CHAPITRE XIII
PHILIPPE V ADHERE A LA QUADRUPLE -ALLIANCE
L'année 1719 ouverte sur un grave péril pour le Régent, c'est-à-dire la guerre contre Philippe Y, se fermait sur l'heureux ascendant de ses armes et de sa politique. La guerre était finie; si l'on n'avait pas encore la paix, elle était certaine néanmoins par l'impossibilité où se trouvait le roi d'Espagne de tenter davantage la fortune, quelle que fût son opiniâtreté à disputer sur Gibraltar et sur d'autres points encore. Cependant les négociations finales n'allaient pas laisser d'être laborieuses.
Le duc d'Orléans avait déclaré si haut qu'il faisait la guerre, non pas au roi d'Espagne, mais au ministre du roi d'Espagne, qu'en chassant son ministre, le monarque crut naïvement avoir accompli les desiderata des alliés et n'avoir plus qu'à dicter les conditions de la paix. Par ses agents, Claudio Ré à Londres, Reretti Landi à la Haye, l'abbé Landi à Paris, il fit savoir (commencement de janvier 1720) qu'il demandait la restitution des places et des vaisseaux qu'on lui avait pris, la réparation des dommages, la cession de Gibraltar, de Port-Mahon et de la Sardaigne; l'attribution à Don Carlos de Parme et de la
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Toscane, à litre de souveraineté indépendante et non pas de fiefs impériaux, etc... L. Stanhope se trouvait alors à Paris où l'avait appelé beaucoup moins la guerre que la querelle de L. Stair avec Law, dont nous aurons à parler, et le dangereux ferment qu'elle tendait à introduire dans les rapports entre les deux gouvernements. Néanmoins, relativement à la guerre, il commençait à s'inquiéter de l'humeur mobile du Régent avec lequel rien ne semblait jamais acquis, lorsque l'étonnante énormité des prétentions de Philippe V qui, pour le dire en passant, atténue sensiblement la responsabilité historique d'Alberoni, lui vint en aide et ramena le duc d'Orléans du côté de la Quadruple- Alliance. Ce prince reprit les préparatifs militaires dont, un mois auparavant, il entretenait L. Stair. Faisant droit aux réclamations de l'ambassadeur impérial, Stanhope et Dubois signèrent avec celui-ci une déclaration par laquelle les alliés rejetaient les propositions de l'Espagne et maintenaient, sans y admettre aucun changement, les conditions posées par la Quadruple-Alliance (19 janvier 1720). La cour de Vienne, contre son habitude invétérée, se montra très coulante, charmée des exigences excessives de celui qu'elle persistait à ne connaître que sous le nom de duc d'Anjou; et convaincue qu'il laisserait expirer, sans en user, le dernier délai de trois mois à lui accordé le 16 novembre précédent, elle consentit volontiers à ne compter qu'à partir de l'adhésion des Hollandais donnée en décembre, et à proroger l'échéance du 16 février au 16 mars.
Yain calcul. La France et l'Angleterre voulaient sincèrement la paix. Stanhope chargea Seyssan retournant à
Madrid de dire au roi qu'une fois la base de la Quadruple- Alliance acceptée, il serait d'autant plus aisé de lui donner satisfaction à un congrès. Il dépêcha en Espagne Schaub, son secrétaire de confiance, muni d'un double de la déclaration rédigée à Paris le 19 janvier, sur laquelle il n'y avait pas à revenir. En ce moment, Scotti, successeur d'Alberoni, tentait malicieusement auprès de Dubois le même jeu qu'Alberoni, naguère, auprès de Stanhope, c'està-dire une négociation séparée et secrète pour un armistice aux Pyrénées. Pas plus que le ministre britannique, l'abbé ne se laissa leurrer; et, à la cour de Madrid, il sut se prévaloir contre ces manœuvres obliques de l'aide cachée du P. Daubenton. La cour, c'est-à-dire la reine, se rendant à l'évidence, comprit qu'elle n'avait plus qu'à suivre les conseils du ministère anglais sous peine de perdre irrévocablement pour l'infant et de livrer de ses propres mains Parme et la Toscane à l'Autriche. Elle se flattait aussi que dans les négociations à intervenir le faisceau des puissances se disjoindrait par des conflits de rivalités et offrirait à sa diplomatie quelque revanche de l'insuccès de ses armes. Sous son irrésistible impulsion, Philippe Y se résigna à subir ce qu'il appelait naguère un affront inouï.
Le 26 janvier 1720, il annonça son adhésion à la Quadruple-Alliance, voulant, disait-il, rendre la paix à l'Europe, même au prix de ses droits et de ses Etats; et il envoya pleins pouvoirs à cet effet à Beretti Landi, en Hollande. L'été précédent, la querelle étant encore pendante, la France et l'Angleterre n'avaient pas permis à Scotti d'aller établir à la Haye le foyer de la lutte diplomatique, manœuvre qui tendait à investir les Etats généraux du rôle supérieur d'arbitres. Maintenant, le sort des armes ayant prononcé, les Etats ne pouvaient plus être que les
PHILIPPE V ADHÈRE A LA QUADRUPLE-ALLIANCE. 227 greffiers de la paix, et les deux puissances victorieuses étaient libres de contenter courtoisement l'amour-propre de la République et de l'Espagne. En conséquence, ce fut cà la Haye que Beretti Landi signa, le 17 février, avec les plénipotentiaires de France, d'Angleterre et d'Autriche, que ceux de Hollande imitèrent bientôt, l'accession de l'Espagne à la Quadruple-Alliance. Une suite d'actes réglèrent les questions de suspension d'armes, d'évacuation des territoires occupés par les uns et les autres; et spécialement de la part de Philippe Y, sa renonciation à la couronne de France et à ceux des Etats d'Italie qui étaient transférés à l'empereur (22 juin 1720).
Ainsi, par l'alliance de la France et de l'Angleterre, la guerre générale était conjurée; les armes tombaient des mains aux plus animés; une guerre de vingt ans entre Philippe V et l'Empereur prenait fin1. Restait néanmoins, après les questions de principe, des points particuliers, certains d'une grande importance : on les éluda en les ajournant à un futur congrès, espérance et consolation de l'orgueil chez le vaincu.
Plusieurs noms furent mis en avant à cet effet, Aix-la- Chapelle, Anvers, Gand, Nancy... On ne voulut pas de Paris que proposait Dubois. Mais le roi d'Angleterre étant d'opinion qu'on ne saurait refuser à la France de faire tenir le congrès dans quelque ville sous sa domination, le nom de Cambrai fut2 mis en avant. Le Régent l'accepta (juillet 1720).
1. Weber, p. 100 et suiv. Baudrillart, t. II, 1. II. L. Malion, vol. I, chap. x.
2. L. Stanhope à L. Cadogan et Saint-Saphorin , Londres, 31 mai (11 juin) 1720. En français. Hec. O/f., Germany, vol. 211.