‹ Le RégentChapitre 71 sur 196 · V. S. 1er novembre N. S · texte numérisé non relu

V. S. 1er novembre N. S

« Il est à présumer que le Régent de France recom mandera l'abbé Dubois au cardinalat. Or cette dignité ayant enhardi Alberoni à entreprendre et pousser avec tant d'opiniâtreté ses desseins pernicieux, il me semble qu'il seroit juste et prudent d'en récompenser et soutenir le courage d'un autre ecclésiastique, dont le ministère a si fort contribué à l'Union formée par la Quadruple-Alliance, et par conséquent aux suites heureuses qui en ont résulté, tant pour la cause commune que pour les intérêts de V. M. Imp. et Cath. en particulier. Si ellepensoit là-dessus comme moy j'espère qu'elle fera témoigner au Pape que la promotion de l'abbé Dubois lui sera agréable. Je regarderai cette démonstration de Y. M. Imp. et Cath. comme une nouvelle marque de son amitié pour moy et suis1... »

Stanhope, en faisant tenir cette lettre à Saint-Saphorin, l'accompagnait d'éclaircissements : comment on avait songé, déjà depuis quelque temps, à procurer à l'abbé i'e chapeau de cardinal pour des raisons qui intéressaient l'Empereur tout autant que le Roi; comment L. Stair ne pouvait pas se louer assez de l'abbé et croyait qu'on ne saurait rendre un plus grand service à la cause commune qu'en le faisant cardinal. Il en avait proposé deux moyens; le roi avait cru devoir se servir de l'un et de l'autre : écrire à l'Empereur pour le prier de faire savoir au Pape qu'il lui ferait plaisir de comprendre l'abbé Dubois dans la première promotion de cardinaux, et faire requérir le Régent par le comte de Senneterre de donner sa nomination à l'abbé Dubois, comme à l'instrument d'une union dont S. A. R. et la France ressentaient de si heureux effets.

Saint-Saphorin devait remettre la lettre en mains propres à l'Empereur et y ajouter de bouche les repré-

1. Bec. O/f., Germany, vol. 213. Est-il besoin de dire qu'elle est en français?

sentations nécessaires de manière qu'elle produisît un prompt effet : « S. M. Imp. se portera sans doute volontiers à obliger en ceci M. l'abbé du Bois, et à l'affermir par là dans la conduite qu'il tient, outre que par reconnaissance il en serait encore plus disposé à ce qui pourra faire plaisir à l'Empereur. M. l'abbé du Bois soubaite le cardinalat autant pour sa sûreté que par ambition; et l'Empereur doit mieux aimer l'y aider que de le réduire à le rechercher par un canal où les Alliés ont moins leur compte » x.

Il fallait aussi faire bien comprendre à l'Empereur et à ses ministres que l'abbé Dubois n'avait aucune connaissance de cette démarche du roi en sa faveur et que S. M. ne la faisait que dans la vue du bien public.

On devait la cacher avec soin à Du Bourûr, ministre de France à Vienne; et faire en sorte que la cour impériale ne perdît pas de temps à passer à Rome l'office qu'on lui demandait en faveur de l'abbé. Saint-Sapborin s'acquitta de son mandat avec un zèle consciencieux. Reçu en audience par l'Empereur (13 novembre), il tâcha de lui faire voir combien il lui serait avantageux que l'abbé lui eût l'obligation de ce chapeau de cardinal; et en cas qu'il n'y eût pas moyen de l'obtenir, il était du moins convenable qu'il sût qu'on avait fait pour lui tout le possible, et que le refus tombât uniquement sur l'obstination du pape. Il le pria de donner des ordres pour que le cardinal Del Giudice agît immédiatement à cet égard avec la plus grande

vigueur.

Vinrent ensuite des insinuations menaçantes à l'adresse, non de l'Empereur, mais du Pape, et très compromettantes pour le premier, un prince essentiellement catholique,

1. L. Stanhope à Saint-Saphorin, Hanovre, 4 novembre 1719. En français. Rec. Off., Germany, vol. 213.

exposé à se voir traîné à la remorque de son allié protestant dans une action contre le Saint-Père.

L'ambassadeur lui représenta que maintes fois jusque-là le Pape avait donné occasion au roi de se ressentir contre lui de toutes les machinations qu'il ne cessait de faire contre son repos et celui de la nation. Uniquement par égard pour S. M. Tmp. et pour ne pas employer à d'autres usages qu'à ses intérêts sa flotte qui était dans la Méditerranée, il avait jusqu'à présent suspendu de donner au pape des témoignages éclatants de son juste ressentiment.

