CHAPITRE XII
Nous avons dû laisser de côté la guerre d'Espagne pour suivre la brigue du chapeau par Dubois, brigue si étroitement enchevêtrée aux plus grandes affaires de l'Occident. Maintenant, il nous faut revenir aux événements qui, après la campagne de Berwick aux Pyrénées, achevèrent de réduire Philippe V à sacrifier à son intérêt son ministre et à souscrire à la paix.
Les événements importants de la campagne, décisifs contre Philippe V, s'étaient passés le long des Pyrénées, du Guipuzcoa à la Catalogne, de Saint-Sébastien à Roses. Mais restait le littoral océanique, région des monts Cantabres, où les ports de Santander, de la Corogne et de Yigo pouvaient servir de base à des expéditions maritimes contre l'Angleterre ou la France. C'est dans ces arsenaux que l'infatigable Alberoni rassemblait pour l'automne ses dernières ressources. Cette fois, son objectif était la France
qu'il rêvait de bouleverser au moyen dune révolte partie de la Bretagne.
Le Régent avait lui-même semé le mécontentement dans cette province dès l'année 1717, par d'injustes atteintes à ses privilèges en matière fiscale, par des mesures répressives contre le parlement de Rennes, les Etats et la noblesse de Bretagne, le tout au mépris du Traité d'Union du duché à la couronne. Aux rigueurs du maréchal de Montesquiou, gouverneur de Bretagne, les nobles répondirent par un acte d'association pour la défense des libertés de la province (août 1718), et peu à peu par un complot pour organiser la résistance. Ils n'eurent d'abord aucune liaison avec l'Espagne, soit Cellamare ou Philippe V, bien que ce prince, dans sa prétendue Requête des Trois Etats de France au roi
■catholique, eût inscrit les griefs des Etats de Bretagne contre le Régent (fin de 1718). Ce fut seulement le 13 avril 1719 qu'un gentilhomme breton, M. de Lambilly, proposa aux mécontents réunis en conventicule de solliciter la protection de l'Espagne ; et, sur leur refus de s'associer à une telle démarche, prit sur lui d'envoyer à Philippe V un messager, Mélac-Hervieux, lequel parla néanmoins au nom de la noblesse de Bretagne. Alberoni saisit avec joie la chance d'une formidable diversion qu'on lui apportait, juste xiu moment où Fontarabie succombait sous les armes du maréchal de Berwick. Le monarque, à son tour, accrédita de son camp de San-Estevan (22 juin 1719) le môme Mélac-Hervieux auprès de ses mandants supposés. Il promit ■des troupes et donna de l'argent pour commencer la danse, comme écrivait le fourbe ministre au duc d'Ormond; après, -disait-il, ce serait aux Bretons à payer les violons l. Plusieurs les payèrent en effet, très cher.
d. Baudrillart, t. II, p. 385.
Au retour de Mélae, les Bretons entrèrent dans ses vues et, sur son conseil, demandèrent le duc d'Ormond comme chef de l'expédition. Celle-ci se prépara dans le port de Santander; elle se renforça de l'escadre de la Corogne. Déjà, en imagination, Alberoni s'élançait de succès en succès, depuis le simple fait de débarquer deux bataillons sur la côte bretonne jusqu'à soulever Paris et changer la face de l'Europe, si Dieu bénissait l'affaire1. Il aurait fallu d'abord triompher de la lenteur espagnole, du dénuement de la marine, et ne pas se laisser gagner de vitesse par les Anglais. Ceux-ci mirent en mer une puissante escadre sous lord Cobham, avec mission d'attaquer la Corogne; mais, se détournant à l'ouest, elle prit terre à Yigoj emporta la ville, la citadelle (21 octobre), saisit ou détruisit des armes, des navires, restes de l'armement du duc d'Ormond si maltraité par la tempête dans les premiers mois, de cette même année. Ensuite, on ne sait trop pourquoi,, elle rentra en Angleterre. La mer étant rendue libre, c'était le moment pour la flottille de la Corogne de mettre à la voile. Mais le commandant don Blas de Loya refusa de partir et débarqua ses deux bataillons, sans que le duc d'Ormond tentât d'empêcher ni de punir une si scandaleuse insubordination 2.
Sans doute les Espagnols étaient découragés par tant de revers et rassasiés d'obéir à de funestes étrangers, un Italien à Madrid, un Irlandais à l'armée.
Cette circonstance extraordinaire déjoua les plans, si on peut appeler ainsi les folles visées de la cour d'Espagne, tandis qu'en France, les mesures vigoureuses du Régent et du maréchal de Montesquiou étouffaient la rébellion