‹ Le RégentChapitre 9 sur 196 · Dumont, t. VIII, 2n partie, p · texte numérisé non relu

Dumont, t. VIII, 2n partie, p

Jusque-là, dit-il, il n'avait touché cette corde que légèrement, à cause de la mauvaise intelligence que S. A. R. savait entre lui et l'homme ' qu'il croyait l'auteur de ce conseil, parce que c'était une suite des maximes qu'il avait toujours suivies d'entretenir le trouble et de souffler le feu chez tous les voisins, afin de rendre la France plus considérable. Le même homme, il en était convaincu, lui avait persuadé que la ligue du Nord pouvait faire de la peine à l'Empereur et au roi de la Grande-Bretagne, tandis que la France n'y perdrait rien.

Cette manière, continua-t-il, pouvait être bonne du temps de Louis XIV et conforme à ses vues ; mais elle était pernicieuse actuellement : car, supposé la ligue du Nord faite et le succès des mesures prises pour bouleverser l'état de la Grande-Bretagne, comme elles pouvaient fort bien réussir si la mort du roi de Suède n'était pas arrivée, il priait le Régent de considérer en quel état il se serait trouvé lui-même et s'il lui aurait été possible de se soutenir en France, l'état de la Grande-Bretagne une fois renversé.

Le duc d'Orléans convint de la justesse de l'observation.

Ceux donc, conclut l'ambassadeur, qui étaient capables de lui donner de tels conseils n'avaient nullement son intérêt à cœur, n'avaient jamais été ses amis, ne le seraient jamais, quelque mine qu'ils en fissent pour leur utilité particulière.

Le duc n'y contredit pas. Il avoua que l'alliance dont il s'agissait n'avait rien de contraire à ses intérêts; qu'il ne s'y serait point opposé; mais il s'affligeait que le roi lui en eût fait mystère. Car cela pourrait donner occasion à ses ennemis en France de dire que l'amitié sincère et la con-

1. On se rappellera la violente querelle et la rupture entre M. de Torcy et L. Stair V. t. I, p. 18, 22 et suiv.

fiance parfaite, qu'il s'était fait gloire d'avoir avec le roi, n'étaient pas réciproques.

En quittant le Régent, Stair vit Dubois. Celui-ci, toujours porté à forcer la note, dépeignit son maître comme plus touché et plus attristé qu'il ne l'avait jamais vu, à cette nouvelle qui marquait que le roi n'avait pas en lui la confiance qu'il avait tâché par tous ses actes de mériter. En ce qui le concernait lui-même, l'abbé se justifia de son mieux sur les affaires du Nord. Cela n'alla pas sans quelques petites altercations; mais ils se séparèrent les meilleurs amis du monde, — refrain désormais obligé de L. Stair dans ses communications à son gouvernement. — Ils convenaient tous deux que l'intérêt mutuel et les inclinations des princes les portaient à être parfaitement unis en tout, et qu'il était du devoir des bons serviteurs de côté et d'autre d'entretenir et de fortifier cette union l.

Stair, qui se sentait en suspicion à Londres, envoya le lendemain (31 janvier) à Craggs le bulletin de son adroite stratégie : comment il avait profité des plaintes du duc d'Orléans pour lui faire sentir ainsi qu'à Dubois les torts qu'ils avaient eus dans les affaires du Nord. « Comme mes raisons étaient bonnes et fortes, dit-il, le Régent les reçut en douceur; l'abbé avec vivacité. » Il n'avait pas laissé passer les excuses de Dubois; mais il avait pris soin de rejeter la faute sur Torcy, et d'assaisonner si bien ce qu'il dit, qu'on ne lui en sut pas mauvais gré : au contraire, on parut très content de lui2. L'abbé, nous le savons, avait pour cela ses raisons.