Parlant d'ordre de son gouvernement, Saint-Saphorin se donna la satisfaction de proférer, cette fois oftîciellernent, de graves menaces si le pape tolérait le Prétendant à Rome, ou s'il faisait un cardinal à sa nomination. Il pria l'Empereur de lui faire de sérieuses remontrances pour l'empêcher de s'abandonner à tout ce que lui suggéreraient Alberoni et le Prétendant.

Comme la France et l'Angleterre soupçonnaient chez l'Autriche une tendance à traiter directement avec l'Espagne, ce langage était aussi un avertissement à l'adresse de l'empereur.

Et tout cela, à propos du chapeau rouge du petit abbé. L'empereur répondit sans fierté qu'il voyait bien qu'il serait très bon de procurer le chapeau de cardinal à l'abbé Dubois et qu'il ferait d'abord donner des ordres au cardinal Del Giudice de le demander avec vigueur. Cependant il réserva ses droits à deux chapeaux qu'il prétendait comme empereur et comme souverain d'une partie des Etats de la monarchie d'Espagne. Mais il espérait que tout cela pourrait se concilier. Il promit aussi son concours relativement au Prétendant1.

1. Saint-Saphorin à L. Stanhope, Vienne, 16 novembre, 1719. En français. Rec. 0//'., Germany, vol. 213.

Le concours n'alla pas bien loin au sujet du Prétendant ni de Dubois. « La cour de Vienne, disait le même Saint- Saphorin, n'a pas la coutume de s'opiniâtrer pour autrui. » Ce n'en est pas moins une chose frappante de voir quelle énorme machine l'Angleterre mettait en mouvement pour servir l'abbé. Saint-Saphorin continua de veiller et d'aiguillonner la froide bonne volonté des Impériaux.

Les Anglais réussirent mieux à Paris.

L'abbé, mis au courant par L. Stair de la lettre du roi à l'Empereur, exprima une vive reconnaissance, mais fit observer que la grande difficulté gisait à Paris et qu'il s'agissait principalement de vaincre la répugnance du duc d'Orléans à avoir un cardinal dans le maniement des affaires. Il revint à son idée du mois précédent, une lettre du roi au Régent, apportée par M. de Senneterre et remise de la main à la main par L. Stair, qui l'appuierait de son mieux, seul moyen selon lui de déterminer le duc d'Orléans à promettre ce que le roi souhaitait. Si L. Stair sortait du cabinet sans avoir obtenu cette promesse, il n'y aurait nulle espérance de réussir par la suite. L'abbé appréhendait que si M. de Senneterre parlait le premier, cela ne mît le duc d'Orléans en garde et ne lui donnât occasion de consulter des gens qui pourraient traverser les bonnes intentions du roi à son égard. Il croyait aussi, ou feignait de croire, que ce serait assez de l'agrément du duc, sans qu'il y eût besoin de la nomination de la France, et que la moindre intimation suffirait pour déterminer le pape à lui donner le chapeau 5.

1. L. Stair à L. Stanhope, Paris, 14 novembre 1719. En français. Rec. Off., France, vol. 354.

Le roi rentra de ses Etats de Hanovre à Londres, le

14 (25) novembre 1719; et sans perdre un instant, le jour

même, il confia à M. de Senneterre retournant en France,

la lettre suivante pour le Régent :

« Mon frère et cousin,

« M. de Senneterre vous rendra compte de la confidence que je lui ai faite d'une chose que je souhaite depuis longtems, et que je crois convenable à vous et aux alliés. Nous devons cette reconnaissance à la personne dont il s'agit, et cette mortification à nos ennemis. Ne pouvant pas le faire par moi-même, je ne veux plus différer de vous exhorter à nous acquitter. Si vous y pensez vous-même, je vous prie de n'avoir aucun égard à la modestie de la personne, mais aux services importants qu'il nous a rendus. En mon particulier, je vous en serai obligé, comme d'une marque d'amitié essentielle que je vous demande de tout mon cœur !. »

Avant d'aller plus loin, admirons ce style avisé, qui excelle à ne pas dire et à dire, ne compromet rien, quoique très formel au fond, dans la plus fine langue diplomatique. Quel étranger, si spirituel, si familier qu'il fût avec notre idiome, aurait été capable de courir d'un pas si léger sur les épis de France? Aussi bien, l'auteur de ce morceau exquis était-il un Français, le principal intéressé, ce fils d'apothicaire, qui menait à sa volonté le chœur des grandes puissances dûment apprivoisées et assouplies. L'abbé Dubois avait rédigé la lettre ; Stair l'avait fait passer par delà la mer ; le roi la retournait revêtue de son nom 2.

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