Weber, p
Le coup qui le renversa partit de sa partie italienne, et lui fut porté de la main de son premier souverain, le duc de Parme.
Partout la fortune s'était jouée de l'artificieux cardinal. Aussi bien l'entreprise était-elle déraisonnable parce qu'au lieu de génie, son auteur y apportait une fantaisie brouillonne; et parce que, de l'Espagne, sa base d'opérations, point d'appui de son levier, il lui était impossible de soulever l'Europe d'un bout à l'autre. Au xvie siècle, Charles Quint et Philippe II avaient dû leur force effective à la situation politique et territoriale qu'ils possédaient hors de la péninsule, au centre du continent, Charles Quint, chef de l'Empire, de la maison d'Autriche et souverain des Pays-Bas. A Philippe II, il avait suffi des seuls Pays-Bas, semblables à un camp retranché, d'où il avait mis en péril la France et l'Angleterre. Encore l'un et l'autre prince, le fils après le père, s'y étaient-ils épuisés.
Philippe Y et Alberoni, fascinés peut-être par un passé qu'ils ne comprenaient pas, agissaient dans le vide, à la merci de lointains événements sur lesquels ils n'avaient pas de prise, décevante pâture d'imagination.
Des causes prochaines, quelques-unes misérables, frappèrent le roi et la reine d'un brusque réveil. Par exemple, l'animosité de la nourrice de la reine quand elle s'aperçut que le cardinal voulait la renvoyer à Parme; une anxiété analogue chez le confesseur du roi, le P. Daubenton, à qui l'on veut aussi que Dubois ait fait entrevoir que son concours en Espagne servirait les intérêts de son ordre en France; la colère des grands d'Espagne bannis de la pré-
sence de leurs souverains par un fils de jardinier à qui leur orgueil ignorant ne pardonnait ni sa basse origine, ni ses facultés supérieures, ni sa prodigieuse élévation; le dédain de la reine elle-même, qui eut honte de ce parvenu lorsqu'il tomba manifestement au-dessous de ses pompeuses promesses; et qu'elle entrevit, pour elle et ses fils, la perte imminente de l'expectative des duchés italiens, — car déjà le Conseil privé à Vienne désignait d'autres titulaires1; — ces ferments divers attendaient qu'une main entreprenante les mît en action, et, les faisant converger vers le roi, le dégoûtât enfin d'un ministre qui, pour comble, comme un geôlier, le séquestrait en chartre privée au sein de sa cour, tandis qu'au lieu de gloire, il l'abreuvait d'humiliations.
Uniquement par la reine, on pouvait avoir accès auprès du roi, et par le duc de Parme, auprès de la reine, sa nièce. Les deux ouvriers de cette tâche délicate furent le marquis Annibal Scotti et le comte de Peterborough.
Nous avons vu que Scotti, ministre du duc de Parme à Madrid, chargé par Alberoni de porter en Hollande les propositions de Philippe Y à débattre avec les alliés, avait été empêché par eux de dépasser Paris. Il s'y était laissé retenir sans résistance, indéfiniment. Persuadé que son compatriote, le cardinal, ne l'avait dépêché en Hollande que pour ne l'avoir pas à Madrid, il épiait l'occasion de s'en venger, et le moyen, par la voie de Parme, de lui faire à son tour vider Madrid 2. Il entra donc dans les vues du Régent et de Dubois tendant au renversement du cardinal.
Toutefois le moteur faisait défaut : il s'offrit de lui-même ; il fit plus, il s'imposa. Lord Peterborough, vaillant soldat,