Mais son maître, il n'y a pas à le nier, avait subi une

1. L. Stair à Craggs, Paris, 30 janvier 1710. En français. Rec. Off., France, vol. 353.

■1. Stair à Craggs, Paris. 31 janvier 1719. En français, autographe, non signée, marquée de la lettre P. (private). Rec. Off., France, vol. 353.

mortification; et lorsqu'il se plaignait de l'atteinte portée à son prestige en France, il disait vrai. Les Anglais, peu capables par raideur de tempérament d'entrer dans les idées, les sentiments, les intérêts d'autrui, avaient si peu mesuré la portée de leur procédé qu'ils ne comprirent pas l'émotion du Régent et soupçonnèrent une feinte de sa part pour se créer un prétexte d'évolution politique sous la pression de la vieille cour. — Aussi Stanhope mande-t-il à Saint-Saphorin, ambassadeur à Vienne, d'obtenir de l'Empereur qu'il consente au délai de trois mois de plus que le Régent veut donner aux Hollandais pour adhérer à la Quadruple-Alliance. On ne peut pas se passer de leur adhésion. Les Français (en tant que nation) seraient disposés à tout tenter pour empêcher la Sicile de passer aux mains de l'Empereur. Le Régent a tenu ferme; on lui ferait tort de douter de ses bonnes intentions. Mais tiendra-t-il contre le torrent? surtout si on le pressait trop de paraître moins favorable au roi d'Espagne qu'une puissance étrangère (Hollande) qui a si longtemps combattu contre lui. « Nous sommes parvenus à lui faire envisager comme trompeuses et dangereuses toutes les offres de sûreté que l'Espagne lui fit faire par rapport à la succession. » Mais on travaille : « De là notre alarme quand la France se fâcha de notre traité avec la Pologne, des reproches si peu naturels ne pouvant être qu'un prélude à quelque chose de plus fâcheux1. »

Cette supposition de Stanhope était-elle dépourvue de toute apparence? Le Régent n'y avait-il pas donné lieu par son inconsistance, par sa politique vacillante et double? S'il voulait être l'allié des xVnglais, maintenir avec eux les traités d'Utrecht, régler de concert l'état de l'Europe,

1. Stanhope à Saint-Saphorin, Londres, 4 (15) février 1719. En français. Bec. O//'., Germany, vol. 211.

pourquoi écouter d'une oreille complaisante les suggestions de M. de Torcy, leur ennemi, et inspirer ainsi à leur inquiète sollicitude la crainte d'une défection? Quand il se plaint en douceur A que le roi ne lui ait pas communiqué ce dernier traité, avant de le signer, ne se rappelle-t-il pas que, sept mois après la Triple- Alliance de la Haye, luimême a signé, le 4 août 1717, le traité d'Amsterdam avec la Prusse et la Russie, traité secret, donc dérobé à la con naissance de son allié George Ier?

De son côté, le roi ayant à se défendre en Angleterre et en Hanovre contre l'invasion étrangère et la rébellion domestique, s'absorbe dans le soin de sa préservation. Il a le jugement court, étroit, fruste, mais sain et vigoureux, sauf des accès d'aveugle colère. Dès qu'il s'agit de se garantir, il suit fougueusement l'instinct de conservation sans prendre le temps de réfléchir si sa manière de parer le coup qu'il redoute ne va pas atteindre un ami, comme il avait fait avec le Régent par la publication inconsidérée des lettres de Gyllenborg à Gœrtz1, et auparavant avec son ministre Townshend2, comme à nouveau, mécontent non sans motif des allures équivoques du Régent devers le Nord, il omet de l'informer de sa négociation avec l'Autriche et la Pologne. Peu lui importe, pourvu qu'il se couvre, la situation délicate, critique et par conséquent dangereuse pour lui-même, qu'il risque de créer en France. Mais, une fois la bouffée de colère passée et le renfort de sûreté acquis, il revient, tend la main, marche fidèlement, aimablement s'il se peut, avec l'ami qu'il a froissé.

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