire consentir le Récent au cardinalat de l'abbé : « Je souhaitte de tout mon cœur que les mesures que vous avez prises pour l'y disposer produisent leur effet. Outre l'intérêt que j'y prens, par rapport à M. l'abbé personnellement, je suis bien persuadé que nous ne saurions rendre un meilleur service à S. A. R. Je suis bien sûr aussy que

Y. E. s'y emploiera de bien bon cœur ». "Vient ensuite une recommandation fine et opportune à l'égard d'un ami nerveux et ombrageux : faire valoir devers lui l'attention que l'on a de ne jamais toucber ce sujet dans aucune des lettres qu'on lui écrit.

Et enfin : « Il faut présentement vous laisser agir suivant vos lumières et les siennes, et tout ce que nous pouvons faire de notre côté, c'est d'entretenir cependant la Cour impériale dans la disposition où nous l'avons mise1 ».

Certes, en acceptant si délibérément le patronage de l'Autriche par les soins de l'Angleterre, l'abbé témoignait d'un manque fâcheux de dignité. Tous les saints lui étaient bons. Pourtant sa probité de ministre français n'en souffrait pas. Il se tenait strictement sur le terrain de la Quadruple-Alliance et n'en cédait pas un pouce à l'Autriche, qui ne dissimulait guère son mécontentement; elle pliait néanmoins, stimulée par l'Angleterre. Il n'était pas davantage l'homme-lige du cabinet britannique, mais plutôt son indispensable soutien sur le continent. L. Stanhope le comprenait. De là, l'appui sincère et sympathique qu'à son tour il lui prêtait, sans s'inquiéter des défauts de tempérament auxquels il estimait que L. Slair se montrait beaucoup trop sensible.

Cependant, comme les Anglais n'obtenaient rien de décisif à Vienne et, à Paris, n'avaient pas l'oreille du Régent, l'abbé résolut de s'aider lui-môme à Rome, selon le pressentiment de Saint-Saphorin. Il entama une utile

1. L. Stanhope àL. Stair, Hanovre, lo juillet 1717. En français. Rcc. O/f., France, vol. 354.

évolution vers les acceptants par une Déclaration du roi, 3 juin 1719, prescrivant de suspendre durant le cours d'une année toute discussion relative à la constitution Unigenilus. C'était un premier pas. Il y fut répondu par don Alexandre Albani, l'un des neveux du pape, qu'il n'y avait point de places vacantes dans le sacré collège, mais que si le Régent consentait à ce que le pape prononçât la décardinalisation du cardinal de Noailles, le chapeau rendu libre serait donné à l'abbé Dubois. Le pape le dit tout haut. Quelque maladive impatience qui travaillât l'abbé, il avait trop d'esprit pour ne pas saisir qu'une telle voie le conduirait sûrement à un déshonneur irréparable, probablement aussi à une déception finale, et au milieu de quelle risée! si l'appât présenté à sa convoitise venait à se dérober. Il ne donna donc point dans le panneau : il refusa sur un ton magnanime, selon sa rhétorique des grandes occasions l.

Il avait renvoyé à Rome (juillet 1719), avec promesse de l'évêché de Sisteron, qu'il lui donna au mois de novembre suivant, Lafiteau, devenu son bras droit.

Il le destinait à succéder près le Saint-Siège au cardinal de la Trémoille, vaincu par l'âge et archevêque nommé de Cambrai 2. Il lui fallait à la cour pontificale un homme jeune, actif, habile à se jouer dans l'intrigue et dans le commerce des influences de toute sorte. Mais, à Paris, Dubois avait un ennemi acharné, le nonce Bentivoglio, qui avait trempé dans la conspiration de Cellamare. Ce dangereux personnage s'était déterminé à tout noircir et à ne

1. Sévelinges, t. I, p. 273, 274. Mais Dubois s'en exprime familièrement dans une lettre du 19 septembre à Lafiteau : « Sa Sainteté, m'assure-t-on, a dit hautement que si l'abbé Dubois contribuait à faire dépouiller le cardinal de Noailles de sa dignité, il pourrait en profiter. Voilà un panneau dans lequel vous devez être bien persuadé qu'il ne donnera point; vous savez ses sentiinens mieux que personne ». Ici., ibid., p. 282.

2. Ce prélat n'alla pas prendre possession de son siège et mourut à Rome, le 10 janvier 1720.

rien changer au langage que son animosité contre le gouvernement de France lui avait inspiré1. L'abbé se flattait, du moins comme compensation, que le cardinal Annibal Albani, autre neveu du pape, mettrait devant les yeux de Sa Sainteté un tableau fidèle de ce qui se passait à Paris. « Si, au contraire, continuait-il, il laisse le pape dans l'ignorance du vrai, et s'il le laisse aller au torrent, il est inutile de travailler davantage; et autant que j'ai de courage pour des peines utiles, aussi peu en ai-je pour celles qui sont totalement superflues, et je serais insensé de m'épuiser pour un déshonneur certain2. »

Il serait difficile de nombrer combien de fois, dans sa poursuite, Dubois jura de tout abandonner, et combien de fois il ramassa la cognée qu'il ne jeta jamais qu'en parole. Aussi se ranima-t-il en apprenant de Lafiteau que Clément XI avait paru entendre avec plaisir quelles peines le Régent prenait pour la pacification de l'Eglise de France et pour la satisfaction du Saint-Siège. Cela le consolait d'avoir été traité de fourbe et de renard par le nonce parlant à M. de Mailly, archevêque de Reims, qui aspirait, lui aussi, à la pourpre et se poussait activement en secret. Dubois s'armait de longanimité, puisque, disait-il, le Régent, son maître, avait eu assez de patience et de crainte d'affliger le pape pour dissimuler les horreurs que ce cardinal Bentivoglio avait vomies contre lui 3. Il se concentrait sur le point essentiel, c'est-à-dire accommoder l'affaire de la Constitution, d'une part, en faisant rédiger des

1. Lettre de Dubois au P. Lafiteau, 9 août 1719. Sévelinges, t. I, p. 217-288. Le nonce avait écrit un pamphlet dirigé contre le Régent, comme empoisonneur et méditant le meurtre du roi. Lémontey, t. I, p. 209.

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